Se dévouer en comptant ?

Il existe en France, dans toutes les entreprises et certaines administrations, un terme devenu le symbole de la réussite personnelle. La vitrine d’une « situation » dont on peut se vanter. L’insigne de la séduction qu’on peut exercer dans les cafés le matin, comme dans les salons le soir…

Le sésame de notre société… être cadre !

Vous pouvez entrer de deux manières ans cette confrérie, pas toujours confraternelle mais toujours gratifiante.

Par la grande porte : c’est la voie du diplôme ou du concours. La voie royale, celle de la motivation acquise dès le plus jeune âge appuyée par un peu de travail, ou beaucoup. Et couronnée ensuite par le précieux parchemin qui, votre vie durant, vous ouvrira tous les accès.

Ou par la petite porte, celle qui au fil du temps fera reconnaître votre talent, ou votre dévouement, ou les deux, par un responsable chargé de votre carrière. Alors, sans attendre, vous ferez imprimer les nouvelles cartes de visite portant la mention « Cadre » et vous les enverrez, mine de rien et sous un prétexte quelconque, à votre entourage. Peut-être même, si vous êtes un peu snob, ou mentalement naturalisé, parlerez-vous de votre « business card »

Des portes d’entrée, il y en a d’autres. Mais on en parle moins, ce sont les portes du « piston », du fayotage, du favoritisme, de la chance. Elles ont moins fréquentes qu’on ne le dit, ces portes, et puis…qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse.

Bon, vous êtes cadre. On vous dira peut-être, mais surtout vous sentirez vous-même si vous avez « l’esprit cadre », que votre travail n’est pas, ou n’est plus, un labeur d’exécution de tâches programmées. Vous vous sentirez chargé d’un devoir d’accomplissement, d’une responsabilité vis-à-vis de vous-même et des autres.

Si vous êtes un vrai cadre, votre travail se rapprochera d’une vocation, ce sera plus qu’un travail, ce sera un souci qui animera votre esprit. Ce ne sera plus une présence, ce sera un permanent désir d’aboutir.

La réussite de votre entreprise, l’efficacité de votre équipe, seront votre efficacité, votre réussite. La qualité du service de votre administration sera votre sens du service.

Votre vie professionnelle n’est plus une vie de suivisme et d’exécution, même volontaire, même attentive. C’est une vie de dévouement à une cause.

Dévoué, le cadre ?

Vous l’avez compris, la description ci-dessus est celle du cadre idéal. Ils ne le sont pas tous, qui le croirait ? Mais la tendance ainsi exposée est celle qui le distingue du non-cadre.

Alors, parfait ou imparfait, est-il dévoué, le cadre ? S’il est un vrai cadre, oui naturellement. Encore faut-il qu’on ne lui fasse pas confondre sa qualité de travail avec une quantité de minutes. Encore faut-il que son dévouement se traduise par l’œuvre accomplie, par la responsabilité assumée, et non par la mesure de sa présence en un lieu.

La présence est affaire de pointeuse. L’action du cadre, responsable, est affaire de dévouement.

Hélas, il se trouve que certains cadres, qui plus est parmi les meilleurs, deviennent stupides en mutant vers le métier de patron. Ils inventent, ou ils se laissent aller à accepter, de payer leurs cadres « à l’heure ». Et à l’heure, comme nul ne l’ignore, ça veut dire aux 35 heures.

Donc le cadre « pointe » en arrivant au bureau ou à l’usine, ou bien il porte son nom sur un cahier de présence. Si sa fonction, si sa responsabilité, si son désir d’achever une mission, le demandent, eh bien il reste un peu plus tard le soir pendant quelques jours, ou quelques semaines. Ou il vient travailler le samedi au lieu de le faire chez lui, pour avoir ses dossiers sous la main. Et après cela, pour avoir fait son boulot de cadre, il se ferait payer des heures supplémentaires ? Alors ce n’est plus une vocation qu’il exerce, c’est une besogne qu’il exécute.

Or ce détournement est pratiqué dans notre hexagone. « Pratiqué » est bien le mot, car c’est pratique pour le patron qui n’a plus à estimer lui-même la valeur de la reconnaissance du service rendu à l’entreprise. Et pratique pour le cadre qui voit son effort récompensé à court terme.

