1912

Ce jour j’ai visité un voisin, il fêtait son anniversaire.

Cent six ans. Il m’a raconté sa vie, enfin une petite tranche de sa vie, celle de ses 6 ans. Il y a tout juste un siècle, dans une bourgade d’île de France, 20 kilomètres de Paris. Son père était peintre en bâtiment, « à son compte ». Je lui ai demandé l’autorisation de mettre en route un enregistreur…

« …Comment, à travers mes souvenirs, vivions-nous vers 1912 dans cette maison de Saint-Truc ? C’était une vie laborieuse pour mes parents, mais paisible. Les journées s’écoulaient assez semblables les unes aux autres : 6 journées complètes de travail par semaine, à raison de 10 heures par jour à l’atelier ou sur les chantiers (7 heures – 11 heures, 1 heure – 7 heures l’après midi car on ne disait pas encore 13 heures, 19 heures). Les repas étaient à heures très régulières : 11 h 5, et 7 h 5 le soir, aussitôt après la fermeture de l’atelier. Le dimanche se passait souvent en partie au jardin potager, « en plaine ». Ce jardin potager, ou plutôt les trois jardins qu’exploitait mon père avec l’aide d’un jardinier, le « père Pineau » qui faisait aussi partie de mon petit monde, se situaient au delà du chemin de fer dans une zone de culture (entièrement construite maintenant). Toute cette « plaine » était en effet couverte de champs de céréales, de luzerne et de cultures maraîchères, en assez petits lopins à vrai dire, qu’exploitaient les nombreux cultivateurs et maraîchers de Saint-Truc . Une autre zone de culture se trouvait à flanc de colline, le long de la route de Saint-Truc à Saint-Machin où j’ai encore connu deux champs de vigne produisant un vin qui s’apparentait sans doute à ces vins aigres de Suresnes et d’Argenteuil que buvaient les Parisiens (jusqu’à la fin du 19ème siècle il y avait à Saint-Truc une confrérie de vignerons !) Là aussi allaient paître les vaches de la ferme voisine où nous allions chercher le lait, rue de l’Eglise : je prenais plaisir à voir rentrer le troupeau, le soir, à travers les rues de Saint-Truc.

Les distractions étaient surtout fournies par les fêtes locales, assez fréquentes, grâce aux sociétés fort actives : deux sociétés de musique, l’Harmonie (où mon père, plus jeune, avait joué de la basse) et la Symphonie (où mon frère aîné jouait du violon et où sa fiancée tenait le piano) et l’Artistique (réunion artistique et littéraire) qui donnait des représentations théâtrales. Le grand plaisir de mes parents était d’aller assister aux spectacles d’opérettes, alors très à la mode, soit au Trianon Lyrique place d’Anvers à Paris, soit, surtout, au Casino d’Enghien. Et puis il y avait les réunions de famille.

Je me souviens d’un temps, que les moins de 100 ans ne peuvent pas connaître

C’est en 1912 que l’éclairage électrique a été installé dans la maison, dès que la distribution fut assurée à Saint-Truc par Nord-Lumière. Je garde le souvenir de la suspension à gaz de ville qui éclairait jusque là la salle à manger, des becs de gaz au pied de l’escalier et dans la cuisine, ainsi que des lampes à pétrole et des lampes « Pigeon » à essence qui permettaient de se déplacer dans les autres pièces. Une petite lampe à huile servait de veilleuse dans la chambre de mes parents qui était aussi la mienne.

II ne faut pas croire que l’éclairage électrique apportait alors la débauche de lumière que nous connaissons : s’il y avait progrès d’emploi il y avait plutôt régression quant à l’éclairement, les ampoules à filament de carbone de 15 ou 25 watts utilisées ne dispensant qu’une lumière assez faible. A tel point que la suspension de la salle à manger avait été maintenue mixte, électricité et gaz, le manchon Auer brillant d’une lumière très blanche auprès de la lueur rougeâtre du filament de carbone.

La maison avait été construite avec le système de chauffage de l’époque, à circulation d’air chaud : un calorifère à charbon situé dans la cave, construit en briques, comportait des gaines en poterie qui, ouvrant d’un coté sur l’extérieur à la base d’un mur de la maison, allaient se subdivisant pour déboucher dans les principales pièces par des « bouches de chaleur » dans le parquet ou dans les plinthes. La circulation de l’air se faisait par convection et d’une façon très inégale d’une gaine à l’autre. Il fallait un feu ardent pour obtenir une tiédeur dans les pièces. Aussi n’allumait-on le « calorifère » que par temps vraiment froid. Pendant une grande partie de la saison d’hiver, la salle à manger était seule chauffée par une « salamandre » à anthracite, et bien sûr la cuisine par la cuisinière à charbon en fonte avec « bain-marie ». Les chambres n’étaient pas chauffées : on mettait des briques dans les lits.

