Mon galon de pèlerin

Lorsque j’arrivai au col de Roncevaux j’étais épuisé. Toute honte bue, j’avais poussé ma bicyclette la plupart du temps, mais même ainsi, trainer mes cent kilos depuis Saint-Jean-Pied-de-Port fut un supplice. Pour ne rien arranger il avait plu et neigé presque sans arrêt, j’étais trempé et transi. Je commandai un café au lait et filai aux toilettes me changer, je passai dans ce bar un de ces moments de béatitude que j’allais revivre plusieurs fois durant les douze jours à venir, mes jambes flageolaient, mais j’avais surmonté l’épreuve, j’étais arrivé à bon port.

Devant l’auberge de pèlerins, un homme attendait l’ouverture. Un personnage du Greco, le corps sec et noueux comme un tronc d’olivier, il s’appuyait sur son bâton, immobile. Félix, sous des dehors austères était un homme chaleureux et affable, un marcheur infatigable abattant soixante kilomètres par jour sur les durs chemins de Navarre. C’est bien simple, il faisait chaque jour autant de chemin à pied que moi ahanant sur mon vélo : nous allions nous retrouver chaque soir depuis Roncevaux jusqu’à Logroño cent quarante kilomètres plus loin où il devait m’inviter à passer la nuit chez lui. Félix est un commerçant aisé de la capitale de la Rioja, durant la semaine il vend avec sa femme de la lingerie fine, le week-end il parcourt les montagnes autour de sa ville.

Un vingt-cinq mars, sans aucun préparatif, il demanda à son fils de le déposer de l’autre côté des Pyrénées, c’est ainsi qu’il entama son premier pèlerinage de Compostelle.

Je ne sais pas vraiment ce qui l’a poussé à prendre le chemin, nous n’en avons jamais parlé ouvertement, mais je crois que parfois la contradiction entre la routine et le désir de liberté trouve une solution dans ce départ qui n’est pas un reniement. En réalité, j’ai beau chercher, je ne trouve pas d’explication évidente. Ce qui m’intrigue chez Félix c’est cette décision brusque.

Pourquoi partir ainsi ? Une dispute peut-être ? Le sentiment d’étouffer ?

Quand je l’ai connu, il vivait dans une grande maison au sein d’une résidence cossue, avec sa femme, son fils, sa fille, sa belle-sœur et son beau-père; je crois que le magasin appartenait à ce dernier qui, vissé devant la télévision, ne quittait plus son fauteuil et ne parlait jamais.

En écrivant cela, j’ai l’impression de le trahir, ce sentiment d’étouffement n’est peut-être qu’un fantasme, mais alors pourquoi ce départ si précipité, cette urgence ?

Ce sentiment oppressif d’étouffer m’a été raconté ce premier soir par un autre pèlerin, un Français sans gêne qui fanfaronnait dans le dortoir.

Il avait une belle gueule d’Anthony Quinn, le savait et en jouait sans vergogne : on est toujours un peu intimidé de rencontrer Zorba le Grec. Plus tard, dans la soirée, il me dit la raison de son pèlerinage.

Zorba le Français comme Zorba le Grec aimait les femmes. Mais ses incessantes aventures l’enfermaient dans le malheur, elles faisaient souffrir tous ceux à qui il tenait, et il était devenu un paria dans sa propre famille.

Il se haïssait pour cela, et le pèlerinage était pour lui une forme de purification et d’expiation. La première fois qu’il prit le chemin ses chaussures n’étaient pas faites et il eut les pieds en sang au bout de trois jours. Il dut abandonner lorsqu’une infection se déclara : mortification de la chair.

Tous les étés Zorba travaillait comme brancardier volontaire à Lourdes, il étouffait dans sa prison de stupre et devait se racheter. Se rendre à Saint-Jacques apaisait son âme torturée plus surement que tout autre acte de contrition. Car marcher sur le chemin, c’est être libre.