Oui, mais l’esprit de ce cadre, peu à peu, se détériore. Il prend l’habitude d’être payé à la tâche, directement pour ce qu’il a fait tel jour, et non pour ce qu’il est. Mentalement, ce « cadre » se prolétarise. Il se détache de l’entreprise, où progressivement il se rendra pour être présent, davantage que pour être responsable.

Les inspections du travail, qui ne connaissent rien à l’esprit d’une entreprise, ont lourdement favorisé ce glissement. Mais les patrons qui l’ont accepté pour leurs cadres embauchés initialement « sans horaire », sont beaucoup plus coupables. Coupables de laxisme, coupables de courte vue. Le comptage des heures de présence modifie l’état d’esprit au point qu »il est incompatible avec la notion de cadre.

C’est ainsi qu’on arrive à cette aberration : une directrice de magasin, (une directrice ! [1]) réclame à son entreprise, rétroactivement, le paiement des « heures supplémentaires » qu’elle a effectuées. Cette directrice était cadre. Bien petit esprit de cadre…

On retrouve, hélas, mille fois hélas, ce même glissement vers le prolétariat chez les « enseignants ». Et pour les mêmes raisons. L’invention diabolique du paiement des heures supplémentaires a détruit chez nombre d’entre eux le sentiment de noblesse du métier. Certains résistent, n’hésitant pas à « faire des heures » sans les décompter. D’autres, non.
Il se pourrait bien que cette dérive ait inspiré Sarkozy, ou l’auteur de son discours, lorsqu’il avait énoncé la fameuse phrase, une de celles qui servent de prétexte à faire monter l’indignation et les ventes de médias: « L’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur ». Car il avait au moins raison sur un point. L’instit, comme le curé, est coutumier du temps passé hors classe pour soutenir et aider les jeunes qui lui sont confiés. Mais après cette peine, le curé ne réclame pas le paiement de ses heures. Il se dévoue sans compter.

Les nouveaux « cadres » ne sauraient-ils plus que se dévouer en comptant ?



[1] Directrice d’un McDo de Guingamp, qui a réclamé et obtenu 250.000 € à ce titre.

Image: David Castillo Dominici / FreeDigitalPhotos.net

13 Commentaires

  1. Expat

    ah, Impat
    même c’est idée de cadre se perd.

  2. Souris donc

    Je vois bien, Impat, que vous vous élevez contre les 35 h chez les cadres. Mais l’idée de dévouement appliquée au travail me gêne, comme l’idée de serviteur de l’Etat, qui chapeaute tous les fromages abusifs et intouchables de la fonction publique et du monde syndical et politique. Ils se vautrent dans les avantages au frais du contribuable, mais excipent de leur vertu de dévoué serviteur de l’Etat dès qu’on leur demande des comptes. En fait, ils ne servent pas : ils font un job. Point. Qui devrait être payé à hauteur de leur compétence, ni plus ni moins. Comme les cadres qu’ils sont.

    Ce qui éviterait, dans les républiques bananières de la francophonie qui singent nos travers, de voir un ministre s’adresser aux chefs de service par « Mes dévoués Grands Commis de l’Etat… »

  3. impat1

    … »contre les 35 h chez les cadres »…
    Ce n’est pas vraiment ça, Souris. J’aurais émis, et j’émettais, la même révolte si l’horaire légal était à 40h ou à 50h.
    Je m’élève contre l’idée de travail payé à l’heure pour les cadres. La notion de cadre doit entraîner un contrat « sans horaire ».

  4. Souris donc

    Je vais relire, bien tranquillement, mais l’idée de dévouement me semble appartenir à une autre sphère que celle du contrat.

  5. Sophie

    Peu importe les 35 heures! Ce que raconte Impat, c’est la réalité! Vivre AVEC son boulot, savourer les victoires de la boîte comme si c’était -et c’est! – une victoire perso, avoir toujours un coin de cerveau branché sur les réalisations en cours, même en prenant le Pastis avec les amis en vacances, être à l’écoute, sans cesse, de tout ce qui peut servir l’objectif, quelle que soit l’heure.

    Puis on parachute un crétin, vous êtes ligoté par des horaires absurdes, et c’est tout l’édifice qui s’effondre.

