Eunate

Sur la route de Compostelle….

Je m’étais arrêté à la sortie de Pampelune, vers sept heures du soir. J’allai à la rôtisserie « Le Formidable » profiter du « repas du pèlerin ». Le chemin est une institution en Espagne, on y trouve le gîte et le couvert à des prix extrêmement modiques. Beaucoup de restaurants proposent un repas bon marché le soir : il suffit de montrer son carnet et de se présenter une heure ou deux avant l’ouverture à la clientèle : « le repas du pèlerin ». Tous les vingt kilomètres environ des auberges au confort spartiate accueillent ceux qui viennent faire tamponner leur credencial l’autre nom du précieux carnet, il faut être parti avant neuf heures le matin et ne pas rentrer tard le soir, on ne paie en général pas plus d’une quinzaine d’euros, c’est souvent gratuit pour les moins argentés.

Je me rendis donc dans la rôtisserie « Le formidable » de cette banlieue de Pampelune. Beaucoup de pèlerins sont des guiris [1] ou des gavachos [2] et si on les reçoit bien et même très bien, on les trouve tout de même un brin agaçants ; les guiris sont un peu niais et les gavachos prétentieux. Le patron pour se moquer du gavacho que j’étais, tamponna mon carnet d’un magnifique « Asador El Tremendo ». Ce n’était pas bien méchant, et comme il offrit au pèlerin du vin pour le repas et une señorita pour le café, je me dis que ceci valait bien cela. J’allai au bar fumer ma demoiselle.

J’aime les bars espagnols, tout le monde y vient sans considération de genre, d’âge ou de classe sociale. Un groupe s’installa à côté de moi, des gens assez aisés, plutôt jeunes qui étaient venus avec leurs enfants. J’engageai la conversation avec l’un des hommes, il était professeur à l’Université de Navarre et parlait un français impeccable sans aucun accent. Il savait, comme tous, que je faisais le pèlerinage.

Rêveries à l’auberge espagnole

« Connaissez-vous Eunate ? » Il n’attendait qu’une oreille attentive pour raconter une histoire.

Jacques est le patron des alchimistes et des compagnons bâtisseurs, il existe une chapelle loin de tout à cinq kilomètres d’ici, où alchimie et architecture se marient avec grâce, mais surtout, si vous y allez, vous trouverez la sérénité. C’est Notre-Dame d’Eunate, et voici sa légende.

« Un templier reçut d’une abbaye la commande d’un portique pour Sainte-Marie d’Eunate. Pendant qu’il se recueillait en quête d’inspiration, un maçon géant construisit en trois jours le portique à sa place. L’abbé à qui il conta sa mésaventure lui demanda de construire le même portique dans le même temps sous peine de perdre la confiance des moines. Ecrasé par l’ampleur de la tâche il était au bord du désespoir, et près à demander l’aide du diable lui-même. Alors qu’il se lamentait dans les bois, Laminak, une sorcière bienveillante, lui confia un secret. La nuit de la Saint-Jean un grand serpent venait se baigner dans la rivière Robo, il portait dans sa bouche une pierre de lune qu’il avait coutume de déposer sur la berge avant d’entrer dans l’eau. Sur les conseils de sa bienfaitrice, le templier attendit le serpent, déroba la pierre et la déposa dans un calice empli d’eau de la rivière Nekeas. Lorsqu’il revint à Eunate, un portique avait surgi de terre mais pour une raison inconnue – peut-être avait-il renversé de l’eau ? – le portique était l’exact reflet de celui du géant, une image inversée. De dépit, il lui donna un coup de pied si violent qu’il tomba dans le village d’Olcoz non loin, où l’on peut le voir encore. »

Cet homme me dit beaucoup de choses encore mais je les ai oubliées, d’ailleurs je ne sais plus très bien si je l’ai vraiment rencontré, peut-être en ai-je rêvé cette nuit là, peut-être que le vin du formidable rôtisseur contenait un filtre étrange… Toujours est-il que je reprenais ma bicyclette le lendemain matin et au lieu de suivre le chemin français je rejoignis le chemin aragonais [3] où se trouve la chapelle de mon cœur.

