On dirait le Sud.

Pourquoi revenir aujourd’hui sur la Guerre de Sécession ? Cette épouvantable boucherie qui fit plus de morts américains que les deux guerres mondiales et le Vietnam réunis.

D’abord parce que la division règne dans bien des pays, que les guerres civiles endémiques ou pruritales sévissent toujours. Et qu’il est toujours bon de s’enrichir des enseignements du passé, lorsque le recul est devenu possible, pour que des causes semblables évitent de produire des effets  aussi néfastes.

Commençons par tordre quelques cous qu’une lecture trop rapide de Malet et Isaac a dressés sur notre chemin.

Une guerre sans gentils.

Au commencement était l’esclavage. Bien sûr. Cette abominable pratique, vue d’aujourd’hui, mais dont on dit qu’elle aurait toujours cours dans des contrées avec lesquelles nous commerçons. On a des indignations sélectives.

L’esclavage était pratiqué dans tous les états du sud des USA, même ceux qui n’ont pas rejoint la Confédération. Il était en vigueur aussi à Washington D.C., siège de la capitale fédérale.

Mieux encore, sa pratique avait été reconnue par la Cour Suprême des Etats-Unis, en tant que droit constitutionnel, par un arrêt de 1857.

Quelques abolitionnistes se faisaient entendre ; essentiellement dans les états du nord. Mais, dans le sud, essentiellement rural, trois et demi des neuf millions d’habitants étaient des esclaves. Contre 22 millions d’habitants de l’Union, essentiellement dans le Nord. Oublions les états de l’Ouest lointain, peu impliqués. On estime à environ 400 000 les esclaves dans l’Union à cette date.

Parmi les hommes libres du nord, d’anciens esclaves affranchis, des immigrants récents, des esclaves du sud en fuite. Tocqueville écrit : « Dans le sud, la législation est plus sévère envers les noirs, mais les comportements sont plus tolérants et polis que dans le nord. Les préjudices que subissent les noirs semblent plus forts dans les états qui ont aboli l’esclavage qu’ailleurs. »

L’altruisme soudain qu’éprouvèrent les politiciens du nord s’appliquait loin de chez eux…

Pis encore, les déclarations du nouveau président, Abraham Lincoln laissent songeur. Dans son discours inaugural par exemple : « Je n’ai aucune intention d’interférer avec l’institution de l’esclavage, je n’ai pas le pouvoir légal de le faire et n’ai pas d’inclination à le faire. »

Plus tard (1862), il écrit, dans le New-York Tribune : « Si je pouvais sauver l’Union en ne libérant aucun esclave, en les libérant tous ou seulement quelques uns, je le ferais. » On n’est pas plus tranché !

Le sénateur Trumball, un républicain (comme Lincoln, il convient de s’en souvenir) déclarait, quant à lui : « nous sommes le parti des blancs. Nous sommes pour les hommes blancs libres et pour rendre le travail des blancs acceptable et honorable, ce qu’il ne pourra jamais être quand les noirs seront en compétition avec lui. »

Pour clore ce florilège humaniste, retenons la position publique du candidat Lincoln à la présidentielle de 1860 : « Je ne suis pas, et n’ai jamais été en faveur de promouvoir d’aucune manière l’égalité sociale et politique des blancs et des noirs. Ni de faire des noirs des électeurs ou des jurés, ni des fonctionnaires, ni de se marier avec des personnes de race blanche. J’ajoute qu’il y a une différence physique entre les deux races qui interdit de vivre en état d’égalité sociale ou politique. Et comme elles vivent sous les mêmes cieux, il faut qu’il y ait un supérieur et un inférieur, et je suis, comme tout un chacun favorable à ce que les blancs tiennent la position supérieure. » Évanouissements massifs dans les rangs du MRAP et d’ailleurs.

Le gentil qu’on nous a présenté, n’était pas blanc-bleu.

À l’époque, son projet était de libérer les esclaves et de les envoyer « ailleurs », en Afrique ou en Amérique latine. Cadeau.

Et, pendant ce temps-là, dans le Sud…

Comme dans tout groupe humain, le nord comptait une proportion inconnue de crapules, d’hommes sincères, de neutres prêts à acclamer le vainqueur, de pleutres que les enjeux affolent, et de crapules sincères, d’hommes de bien apeurés et toutes sortes d’autres catégories qu’on retrouve y compris chez nous.

Plus quelques agités du bonnet qui mijotent des coups, pour faire avancer leurs idéaux( !) par la force, la publicité, la ruse.

Mais, dans le Sud, qu’en est-il.

Posons tout de suite qu’en proportions semblables, toute la ménagerie est la même. Cependant…

Les deux plus grands hommes politiques de la Confédération, Jefferson Davis, le président, et Robert E. Lee le général, écrivaient, avant, pendant, et même après le conflit, la certitude qui était leur que l’esclavage finirait par disparaître. Lee avait affranchi les esclaves de la propriété héritée de son beau-père (aujourd’hui devenue le cimetière national d’Arlington).

En 1856, Lee écrivait à sa femme : « Nous voyons que l’émancipation des esclaves est en marche, et nous devons lui donner toute l’aide de nos prières, et tous les autres moyens à notre portée. »

Les leaders de la Confédération étaient, dans leur grande majorité des chrétiens fervents, convaincus de l’utilité de la religion pour amener les noirs à une situation « morale et matérielle digne et honorable ». On est loin du Ku Klux Klan.

La femme de Lee, comme bien d’autres prenait soin d’apprendre à lire et écrire aux noirs qui travaillaient dans leur propriété. Et, lorsqu’un jour, un pasteur refusa la communion à un noir, à genoux qui désirait la recevoir à l’issue du culte, le général Lee vint s’agenouiller derrière lui. Image impensable pour beaucoup, mais symptomatique de sentiments plus égalitaires que ceux que manifestaient bien des politiciens du nord.

Le déclenchement des hostilités politiques fut la décision d’étendre ou non l’esclavage aux « nouveaux territoires » du Mid-West. Singulièrement au Nebraska. Cet état fut divisé en deux, le Nebraska qui ne serait pas esclavagiste, et le Kansas qui pouvait choisir. Cet état devint un lieu de peuplement forcené de gens « du nord » dont le nombre devait peser dans le vote…

Pourquoi la guerre ?

Le décor est planté : un nord, terre d’immigration, industriel, bordé par le Canada anglais, dominé par une classe moyenne soucieuse d’arrondir  sa pelote. Un sud, agricole, fortement mobilisé dans les récents conflits, au Texas  puis au Mexique, traumatisé par la révolte sanguinaire des esclaves en Haïti (1799/1804) qui avait abouti au massacre d’environ 80 000 blancs. Sans compter viols, tortures et autres exactions qui frappèrent tous les observateurs.

Un nord commerçant, doté de ports actifs et reliés au monde, d’où les nouvelles d’Europe et d’ailleurs irriguaient les consciences et les media. Un sud aristocratique, de grands propriétaires terriens, attachés à leur terre, à leurs coutumes, à leur qualité de vie. De petits paysans, des esclaves, des négociants, des vérandas à colonnades, des femmes en crinoline.

Deux styles de vie, deux conceptions de la société. Pas irréconciliables, sauf si le venin de la jalousie s’y superpose, et l’appât du gain, son cousin. Les descendants de la volonté de puissance…

Mais, plus que cela, c’est l’opposition de deux  lectures de la Constitution des Etats-Unis qui se fait jour. Pour Lincoln et les politiciens du nord, il convient de créer un seul pays, une « grande puissance ». Pour Davis et les gens du sud, une lecture littérale et historique de cette même constitution. Qui est l’affirmation des états, librement consentants à la mise en commun de ressources au service d’un bien commun. Peut-être y reconnaîtra-t-on des ressemblances avec les conceptions de l’Union Européenne de nos jours.

Au sud, la conviction que chacun peut vivre à sa manière. Au nord, l’idée d’une « american way of life ». Dans sa première adresse au Congrès de la Confédération, Jefferson Davis définit ainsi la position commune aux onze états qui s’étaient séparés de l’Union : « All we ask is to be let alone ». Huit mots pour affirmer « qu’on nous laisse tranquilles ». Ça ne se produira pas et l’agresseur n’est pas celui qu’on croit…

(à suivre…)

Photo : Hal Jespersen

26 Commentaires

  1. Georges Kaplan

    Très bon papier. J’ai appris plein de choses.
    J’avais en mémoire, aussi, un débat sur les protections douanières : le sud, qui disposait d’une agriculture plus performante que celle de la vieille Europe, était favorable au libre-échange (ce qui d’ailleurs énervait Bismarck et ces amis junkers) tandis que le nord, dont l’industrie était encore naissante, voulait la « protéger » des importations venues d’Europe (i.e. théorie de Friedrich List… qui est une imbécilité, cela va sans dire).