    Chiche qu’on vous le reproche?

  6. Souris donc

    Le dévouement évoque la sphère caritative : bénévolat, philanthropie, fondation, ordres religieux…ou familiale, où elle est associée parfois à la corvée.
    L’association ou l’ONG, où le dévouement devrait trouver à s’exercer, sont parfois dévoyées à cause de leur statut comptable particulier, propice aux malversations (cf. les scandales périodiques des CE, syndicats…) et aux comportements contraires à l’éthique et plus encore à l’idée de dévouement.

    Le dévouement compris comme identification à l’entreprise, comme le décrit Sophie ?
    Il faut alors la motivation financière. Et un référentiel de compétences clairement défini dans le contrat.
    Et surtout : pas de sale con et de petit-chefisme dans la hiérarchie, oui.
    Sinon, les catastrophes annoncées dans une ample littérature : Le Bûcher des Vanités, La Firme…

  7. Souris donc

    J’ajouterais aussi que je suis assez troublée par un phénomène générationnel : quand les jeunes sont interrogés, ils refusent ce modèle, revendiquent la primauté de la famille, et souvent refusent l’avancement dans une carrière, privilégiant une mobilité dans des métiers différents.

  8. impat1

    Ce « phénomène générationnel » est parfaitement exact. Il se traduit par un « turn over » plus important qu’avant dans les entreprises.
    Mais:
    La primauté de la famille existait déjà, et n’empêche pas le « dévouement » à l’entreprise. Il ne s’agit pas de s’y consacrer corps et âme, mais de prendre son métier à cœur.
    Changer quelquefois d’entreprise n’est pas incompatible avec un grand dévouement à « son » entreprise pendant qu’on y est partie prenante.

  9. Impat, le cadre se lasse aussi mais surtout il n’est plus rien, un vulgaire salarié comme les autres. Aujourd’hui seul compte l’exec et ses bonus mirifiques. Le cadre, c’est de la valetaille, il n’est plus là que pour exécuter, son salaire réel baisse, ses responsabilités sont fictives et ne servent qu’à invoquer des fautes professionnelles lors des licenciements. Tout le monde devient cadre ou presque, il suffit de savoir lécher, universelle solution. Le cadre, c’est le crétin de la classe moyenne qui voit son niveau de vie se dégrader et qui continue d’élire ceux qui le tonde. Je suis cadre.

  10. Souris donc

    Et lucide, et la why generation a peut-être cette même lucidité désabusée.

  11. Souris donc

    La génération Y :
    « Les 17-30 ans sont jugés très durement par les autres salariés, qui les considèrent majoritairement individualistes, réfractaires à la culture d’entreprise ou peu fidèles. Cet avis n’est toutefois pas partagé par les chefs d’entreprise qui relèvent leur motivation et leur enthousiasme. Les jeunes quant à eux expriment surtout un fort besoin de reconnaissance. »

    http://www.ipsos.fr/ipsos-public-affairs/actualites/2012-01-16-la-generation-y-peine-trouver-sa-place-dans-l%E2%80%99entreprise

  12. impat1

    Souris, je retiens du lien que vous avez proposé que les jeunes diffèrent assez peu, en état d’esprit, de leurs aînés dans les entreprises.
    Sauf sur un point: ces jeunes semblent se plaindre particulièrement d’un « manque de reconnaissance de leurs compétences ».
    Cela pourrait bien venir, à mon avis, d’un sentiment de surestimation de leurs diplômes.

  13. Souris donc

    En-tiè-re-ment d’accord ! Les diplômes sont démonétisés et les jeunes sont devant de réelles déconvenues.
    Retour à la sélection des meilleurs ! Dès la 6ème ! Le pays y gagnera, les profs auront des conditions de travail plus valorisantes s’ils ne passent pas leur temps à négocier avec les boulets racailleurs.
    Gagnant-gagnant pour tous, y compris les bons élèves qui se font traiter de bouffons, et leurs parents qui doivent les mettre dans le privé (les bobos donneurs de leçons de bien-vivre ensemble. Aux autres. Eux, ils les mettent au privé. »Vous comprenez, il a besoin d’être structuré », leur surdoué…)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :