Eros & Thanatos, furor brevis

J’avais amassé, au cours de mes années schumaniennes, plusieurs éléments au sujet de sa folie.

Mon intérêt pour la question venait de ce qu’en 1992, alors que je rédigeais un essai sur la relation que j’avais eue avec une enfant schizophrène, je fus comme envahi par le souvenir du second mouvement de la symphonie en ut majeur de Robert Schumann.

C’est un mouvement très agité, dont le thème principal m’évoquait ce mouvement stéréotypé, ce balancement du corps d’avant en arrière des psychotiques, parfois très rapides, ces « saccades du corps ».

Je n’aime pas du tout cette interprétation de Georges Szell, mais elle suffit pour ce que j’expose ici :

De cette façon interpellé, je me documentai et lu ce livre très intéressant de Rémy Stricker, « Le musicien et la folie ». J’y trouvai des choses intéressantes, mais, je ne savais pas vraiment pourquoi, il me laissait un peu sur ma faim.

Par la suite, je tombai sur un extrait du journal de Robert Schumann, où il relate un horrible cauchemar; d’incertaine mémoire : « j’ai rêvé que je subissais le plus terrible châtiment par lequel Dieu puisse punir : perdre la raison… »

Je remarquai alors qu’il fit ce rêve au moment où la relation qu’il avait avec Clara Wieck évolua vers l’amour…

Par la suite, je lus tout ce que je pus trouver sur Robert Schumann et Clara Wieck, ainsi que, et même de préférence, leurs propres écrits : lettres d’amour, journal intime.

Et, petit à petit, j’élaborai cette hypothèse que c’est l’amour qu’il eut pour Clara qui fut l’élément déclencheur de sa folie.

Cela, en raison de ce qu’a dû représenter Fiedrich Wieck pour Schumann…

Le père de Schumann meurt quand Robert a 16 ans. Sa mère le pousse alors vers des études de droit, qui l’ennuient profondément. A 18 ans, il rencontre Fiedrich Wieck, facteur et professeur de piano.

Il demande à celui-ci de lui dispenser ses cours, son ambition est maintenant de devenir pianiste. Fiedrich Wieck est convaincu des possibilités de Robert, et accepte d’écrire à Madame Schumann une lettre pour la convaincre d’autoriser son fils à poursuivre dans cette voie.

Ce dernier s’installe alors chez Fiedrich Wieck, dont il devient donc pensionnaire à 19 ans.

Nous sommes en 1829, Clara, la fille de Fiedrich, a 10 ans. Son père l’a mise au piano à l’âge de cinq ans, et elle a donné, l’an passé, son premier concert.

C’est une jolie petite fille, qui lit une partition mieux qu’un texte en allemand.

Une relation s’instaure entre Robert et Clara, du type « grand-frère à petite sœur ».

En 1832-33 cette relation de tendre complicité s’enflamme : les deux se prennent d’amour. Et cela n’est pas du tout du goût de monsieur Wieck.

Cela ira très loin, jusque devant le tribunal et Monsieur Wieck sera condamné à une semaine de prison pour avoir diffamé, calomnié Robert Schumann de vile manière [1].

S’il peut être amusant d’élaborer une théorie sur l’élément déclencheur d’un trouble mental majeur chez une célébrité de l’Histoire, on sait aussi que c’est toujours très hasardeux.

Néanmoins, l’idée que c’est cet amour entre Robert et Clara qui serait à l’origine de la folie de Schumann a quelque chose de séduisant.

En effet, un certain nombre d’éléments me font penser que Fiedrich Wieck occupe, vis-à-vis de Robert Schumann, la place du père de celui-ci, disparu.

L’amour de Clara est alors incestueux, et pour vivre cet amour il faudra en passer par le meurtre du père…

Las, las et patatras, un article du Wiki que je consultais l’autre jour pour vérifier quelques dates m’a presque découragé d’écrire ces lignes.

Pour son rédacteur, la folie de Schumann serait pure invention. Il n’aurait jamais souffert d’hallucinations auditives, mais d’un simple acouphène. Quant à Clara, ce serait une menteuse, elle aurait même « fait disparaître certains documents et même des compositions comme les cinq romances pour violoncelle et piano composées en 1853. »

Je suis donc rempli de perplexitude. Parce qu’il y a, aussi, l’œuvre de Clara, ainsi que sa vie.

Une œuvre peu abondante – elle n’écrit plus beaucoup après son mariage obtenu de haute lutte.

Son concerto pour piano et orchestre, écrit quand elle aura bientôt treize ans, ne manque pas d’intérêt.

Pour la petite histoire, je remarque qu’il est en la mineur. Robert écrira le sien dans la même tonalité. Je note aussi qu’elle en a d’abord écrit ce qui deviendra le final, sous forme de fantaisie pour piano et orchestre.