La quête des signes

Un ami très cher que je ne vois plus très souvent, m’apprit, il y a bien longtemps, à tirer les tarots. C’est lui qui me montra que les vingt-deux toiles monumentales à la gloire de Catherine de Médicis peintes par Rubens, que l’on peut voir au Louvre, correspondent aux vingt-deux arcanes majeurs du tarot. Je suis un être rationnel, bien sûr, mais je crois aux signes et aux rites, parfois. Ma vie est dominée par la Tour de Pierre, l’Étoile et le Fou, parfois le Soleil, la Papesse souvent.

La Tour de Pierre est appelée aussi la Maison Dieu. Eunate la chapelle vers laquelle je me dirigeais, ma prochaine étape ce jour-là serait Estella, l’Étoile, le Fou est un pèlerin représenté par un homme marchant sur le chemin avec son bâton, un chien lui mord les basques, sa culotte est déchirée. Le fou c’était moi, évidemment, le serpent à la pierre de lune c’est le chemin, tout le monde le sait, mais… où se trouvaient la pierre, le calice et l’eau ?

Lorsque j’arrivai à Eunate, je sus où se trouvait le calice, mon âme est le calice, lorsqu’il n’est pas renversé, on peut voir en lui l’image de Dieu, il recueille la beauté du monde. L’émotion pure et sincère qui m’emplit alors auprès de la Maison de Dieu, belle, simple et isolée au milieu de la plaine ne me laissa aucun doute sur cette évidence. Les chiens à mes basques s’enfuirent et je sus que le Fou qui passe sur le chemin de la vie arrivera à bon port pourvu qu’il ne renverse pas le calice. Mais où était l’eau ? Où était la pierre ? Je continuais ma route avec regret, on ne s’éloigne pas ainsi d’Eunate aux cent portes [4]. Mais un peu après Puente de la Reina, mon vélo dérailla, je m’arrêtai dans une station-service afin de me laver les mains et boire un café au lait. Je demandai au bar où je pouvais me laver les mains, un garçon m’indiqua des toilettes dehors, le patron l’arrêta, me demanda de le suivre et m’emmena dans sa cuisine où il y a avait de l’eau chaude, il me donna une serviette blanche et propre pour m’essuyer et m’offrit le café : l’eau que l’on verse dans le calice. Je trouvais la pierre dans une boutique d’Estrella, une coquille de Saint-Jacques qui est aujourd’hui accrochée au rétroviseur de la voiture de mon épouse. Oui, je sais, c’est un peu vulgaire, il faut cependant se rappeler que le portique d’Olcoz est l’image inversée de celui d’Eunate, les miroirs ne sont pas si anodins.



[1] Des gens du Nord : Anglais, Allemands, Scandinaves, Hollandais, etc…

[2] Des Français, les pires : on n’a toujours pas oublié Napoléon et Pepe la Bouteille, son frère que le Corse avait installé sur le trône.

[3] Les deux chemins se retrouvent à Puente La Reina à quinze kilomètres de là.

[4] Le cloître qui l’entoure comporte trente-trois arches, si l’on tourne trois fois autour de la chapelle on passe devant quatre-vingt-dix-neuf portes, la centième est celle par laquelle on passe pour saluer Notre Dame.

Photo : Accrochoc

À propos de Tibor Skardanelli

Je suis un nain fameux

15 Commentaires

  1. Sur ce chemin là de Compostelle, après le bourg de Puente de la Reina dont parle l’auteur, existe un ancien « pueblo » abandonné. Son nom était « Miramont ». Situé à quelques centaines de mètres de l’actuelle route, il ne subsiste même plus un sentier pour y accéder. Pourtant, parmi les ruines, on trouve encore des câbles électriques. Les derniers habitants sont donc partis, ou morts, voici moins d’un siècle.
    Seules subsistent plusieurs façades marquant le tracé des rues. Sur ces façades, quelques pierres richement ornées et des balcons de fer forgés que la rouille n’a pas entamés jusqu’à les détruire. Aucun plancher n’a résisté au temps, mais on peut voir au sol, parmi les ronces, certains éléments de poutres et de charpente. Au sommet du village, quasiment inaccessible au travers l’amas de pierres et de bois, s’élève majestueusement l’église. Intacte vue de loin, immense, majestueuse, semblant encore bénir ces pierres mortes.

