Le IVème Reich

La Malbouffe. Tout le monde en parle, et bien entendu la récuse. De dénoncer le poulet en batterie, et la carotte aux pesticides. Et dans la foulée la grande distribution qui assassine le paysan, la surabondance des hypers, avec leurs milliers de variétés de nouilles, de yaourts, leur montagne de fruits et de légumes, retraités, calibrés, de sorte qu’ils apparaissent toujours absolument parfaits, beaux. Fraises en hiver et avocats toute l’année.

De dénoncer donc également les millions de tonnes de kérosène brûlés pour remplir avec régularité, toutes les semaines, nos rayonnages. Et comme à cette dénonciation il faut apporter une réponse, voilà fleurir les labels bio. La certification de l’aliment désamorcé. La garantie que la poule a baguenaudé, que l’oie et le canard ont été humainement gavés, et le bœuf assassiné sans douleur. Ce qui, bien entendu, offre tout un nouveau champ commercial. Le bio peut être deux fois plus cher, c’est un privilège, la santé, ça se mérite. Et dans ce cadre, les uns de jeter l’anathème sur les industriels du ventre, tandis que les intéressés affirment, ne répondre qu’à une demande. Comme si qui que ce soit avait un jour songé qu’il lui fallait pouvoir choisir entre 12 variétés de fromages blancs. Comme si en réalité l’offre n’avait pas depuis longtemps dépassé nos attentes, confiant au marketing des idées pour alimenter le besoin du consommateur toxicomane.

Auchan, la force tranquille ?

Et cet emballement pour le choix, l’authentique et l’esthétique en toute circonstance va se nicher jusque dans la politique. Il y a peu on me parlait de Ron Paul, aux Etats-unis, et de pronostiquer qu’il ne serait pas élu parce qu’il n’était pas beau…. Obama est noir, et ça lui a suffi pour recevoir le prix Nobel. Sarkozy est glamour. Incarnant la belle et féroce ambition d’une jeunesse retrouvée. Mais surtout le choix, important le choix. Plus de volonté politique, un programme, mais un dépliant fabriqué au gré des faits-divers. D’ailleurs reprenez le slogan de campagne, ajoutez-y une marque de supermarché, et vous n’êtes même pas choqué « avec Carrefour, ensemble, tout devient possible »

A contrario, dans le camp opposé, de l’authentique avec les coups de gueule carrés d’un Mélenchon, ou des promesses de bien être, du Care socialiste au programme de l’écologie. La concurrence se démarque de la même façon qu’on appose un label certifié bio. Ici on vend du vrai, de l’humain…

Et ainsi de suite. La mode des cours de cuisine, parce que la malbouffe ne passera pas par moi, si je sais faire un bœuf Strogonoff. De réclamer des artistes « vrais » comme si l’art avec quoi que ce soit à voir avec le vrai, et nos chanteurs éphémères de la nouvelle chanson française, de nous raconter leur médiocrité sur l’air de la fredaine pas chère. Bref de l’authentique à tous les tons pour aboutir à un oxymore : la télé réalité. Ce dégueulis de bêtise et de vulgarité plébiscité. Et les réactionnaires, là-dedans, de se moquer de tout ça, d’expliquer que nos besoins sont bien ridicules finalement. Qu’avant, sans jamais bien situer où se trouvait cet avant, mais disons du temps mythologique des grands-mères il n’y avait rien de tout cela, et qu’on ne s’en portait pas plus mal. Les choses étaient vraies naturellement parce qu’elles ne pouvaient pas être « fictionnées ». Et manger de la viande tous les jours un privilège inutile de riche. D’ailleurs c’était moins la médiocrité authentique de notre voisin qui nous passionnait, que celle invariablement d’actualité des grands. Du patron au roi, forcément hors normes, inatteignables. Placés tout en haut. Aujourd’hui le roi fait caca comme tout le monde, et sa vie ne devient extraordinaire que parce qu’il a tous les moyens de ses fantaisies Et peu importe le reste.