Parmi les quelques souvenirs épars de ces années de ma petite enfance, les plus précis sont sans doute ceux qui se rapportent à des voyages en voiture à cheval. Il y avait deux voitures, une voiture à deux roues à une seule banquette, que mon père utilisait pour visiter ses chantiers et une voiture à quatre roues qui permettait de transporter toute la famille. Je me revois dans la première, seul avec mon père devant une immense étendue d’eau d’où émergeaient des arbres : c’était au pont de Gennevilliers où nous étions allés voir la grande inondation de janvier 1910 (je n’avais donc que 4 ans). Et plus tard dans la voiture à 4 roues, allant en groupe déjeuner le dimanche au bord de la Seine à Carrières-sur-Seine, ou allant jusqu’à Triel rendre visite à ma marraine et à ses parents.

C’est en septembre 1911 que je suis entré à l’école. L’école maternelle était une simple garderie et comme n’ayant que 5 ans je ne pouvais être admis à l’école primaire, c’est dans un cours privé que me mettaient mes parents. Il me semble que les débuts ont été assez difficiles : je me revois au coin dans la classe avec un bonnet d’âne sur la tête ! Cette punition, qui m’avait certainement profondément vexé pour que j’en aie conservé le souvenir, a sans doute fouetté mon amour-propre, car dès la fin de la première année, j’étais catalogué bon élève… »

Voilà, mon voisin s’est arrêté là. Plus tard il est devenu ingénieur, peut-être grâce au bonnet d’âne de ses cinq ans…

Photo : Bibliothèque nationale de France

15 Commentaires

  1. Yaakov Rotil

    Deux pages d’évocation d’une époque révolue, où tout était plus difficile, pour conclure sur la vertu du bonnet d’âne ?

    Je ne suis pas certain de désirer retourner à une époque où le linge était nettoyé au lavoir à l’eau froide et où soigner un dent prenait dix séances de torture…

  2. Yaakov Rotil

    Pardon pour la dent qui est du féminin…

  3. QuadPater

    Merci Impat pour ce joli tableau que je vais faire lire à mes enfants. Vous me faites regretter de n’avoir point recueilli les souvenirs de mes arrières-grands-parents et de mes grands-parents.

    Je ne sens pas de nostalgie dans ce texte, Yaakov. L’époque était bien dure pour les ouvriers et paysans.

  4. Lisa

    1906, année de naissance d’une de mes grand-mères.
    J’aurais aimer connaître l’époque des harmonies et fanfares (il y en a encore un peu je sais), on était avant la télé.

  5. Souris donc

    Lisa, je crois que la Garde Républicaine a encore un orchestre d’harmonie qui donne des concerts.

  6. Lisa

    Chère Souris,
    Mais oui, elle a une harmonie à cheval et un orchestre avec lequel j’ai chanté (enfin on était 100) aux Invalides en décembre, on recommence dans quelques mois.
    Ce qui m’aurait plût, c’est d’avoir plein de « musique vivante » autour de moi, pas les téloches et les ipods. Mais je suis très réac…

  7. Souris donc

    Quelle chance, Lisa ! Qu’est-ce que vous avez chanté aux Invalides ? Du Mahler ?
    Dans les jardins publics il arrive que l’on voit encore des kiosques à musique, sans musique hélas.

  8. Lisa

    Le requiem de Verdi, ça arrache…
    La prochaîne fois ce sera un Requiem Allemand de Bramhs.

    Mais ce qui me plaît le plus, ce sera de chanter à la Synagogue des Victoires en mai. Du Bloch, juste pour dire que cela me plaît et pour que Antidoxe soit encore taxé de judeocentré, non je rigole.

  9. rackam

    Nous sommes prévenus, si on croise Lisa et qu’elle commence à chanter ça sent le sapin!

  10. Lisa

    @Skarda
    Pardon !

  11. L'Ours

    Joli reportage. J’aime beaucoup qu’on se souvienne.
    Lisa, d’une façon générale, tous les compositeurs ont « réussi » leur requiem!

  12. Expat

    Jolie texte Impat ! merci.

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