  2. Tibor, un des nombreux chemins de Compostelle longe mon domaine à l’exacte frontière entre Hautes-Pyrénées et Gers. Si d’aventure vous passiez céans, n’hésitez pas à frapper à l’huis.
    Mais n’en dites rien à vos copains pèlerins, je protège ardemment ma tranquillité.

  3. Kravi, si je repars, je passe vous voir, c’est certain 🙂

  4. rackam

    C’est la tournée des Grands-Ducs ou bien un pèlerinage? Il faudrait savoir…

  5. Ce n’est pas antinomique. Ça pourrait même être un adjuvant.

  6. Expat

    oh le langage ! Je ne parelerai jamais comme ça.

  7. Expat

    et très joli texte Skarda, merci.

  8. rackam

    Désolé,Tibor, mais quand on commence, on ne peut plus s’arrêter…
    « Sur la route de Saint Tropez…

    j’avais quitté la plage de Pampelonne, où je m’étais fait rôtir le formidable, en reluquant les mousmés, avec des yeux de requin marteau. J’avais une faim de requin-pèlerin. J’allais faire esquale dans un rade où on trouve l’aile et la cuisse. Il fallait que je tamponne du cré-bestial, pour quinze picaillons, à condition de se ramener à la fraîche et de se barrer avant que les milords rappliquent, on a du perdreau plutôt tendre.
    La matrone m’offrit un kawa et une senorita bien gironde, pour aller faire fumer le formidable derrière le bar.
    Un gonze m’entreprit, dans un français de Jockey-Club. À l’université des Bavards, il devait être maître de conférences.
    «Connaissez-vous un eunuque?» Les mecs qui me vouvoient sont soit des myopes soit des tarlouzes. Je connais plus de tarlouzes myopes que d’ablats de la quincaillerie.
    Alors il me saoûle avec la Madone des Eunuques, qui tient boutique à cinq bornes. Une histoire à pioncer aux urinoirs, avec un franc-mac géant, une rebouteuse allumée, une danseuse de claque qui balançait son boa à la rivière avant qu’il lui pique la lune sur la berge. Et autres contrepèteries à deux balles.
    Je me suis cassé avant les kolkhozes, j’avais à faire avec une aragonaise, histoire de monter le Ventoux en danseuse.

    La crête des cygnes

    Elle était un peu chère, j’y allais moins souvent. Mais elle faisait la danse des 22 voiles comme personne, et, au dernier ruban, c’était la Joconde du Louvre, la papesse du biniou, l’Étoile de ma hyène. Pour mieux m’alanguir le bâton, elle déchira ma culotte, me mordit les vasques, et mon serpent devint pierre. Je sus que le porc était arrivé à bon quai.
    Je me trissai avec regret, esquivai la Pute de la Reine, qui déraille à donf. Avec elle, c’est serviette blanche, eau chaude, et coquillages garantis. J’en avais rapporté un mahousse, d’une secousse un peu appuyée, dont je me traîne encore le bubon, quand je me mire le fignedé dans la glace. »

  9. Celui-ci est encore mieux que l’autre ! Merci Rackam !

  10. Sophie

    Rackam!

    Ecroulée!

  11. hathorique

    Bonjour à nos deux cruciverbistes amateurs éclairés de mots décroisés , vous avez mérité les oreilles et la queue, à vous de choisir parmi ces appâts, pardon ces abats.

    je vous remercie pour cette magistrale approche psychanalytique de la spiritualité dans le paradigme sacrificiel

  12. La suite dans miracle à Santo Domingo de la Calzada…

  13. rackam

    La suite dans « C’t’un miracle si t’as pas de main dans le calcif »

  14. Sophie

    Très en forme, Rackam!

  15. Expat

    oh my God ! un traducteur ???

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