Quelle liberté ? Pour ma part la réponse était assez simple, j’étais tombé gravement malade quelques années auparavant, et je m’étais retrouvé un jour sur un lit d’hôpital, le ventre ouvert, des tubes sortant d’à peu près tout ce que mon corps compte d’orifices, terrassé par la douleur et incapable de bouger. Je n’étais qu’un morceau de viande douloureux et lorsque je rentrai chez moi, ma vie avait changé de sens. J’avais perdu le goût pour la course aux promotions, les affaires avaient continué sans moi, ce qui avait été ma raison de vivre six années durant s’était évaporé en moins d’un mois. Un grand vide s’était installé en moi sans que je ne m’en rendis compte, mais j’étais vivant.

Au-dessus de Viveiro en Galice se trouve la petite chapelle de San Roque. Lorsque nous étions jeunes et que nous passions nos vacances là-bas, mon épouse et moi, la fête de San Roque se terminait à l’aube autour de grandes marmites de chocolat chaud. Nous montions la colline en chantant et en riant puis les plus ivres d’entre nous s’endormaient dans les fougères, les autres continuaient à boire et à rire jusqu’à que vint le moment de faire le chocolat. Je n’ai pas connu de fêtes plus gaies et plus bon-enfant. Je venais de rencontrer ma femme qui m’avait emmené dans sa Galice chérie. Je me retrouvai devant cette chapelle quelques temps après cette maladie, il faisait un temps splendide et retrouvant quelques bribes de foi enfantine je jurai à Saint Roque qui me regardait debout à côté de son chien de faire le pèlerinage.

C’était une action de grâce en quelque sorte, j’étais vivant et un coin de voile s’était levé. J’achetai un vélo en rentrant et commençai à m’entrainer. Il advint quelques années plus tard qu’entre deux contrats je disposai, en Mars, de deux semaines de liberté : je saisis l’occasion et me retrouvai au bas des Pyrénées.

Mais pourquoi plus particulièrement ce chemin-là ? Nous fûmes environ cent milles à recevoir notre compostella cette dernière année du millénaire.

Voulions-nous imiter nos ancêtres qui affrontaient une périlleuse aventure au Moyen-âge ? Étions-nous à la recherche de nos racines ? Que cherchions-nous ?

Pour Félix, Zorba et moi les raisons étaient apparemment différentes, pourtant nous nous sommes retrouvés ce jour de l’Annonciation dans la chapelle du Saint-Esprit : un homme de bien, un pêcheur et un mécréant en quête de salut.

Un jour, Félix m’appela à Paris, nous ne nous étions pas revus pendant plusieurs années, il arrivait de Hollande et continuait vers Saint-Jacques : il n’a en fait jamais cessé de marcher sur le chemin, moi je n’en ai plus que le souvenir, j’espère que Zorba a trouvé la paix de l’âme, qui de nous la trouve ?

Image: Exsodus / FreeDigitalPhotos.net

À propos de Tibor Skardanelli

Je suis un nain fameux

17 Commentaires

  1. Kacyj

    Superbe !
    Loin de ce monde, de ces combats d’idées dont nul au fond ne sait si cela est porteur de sens.
    De belles rencontres narrées avec une grande simplicité.
    Cette lecture suscite en moi un besoin, une envie de faire comme Felix, me lever, décider, partir affronter la solitude et soi-même, non pour fuir ceux que l’on aime, non pour fuir les difficultés ou expier une faute, juste pour avoir une conversation privée avec le Grand Horloger.

  2. impat1

    Quand la poésie s’allie au courage. Très belles lignes…

  3. Marie

    Quelle riche expérience!
    El Camino , c’est le cheminement personnel par excellence. Se frotter aux éléments à la douleur du corps , au silence et au temps qui passe , c’est ça l’esprit du pélérinage. J’en vois passer ici dans mon sud puisque nous sommes sur une des voies du pérégrino. Chacun porte son bagage remplis de soucis et si miracle il y a c’est d’arriver§ L’entrée en Galice au Cébreiro puis pouvoir poser genou à terre à Montjoie! Le plus c’est de se rendre après Saint Jacques au bord de la mer récupérer sa concha!
    C’est mon fils qui a pérégriné avec un groupe de jeunes et il nous a transmis ce que je vous écrit. Un jour peut être la via Tolosane nous emmenera!