A l’hypermarché, pépé est une fille facile

Mais il faut bien admettre que l’humain n’est jamais raisonnable, pas plus hier qu’aujourd’hui. Devant le rayonnage moderne, le grand-père d’antan serait à égal de nos contemporains, une fille facile. La contrainte fait l’individu. Or aujourd’hui on ne veut plus rien connaître de cette contrainte et hier, on a tout fait pour s’en abstraire. On la déteste même. Le client est roi et la politesse en devient subversive. Les marchands de merde, du tabac à l’industrie alimentaire sont dans l’obligation d’expier leur faute devant un tribunal, car bien entendu, l’individu-roi, victime permanente, a laissé son cerveau au vestiaire en attrapant un cancer ou 100 kilos de mauvaise graisse. La contrainte fait l’individu.

On piaule sur le sort des agriculteurs, mais une chaîne de supermarché peut promettre comme récemment, la viande à moins d’un euro, et le crevard se précipite. La contrainte, la laideur, la faiblesse, la mort, la maladie, la solitude, font partie de ce monde et elles nous construisent au même titre que le reste, ni plus, ni moins, voir parfois plus, mais on doit l’ignorer dans notre infantilisme grandissant d’occidental. La mort est évacuée du quotidien, ou n’apparaît plus qu’en icône lointaine de nos écrans. La solitude est inacceptable, et on collectionne des centaines « d’amis » sur Facebook, qu’on affiche comme un palmarès. La laideur ordinaire est embellie à toutes les sauces, voitures couleur fraise, et canapé minable mais design. Pour ne pas avoir l’air pauvre, on affiche des marques de milliardaire, qui en vérité n’affichent que notre misère sociale. Et devant la faiblesse, qu’elle soit morale ou physique, il n’y a que l’anathème. Les hommes sont priés d’être sensibles mais machos. Les femmes d’être mère, d’avoir un boulot, et bien entendu une vie sexuelle si possible agressive, surtout au-delà de la ménopause –les fameuses « cougars ». Ce n’est même pas Le meilleur des Mondes d’Aldous Huxley, une société où tous les maux sont condamnés, c’est pire, c’est le IVe Reich. Tout discours politique, rendu inoffensif sous la bannière de la formule qui claque. L’individu forcément surhomme, puisque dieu est mort et autopsié. Son univers esthétique en toute circonstance, propre, pour ne pas dire hygiénique. La force et le triomphe de la volonté comme signe appétant de notre supériorité sur les circonstances et les êtres, quels qu’ils soient. Et bien entendu, derrière tout ça, tout élément négatif venant perturber le tableau idéal, un complot. La CIA, l’Islam radical, les juifs, les immigrés, les forces de l’argent…

Malraux disait, « le XXIe siècle sera spirituel ou ne sera pas ». Hitler, parlant des Suisses, expliquait qu’on n’avait pas besoin de les enfermer dans des camps, ils s’y trouvaient déjà. Et bien le XXIe siècle n’est pas, et nous sommes tous les Suisses du IVe Reich.

Image: nuchylee / FreeDigitalPhotos.net

10 Commentaires

  1. belem

    Pirate nous met au défi de réussir un hors sujet.
    Y’a bon banania, mais y’a aussi du boulot pour mettre tout ça sinon en ordre (pouah !), au moins en cohérence.

  2. rrackam

    Au fond, nous ne cherchons plus à faire le bien, mais à trouver les bénédictions à ce que nous faisons.
    Je me bâfre, mais c’est « bon pour la planète ».
    Nous mourrons obèses et équitables.

  3. lisa

    Et plus tôt ! c’est mieux pour les caisses de retraite !

  4. pirate

    obèse mais équitable, inculte mais plein de références découverte sur internet, citoyen votant pour une marque de lessive….

  5. Sophie

    Obèses, équitables et recyclables, mais ce derniers point n’est pas nouveau. Encore un p’tit ver!

  6. Moi yé souis obèse mais pas équitable.

  7. rackam

    Tibor,
    métèque five!

  8. pirate

    Tibor, à moins que vous ayez prit 30 kilos depuis notre dernière rencontre, vous êtes tous sauf obèse. Vous êtes bien portant, c’est la nuance que vous ne voyez pas, et ça vous va bien.

  9. MESNIL SYLVIANE

    Pirate nous dépeint là le meilleur des immondes, éclairé par un soleil vert, mais venez sur les hauts plateaux du Vercors vous y trouverez les dernières chèvres indignées de la ferme des animaux, accessible après une longue marche à pied, faire de la résistance avec des fromages triple AAA

  10. rrackam

    Aaah! le Vercors, toujours cet esprit de résistance.

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