  2. rrackam

    Oui, la Confédération était libre-échangiste à fond ce qui inquiétait le nord, les trusts naissants etc.
    Mais, le blocus… mais j’en dis trop, il y a une suite…

  3. Fort intéressant en effet.

  4. L’esprit aristocratique campagnard, indépendant, fier, accueillant, d’une politesse Grand Siècle irréprochable…n’a pas totalement disparu du Sud. En Louisiane on trouve quelques familles de ce type, vivant dans leur « plantation ». Mais non plus « de » leur plantation: les fleurs blanches de coton ont quasiment disparu.

  5. Belem

    OK, il y a eu de la désinformation et Expat et Ska vont protester au nom de Lincoln.
    Mais d’où vient la désinformation, quand est-elle apparu, qui servait-elle, quelles en ont été et en sont les conséquences ?
    Et puis, avec de si gros pavés dans la marre, ce serait bien d’avoir quelques sources. Parce que tout de même, c’est du lourd, faut reconnaître que c’est plutôt viril.
    La suite… bon d’accord.

  6. rackam

    Belem,
    vous voulez un pavé et des sources, on n’est pas à la cantine…
    Mais puisque c’est vous:
    – La Guerre de Sécession, par J. McPherson chez Bouquins
    – The Politically Incorrect Guide to Civil War, Pr Crocker, PIG editions USA.
    – Le blanc soleil des vaincus, D. Venner (épuisé).
    – Bienvenue chez les Chtis (outrageusement pro nordiste).

  7. Expat

    hm à réfléchir. et à riposter. La vrai vie dans la sud pour les esclaves était d’être vendus aux enchères, avec les familles déchirées, ‘the whip’. Les quadroons, la fuite. Lincoln etait de son époque. Sa grandeur etait de comprendre (finalement) que la situation de l’esclavage n’était pas tenable pour des raisons économiques, mais surtout humaines. Je vais vous trouver des textes.

  8. L'Ours

    Passionnant!

  9. J’attends la suite avec impatience, ainsi que les éléments que nous apportera notre amie états-unienne.

    Je n’ignore pas que l’Histoire officielle est souvent orientée, mais je me méfie aussi d’une tendance à vouloir aller systématiquement contre ce qu’on en sait.

    La vérité historique est-elle ce qu’on nous a dit, son contraire, ou entre les deux ?

  10. Lincoln était profondément opposé à l’esclavage, qu’il ait été assez pragmatique pour ne pas demander tout tout de suite voire penser qu’un état racialement mixte était une utopie est une autre affaire. Tocqueville ne fait que constater le prix de la liberté, à chacun de faire son choix : vivre dans un état servile, le ventre plein ou vivre libre mais pauvre et en but au racisme imbécile. Combien d’esclaves du Sud ont fait le choix au péril de leur vie en passant au Nord malgré les risques terribles ? Le vote avec les pieds comme la prière mon cher Rackam a un sens profond souvenons-nous des habitants de l’empire communiste qui ne faisaient pas autre chose il n’y a guère.
    Lincoln était un homme de son temps, mais il avait la vision d’une grande nation éclairant le monde et des principes moraux : avait-il tort ? Je ne crois pas : un petit pas pour l’homme, un bond de géant pou l’humanité et la musique que les esclaves chantaient dans leurs églises s’imposant dans le monde entier resteront dans les manuels d’histoire.
    Nous aurons le rappel, je n’en doute pas, des colonnes infernales d’Ulysse Grant auraient-elles existé sans l’attaque de fort Sumter ?On peut en douter Lincoln n’était pas un va-t-en-guerre Jefferson Davis si, qui tient les démons de la guerre une fois qu’ils sont libérés ?
    Honneur à Abraham Lincoln !

  11. turbo22

    Très bon papier.
    J’ai appris plein de choses et j’attend la suite avec impatience.
    Merci Rackam

  12. Belem

    Ce que je lis de Rackam est juste de potentiellement transforme l’honneur à Lincoln en honneur à l’image de Lincoln.
    Les questions du quand, pourquoi et à quelles fins reste fondamentales Voyons large.