  4. lisa

    Quel superbe texte ! il est polyvalent le soutier !

  5. Expat

    oh j’ai pleuré ! Skarda, merci pour ce moment de grace.

  6. isa

    Skarda, votre vérité me touche toujours énormément.
    Ce que vous faites là m’est totalement étranger, voire incompréhensible, mais c’est formidable de guérir de cette façon.

    J’avais lu un livre de David Lodge qui décrivait merveilleusement bien cette expérience, je vais tenter d’en retrouver le titre.

  7. L'Ours

    ska,
    vous avez une très belle plume, d’autant qu’elle est trempée dans une sincérité simple.

  8. Expat

    @ l’Ours : tout a fait ça.

  9. rrackam

    Prier avec ses pieds quand le reste ne vient pas… Merci skarda.

  10. rrackam

    Souffrant du cor au col de Roncevaux, skarda se serait bien fait une galette de sarrasin.

  11. Je montrerai dans un prochain épisode que ce n’est pas avec les pieds mais avec les fesses..’

  12. rrackam

    Voici la véritable histoire, un peu enjolivée par Tibor ci-dessus:
    « J’étais vanné en arrivant au bar de Onze-Veaux. J’avais bu tout le pastis de ma gourde en poussant mon go-fast à donf. Comme si j’avais cinq cents pieds de plomb sur la pédale des gaz. Quand on livre de la neige, faut pas s’arrêter.
    Devant le motel, un gonze faisait le poireau. Un gréco, nourri à l’huile d’olive dont il avait le teint. Un dur, dont le calibre avait bien dû abattre soixante locdus sur les chemins creux de Navarre.
    Il devait me baby-sitter de Onze-Veaux jusqu’au Gros lot. Sa femme donne dans le beau linge pendant qu’il court les montagnes. Et voilà qu’il voulait acheter ses santiags à Compost-City.
    C’était pas un causant. Et je parle pas pour des nèfles. Ni pour des pompes.
    Il avait dû se crêper l’occiput avec sa mousmé, peut-être lui clouer le camembert un peu sec.
    Au rade, un français, moitié Richard Anthony, moitié Drag-queen, une gueule à faire tourner les girouettes contre le zef. Comme on ne buvait pas de l’eau bénite, il a pas tardé à causer.
    Sa cavale, en fissa de chez fissa, il l’avait entamée depuis lurette. À force de tringler des gisquettes, même qu’elles voulaient parfois bien, il avait fini avec la volaille au cul. Même les paras n’avaient pas voulu de lui. Et c’était pas l’odeur.
    Alors, il avait pris la route. Et il rendait jamais ce qu’il prenait. À Lourdes, il avait failli se faire mettre les bracelets, mais il avait rué dans les brancards. Et le voilà, ses tongs vernies lui avaient mis les arpions en tartare.
    On était comme des palourdes sur le zinc, adonnés aux spiritueux, à faire marcher les deux autres avec nos histoires tirées du grand sac à sornettes qui était notre cv.
    Le lendemain, on a trissé le bitume.
    Un jour le gréco m’a passé un coup de bigo. Il ramenait de la bonne de Hollande, la «Royale» comme il disait. Ce mec a la bougeotte. Il a son ticket pour l’enfer et galope pour le fuir.
    C’est le sans-gêne du compostage. »

  13. Ah ! Je suis mort de rire ! Que direz-vous quand je vais arriver au miracle dans deux ou trois étapes !

  14. Belem

    Il a passé quoi ? Cinq ou six jours aux USA et voilà le résultat, le Bronx.
    Si l’ambassade lit ça, c’est tintin pour un prochain visa

  15. rrackam

    Et haddock à tous les repas

  16. Expat

    rien compris. Qui veut traduire ?

  17. Belem

    De l’argot à la Audiard, de la création à la Dard, des vannes à la Rackam, du bancal à la traduction bon marché de Chase, des allusions à tous les coins de rue … cela peut se traduire, avec force renvois.
    Mais en quelle langue et que restera-t-il du persillé de celle-ci ?

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