Perles de lait en transit

Ce fût l’un des scandales médiatiques de l’année. Le Groupe Danono, l’un des leaders mondiaux en produits d’alimentation, « licenciait » plus de mille personnes et fermait une usine en France. C’était déjà difficile à avaler, mais tenez-vous bien : le scandale dans le scandale, c’était que tout en procédant à ces actions brutales le Groupe Danono annonçait des bénéfices importants !

Et tout un chacun de protester violemment, y compris parmi les commentateurs peu réputés pour leurs idées de gauche. Déjà le principe même des restructurations d’entreprises, accompagnées de compression d’effectifs, passe difficilement dans l’opinion. Cependant on admet à la rigueur qu’une entreprise en difficulté, menacée de disparition si elle reste sans réaction, décide en dernier ressort de procéder à un licenciement collectif pour éviter la faillite. Mais fermer une usine, mettre des gens « à la rue », les « jeter comme de vieilles poubelles » dans le temps même où l’on affiche des bénéfices « records » ! Vraiment, ces patrons sont des monstres. Seuls comptent les profits « immédiats », ils ne pensent qu’aux actionnaires en n’hésitant pas à sacrifier leurs salariés dont toute la vie n’a été que dévouement à leur entreprise…Voilà ce que tout le monde pense.

N’est-il pas étonnant que soient si rares ceux qui s’interrogent ? N’y a-t-il donc personne pour tenter de dépasser ces clichés, pour se demander si un chef d’entreprise n’aurait pas quelque raison majeure, profonde, le conduisant à des décisions à ce point rejetées par l’opinion ?

Alors revenons aux yaourts. Imaginez-vous un instant dans le personnage des dirigeants du groupe Danono. Que feriez-vous par exemple face à la situation suivante : je produis de très bons yaourts, ils ont bonne réputation, ils se vendent bien en Europe, ils ont un succès appréciable à l’exportation dans le monde. Cette ligne de fabrication est rentable, elle participe à la bonne santé financière de la « maison ». Tout va bien, MAIS…

Mais mes yaourts sont vendus au prix de, disons, 50 centimes. Et je ne peux réduire ce prix, mes coûts de production me l’interdisent. Or la « veille commerciale » à laquelle se livre en permanence ma Direction des ventes, me signale que mon principal concurrent, américain, met sur le marché un yaourt comparable, d’excellente qualité, au prix de 39 centimes. Diable, comment fait-il ? De toute évidence il a des coûts inférieurs, et cela mérite une enquête.

Ce que révèle l’enquête est que le concurrent utilise un processus comparable au nôtre, que ses machines sont aussi performantes, que les salaires y sont du même ordre de grandeur, et même légèrement supérieurs pour le taux moyen du dollar par rapport à l’euro. En revanche sa ligne de production est entièrement regroupée sur un même site incluant la réception des matières premières, la fabrication proprement dite, le conditionnement, l’emballage. Au contraire chez Danono, des raisons historiques de constitution du Groupe font que cette activité est repartie sur trois sites différents. Cela induit des frais de fonctionnement plus élevés : trois directions de personnel au lieu d’une seule, trois services de frais généraux pour assurer l’entretien des bâtiments, le chauffage, le transport du personnel, trois infirmeries…De plus la fabrication elle-même est naturellement obérée en prix et en durée par les transports nécessaires pour apporter les produits en cours de production d’une usine a une autre.

Biobifidus très actif

Le simple bon sens impose la solution : faute de regrouper rapidement ces trois sites en une usine unique, la vente de yaourts Danono est condamnée. Responsable de la Société, j’ai donc le devoir de décider cette restructuration. Et comme il est encore temps de le faire dans de bonnes conditions puisque l’écart de prix avec le concurrent n’a pas encore éliminé nos ventes du marché, je vais pouvoir affecter une somme d’argent importante à un « plan social » qui permettra au personnel concerné d’en supporter les conséquences avec le moins de problèmes possible.