  13. Et bien je crois bien que son assassinat donne un début de réponse, les carpet-baggers auraient peut-être été moins arrogants sous la présidence de Lincoln.

  14. rackam

    Aucun désaccord avec skarda. Sauf sur Jefferson Davis. Plus unioniste et pacifique que bien d’autres. Sa sagesse et son expérience des affaires publiques (il fut ministre de la Défense de l’Union!) ont contribué à limiter la casse, si l’on peut dire en voyant le bilan…
    Mais la suite est écrite, elle paraîtra un jour prochain.
    Respect à Lincoln, qui reste un homme de son temps, abolitionniste mais pas égalitaire « blanc-noir ». Je ne lui en tiens pas rigueur, nous sommes en 1860. Il y avait des fous furieux dans les deux camps, des sages aussi, je ne nie pas les premiers, je rétablis la parité pour les seconds.
    More to come later. Fasten seat belts…

  15. rackam

    Un texte un peu excessif mais truffé de citations de Lincoln.
    http://www.lewrockwell.com/dilorenzo/dilorenzo44.html

  16. Oui, c’est vraiment intéressant, mais aussi trompeur : le monde occidental était déjà sur la pente qui le mènerait au bord de la destruction. Les Prussiens ont attentivement étudiés la guerre civile et en particulier l’utilisation du train pour rapidement concentrer des troupes en un point donné et rompre le front, la France paiera cher de n’avoir pas été aussi attentive.
    Jules Vernes voyait dans les Américains un peuple d’ingénieurs, ce n’est pas pour rien qu’il les imagina voyager vers la lune. Lincoln était un représentant accompli de cet esprit conquérant yankee. Quel esprit d’un peu de bon sens peut l’imaginer comme un avorton hessélien. Ce qu’il faut tout de même pas oublier chez cet avocat bucheron ayant eu une enfance et une jeunesse rude, c’est cette foi dans le destin de son pays alliée à une très grande force de caractère et une très grande simplicité.
    « O Captain my Captain! our fearful trip is done,
    The ship has weathered every rack, the prize we sought is won,
    The port is near, the bells I hear, the people all exulting,
    While follow eyes the steady keel, the vessel grim and daring;
    But O heart! heart! heart!
    O the bleeding drops of red,
    Where on the deck my Captain lies,
    Fallen cold and dead. »

  17. lisa

    J’ai appris plein de choses itou, j’espère que des gens du MRAP (ou du MRAX) liront ce papier pour avoir des vapeurs, qui en connaît ?

  18. rackam

    Tibor,
    non seulement tu as raison sur le « galop d’essai » de cette guerre pour la suivante, enfin la Grande, mais encore les premières mitrailleuses dignes de ce nom y furent testées, et, surtout, le creusement de tranchées, une fois constatée l’imbécillité de la charge en ligne. La cavalerie y tint, pour une des ultimes fois, un rôle majeur. Le fantastique « Stonewall » Jackson eut neuf chevaux tués sous lui. Et son poids n’y est pour rien…The light brigade….

  19. Expat

    Whitman ! Non ?

  20. Expat

    Rackam – tu es un passionné de l’histoire des USA ? J’aimerais faire un papier sur « Go West young man! » bon, quand mes fils seront partis.

  21. rackam

    Je suis, plus sûrement, un passionné des Causes Perdues, et des injustices que les vainqueurs, les lointains, les blasés et les salauds commettent à leur égard. Je suis un passionné de la « privacy », sans équivalent en français (comme la seconde partie de l’article le souligne). J’ai de la sympathie pour tous les perdants, non pour leur cause à chaque fois, mais pour leur rémission,et la chance qu’on leur donne ou non de redevenir des citoyens à part entière. Et j’ai, dans mon musée intérieur, une place à part pour la Confédération, dernière chance, en Occident d’un société harmonieuse, fondée sur autre chose que le profit, et dont l’esclavage aurait disparu, naturellement, progressivement, sans violence d’état, comme il a disparu du continent américain tout entier. My heart belongs to Dixie.

  22. …“Go West young man!” bon, quand mes fils seront partis. »…
    Expat, tes fils partent à l’Ouest ? Futurs cow-boys ?

  23. La nouvelle frontière c’est l’espace !

  24. rackam

    L’espace, les abysses, le coeur de l’homme…

  25. pirate

    texte intéressant, orienté, mais intéressant, le poème de ska, whitman donc, déclamé dans le cercle des poètes disparu

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