Alors je réunis le comité d’entreprise. La situation est exposée aux représentants du personnel, puis plusieurs séances sont consacrées à la mise en place du plan social : indemnités de déménagement pour les « mutés », frais de déplacements alloués pendant une année, recherche de nouvel emploi aux frais de Danono pour les conjoints, ainsi que pour les salariés du groupe préférant démissionner pour rester sur place, primes diverses, etc…Tout cela coûtera cher, mais d’une part c’est justice et d’autre part il est préférable de réduire les bénéfices de trois ou quatre années mais de préserver l’avenir de cette production.

Cette histoire est imaginaire.

Mais une chose est certaine : la genèse de ce genre d’opération et son déroulement réel sont peu éloignés de ce qui vient d’être décrit. On rétorquera qu’il s’agissait donc de baisser les coûts…et par conséquent d’augmenter les dividendes des actionnaires ! Et d’ailleurs c’est cette fable qui court les rédactions dès l’annonce de la restructuration : on « sacrifie les salariés aux actionnaires ». Ces derniers, une fois de plus, « dictent leur loi », l’industrie ne procède qu’à des « licenciements boursiers » ! Alors relisez bien le processus mental décrit plus haut : oui, il s’agissait de réduire les coûts, car avec des yaourts plus chers que ceux de la concurrence on aurait vu rapidement le marché se fermer aux petits pots Danono. Et pourquoi cela ? Mais simplement parce que le consommateur que nous sommes tous n’est pas masochiste, et que pour un même niveau de qualité et de goût il constate bien vite les différences de prix et achète le moins cher.

Dans la chaîne qui assure le succès d’une opération industrielle et commerciale, on voit bien où se trouve le décideur final : c’est le client qui achète. Alors au lieu de montrer d’un doigt vengeur le lointain actionnaire, comprenons que nous sommes nous-mêmes, nous les clients, à la source de ces restructurations d’entreprises ! Mais ne culpabilisons pas pour autant : ces opérations, quelquefois cruelles si on les considère isolément, sont en fait globalement la source du progrès. Sans restructurations successives de l’industrie automobile et malgré tous les progrès techniques, une voiture coûterait aujourd’hui une fortune considérable et comme en 1900 seule une poignée de millionnaires pourrait se l’offrir.

Quant aux courageux défenseurs des opprimés, ceux qui militent successivement pour un boycott des produits Danono, ou Moulinex, ou Michelin… seraient-ils prêts à signer un engagement de payer à vie tous leurs achats 20 ou 30 % plus cher afin de préserver des sureffectifs dans ces sociétés ? Sinon, s’ils n’envisagent pas de signer cela, il ne faut pas les croire…

Ce texte est un extrait, condensé et adapté, du livre « Les Mouettes » (Raoul Rouot, Le Manuscrit, 2004)

26 Commentaires

  1. Expat

    excellent ! tres claire, et tres pédagogue. Merci.

  2. Georges Kaplan

    Impat,
    Je tiens le pot de yaourt original à votre disposition^^

  3. rackam

    Joli. Mais vous vouliez sans doute écrire « Moulinux » ou » Mochelin »…

  4. Sophie

    Faudrait le lui mettre comme logo, le pot de yaourt!

  5. Souris donc

    Glissement sémantique : les radios et télévisions publiques n’accusent plus l’ultralibéralisme, mais le capitalisme financier. Plus dans l’imagerie populaire du gros riche à cigare et haut de forme.

  6. Marie

    Impat, vos propos sont ceux de quelq’un de ma famille qui a été directeur d’usine .Oui les clients sont aussi responsables , et je bats ma coulpe en disant que je compare et que à qualité égal mon choix se tourne vers le moins cher.

  7. Marie, ne battez pas votre coulpe (ni personne …). Vous avez bien raison de procéder ainsi, une bonne part du progrès économique et social provient du choix d’un prix de réalisation moins élevé. Lequel rend accessible un plus grand nombre de produits à un plus grand nombre de personne. Un cercle vertueux…

  8. GK, le pot de yaourt: OK je prends mais à 39 centimes seulement.

  9. Souris donc

    Pourquoi n’exportons-nous pas davantage aux émergents chez qui le pouvoir d’achat augmente en même temps que la croissance, qui ont des riches qui achètent nos fleurons (jamais su vraiment ce que ça signifie, mais dis « fleuron » et tout le monde cocorico, le « fleuron » inspire le respect), notre haute-couture, notre immobilier de prestige, nos clubs de foot et tout, d’accord.

    Mais les PME : où est le frein à l’exportation pour les PME ?

  10. … »où est le frein à l’exportation pour les PME ? »…

    Super bonne question.
    A mon avis existent deux freins. Le premier et à chercher du côté d’un relatif manque de rentabilité de nos PME sur leur marché intérieur existant. Exporter nécessite des investissements importants en matière de « marketing »: présence de correspondants, participation à des salons, voyages, adaptation des produits…Or trop souvent les marges des PME ne permettent pas ces investissements, et les banques sont difficiles à convaincre.
    Le second frein, je le vois dans la frilosité des PME qui rechignent devant le risque.
    Les deux freins sont évidemment liés.
    Il y en a un troisième. Les PME en général travaillent sur des produits à faible valeur ajoutée, au contraire des grands groupes. Ils ont donc besoin de très bons vendeurs plus que de très bons techniciens. Le contraire de ce que savent bien faire les Français. Ces derniers font des profits avec d’excellents produits en petit nombre. D’autres font des profits avec des produits standard en très grand nombre.
    Exemple:
    Les Français gagnent beaucoup d’argent avec quelques dizaines de très grands restaurants aux Etats-Unis.
    Les Américains gagnent beaucoup d’argent avec des milliers de mauvais restaurants en France.

  11. Souris donc

    « Exporter nécessite des investissements importants en matière de “marketing” :

    Pas seulement, celles qui s’échinent, héroïques, rencontrent des obstacles dont nos libéraux ne parlent jamais parce que ça ne rentre pas dans leur think box : les subtiles barrières douanières qui n’en portent pas le nom.

    Puisque nous sommes dans la filière yaourt, il y a peu, M6 nous montrait l’entreprise d’Isigny.
    Les Japonais demandent des normes d’hygiène intenables : faut tambouriner sur CHAQUE pot de fromage frais, pour détecter à l’oreille si le pot est hermétiquement scellé.
    Ils ont engagé un tambourineur (sic),
    Ensuite, les Japonais ont exigé que les pots passent aux rayons X, d’Isigny a investi 50 000 € dans un appareil similaire à celui des bagages à Roissy. Faut déjà en écouler, des yaourts, pour amortir…
    Les Brésiliens : eux, c’est l’étiquette du camembert, avec une liste d’exigences telles qu’il y a 99% de chance d’en oublier une, et toute la cargaison fait demi-tour.

  12. Oui Souris, mais ces obstacles là pénalisent aussi bien les Italiens et les Allemands…dont les PME savent mieux exporter.

  13. Souris donc

    Notre fragilité : nous sommes sur certains segments aisément copiables et je ne parle pas de la haute technologie qui se fait voler comme au coin d’un bois.
    Agroalimentaire, toujours :
    Dans une capitale d’Amérique Latine, Carrefour avait ouvert un hyper. Tout le monde se précipitait au Carrefour, prononcer Carré Fourré en roulant terriblement les RRR [Carrrréfourrrré]. Les gens découvraient les caddies, les néons, la musique d’ambiance, le self service et la découpe, les rayons de cocagne, les caissières en uniforme, les produits français. Le grand chic.
    J’y suis retournée 2 ans plus tard : engouement largement retombé. Un petit malin avait ouvert un ou des carrés fourrés. Produits locaux et low cost importé. Il avait piqué le concept.

  14. Souris,
    …mais c’est le jeu, il ne faut pas s’en étonner. La solution, en gros, n’est pas de cacher nos secrets. Elle est de travailler pour inventer en permanence quelque chose de nouveau, qui à son tour sera copié, etc.
    C’est vrai aussi pour la haute technologie, qui d’ailleurs ne se fait pas voler si facilement. Les coins de ce genre de bois sont des coins et des recoins pleins de labyrinthes qui ne se découvrent qu’après beaucoup de tâtonnements.

  15. …mais c’est le jeu, il ne faut pas s’en étonner. La solution, en gros, n’est pas de cacher nos secrets. Elle est de travailler pour inventer en permanence quelque chose de nouveau, qui à son tour sera copié, etc.
    C’est vrai aussi pour la haute technologie, qui d’ailleurs ne se fait pas voler si facilement. Les coins de ce genre de bois sont des coins et des recoins pleins de labyrinthes qui ne se découvrent qu’après beaucoup de tâtonnements.

  16. …mais c’est le jeu, Souris, il ne faut pas s’en étonner. La solution, en gros, n’est pas de cacher nos secrets. Elle est de travailler pour inventer en permanence quelque chose de nouveau, qui à son tour sera copié, etc.
    C’est vrai aussi pour la haute technologie, qui d’ailleurs ne se fait pas voler si facilement. Les coins de ce genre de bois sont des coins et des recoins pleins de labyrinthes qui ne se découvrent qu’après beaucoup de tâtonnements.

  17. Souris,
    … il ne faut pas s’en étonner, c’est le jeu. La solution n’est pas de cacher nos secrets, ce qui est quasi impossible. Elle est de travailler pour inventer en permanence quelque chose de nouveau, qui à son tour sera copié, etc.
    C’est vrai aussi pour la haute technologie, qui d’ailleurs ne se fait pas voler si facilement. Les coins de ce genre de bois sont des coins et des recoins pleins de labyrinthes qui ne se découvrent qu’après beaucoup de tâtonnements.

  18. Souris,
    Oui, toutes les innovations sont destinées à être copiées un jour. La solution est en permanence d’en inventer d’autres. C’est vrai aussi pour les hautes technologies.

  19. Souris, c’est le lot de toutes les innovations que d’être copiées. La solution n’est pas poser des barrières, qui ne feraient que retarder l’échéance. La solution est de continuer d’inventer pour garder un cran d’avance. Cela est vrai aussi pour les hautes technologies, qui d’ailleurs ne sont pas si faciles à voler. Ces coins de bois sont des recoins bourrés de labyrinthes, il faut beaucoup de temps et d’efforts pour trouver l’issue. À nous, pendant de temps, d’inventer encore autre chose.

  20. Désolé pour les répétitions. Vous voyez que faire des copies conformes…n’est pas si facile.

  21. Souris donc

    Il trolle sur son propre fil ?

  22. Parce que c’est un fil à retordre.

  23. Impat, désolé cette saloperie d’Akismet ou que sais-je a bloqué une palanquée de commentaires aujourd’hui et qui plus est je ne reçois pas de notification. Je me suis plaint auprès de WordPress je n’ai toujours pas de réponses. Milles excuses à tous.

  24. Rien de grave, Tibor, l’informatique a un point commun avec les humains: elle peut faire des caprices.

  25. Expat

    Impat a absolument raison sur la concurrence. Il y a un certain temps, je travaillais pour un éditeur de logiciel américain (dans sa filiale française) – j’étais toujours très surprise par la tendance lourde de nos concurrents sur le marché français à éviter qu’on puisse voir le fonctionnement de leurs produits. Pour nous les américains, on est très ouverts à faire des démonstrations à nos confrères. C’est la meilleure façon de progresser !

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