C’est Robert qui lui conseille d’y adjoindre deux mouvements pour en faire un concerto. Le premier, allegro, est orchestral, le second est singulier : c’est une romance pour piano et violoncelle. Un dialogue, donc. Entre nos deux toutereaux ?

Mais encore… Robert écrit son concerto, lui aussi, en deux fois. Mais chez lui, c’est ce qui deviendra le premier mouvement qui est le morceau rédigé en premier, comme une fantaisie pour piano et orchestre. Et c’est Clara qui lui conseille d’y adjoindre deux mouvements pour en faire un concerto. Le second thème du final est une reprise du thème principal du premier de ses morceaux nocturnes, mais sur un mode joyeux alors qu’il est un concentré d’angoisse dans le nachtstück.

Quoiqu’il en soit… Folie ou pas folie, ce couple d’amoureux aura marqué la musique classique de façon considérable.

Il est bien évidemment impossible d’imaginer ce qui se serait passé si ces deux êtres d’exception ne s’étaient pas rencontrés.

Mais il semble bien qu’ils se soient, si je puis dire, nourris l’un de l’autre.

Et leur apport dépasse très largement leurs productions personnelles, car c’est Schumann qui, le premier, a reconnu le génie de Schubert, 3 ans après sa mort. Et, de leur vivant, c’est le couple Clara et Robert qui a décelé les génies de Chopin, de Brahms, de Liszt…

Le reste, c’est la petite histoire, même si elle ne manque pas d’intérêt [2].



[1] Wikipédia : À l’automne 1839, Clara (qui se trouve à Paris, défendue par son avocat) et Robert portent plainte contre Wieck pour refus de consentement de mariage. Schumann parvient à convaincre le tribunal de la solidité de ses finances, présente des certificats de moralité et le titre de docteur que l’université d’Iéna lui a conféré le 24 février 1840. Le jugement favorable est rendu le 1er août 1840 et le mariage a lieu à Schönefeld le 12 septembre, la veille du vingt-et-unième anniversaire de Clara. Celle-ci étant mineure le jour du mariage, Robert peut disposer de ses biens11. En avril 1841, Wieck sera condamné dans le procès en diffamation que Schumann lui a intenté.

[2] Je recommande, pour ceux qui s’y intéressent, le très beau livre de Catherine Lépront, La vie à quatre mains, une biographie de Clara Wieck-Schumann qui se lit comme un roman.

Photo : Lithographie by Joseph Kriehuber

À propos de Yaakov Rotil

J'habite Ashkelon, une ville très agréable de la côte d'Israël, sise environ 60 kms au sud de Tel-Aviv.

26 Commentaires

  1. Hmm…la photo…un air plus politique que musicien…

  2. Yaakov Rotil

    Ce n’est pas moi qui l’ai choisie…

  3. Sophie

    C’est pas Schumann, non plus, d’ailleurs, mais à l’époque, y avait pas Photoshop!

  4. Lisa

    Merci de ces cogitations inédites sur la folie de Schumann, s’il a bien été fou.

  5. Yaakov Rotil

    Je ne sais pas si c’est exprès qu’on a mis la photo de Robert Schuman, mais celui dont je parle est un peu plus ancien et a deux « n » à son nom !!!!!!!

    Grrrr !

  6. Souris donc

    Rotil, que ce soit la musique, la peinture, la littérature, il me semble que les approches ont évolué de façon assez parallèle :
    1. Au lycée (de mon temps en tous cas…) : Lagarde & Michard : un auteur, sa vie, son œuvre.
    2. Ensuite, le structuralisme est arrivé : une œuvre est autonome : de sa structure vient son propos ou l’inverse.
    3. l’œuvre n’existe que par la lecture qu’on en fait.

    En musique, ça donne :
    – Mozart, pauvre petit phénomène exploité par son père qui l’exhibe dans les cours d’Europe pour se faire du fric (snif !) et le petit surdoué joue le jeu et se fritte avec le méchant Salieri (Amadeus de Milos Forman)
    – L’œuvre de Mozart et la problématique de la beauté émanant de sa dimension théâtrale propre (Don Giovanni de Losey)
    – Mozart est revisité par un Chéreau qui livre une Cosi fan tutte avec des punks à chien sur la scène pour dénoncer la société (ou je ne sais quoi, mais il dénonce).

    Je choisis Mozart, parce que Schumann, je connais moins.

    Conclusion : s’installer et écouter. La musique est un art…plastique !

  7. Yaakov Rotil

    Ah bon, Chéreau est un indigné, lui aussi ?

  8. kacyj

    Ah oui ! je n’ai pas tout de suite saisi la remarque d’Impat et je suis remonté voir le portrait de la première vidéo en cherchant ce qu’était un air politique.
    C’est un sabotage des anti européens. Y a pas photo !

    Sinon, j’aime beaucoup l’idée de la combinaison texte/musique.

  9. kacyj

    Vous voyez Sophie. Je dis ah oui à Rotil et Souris ainsi qu’un second Rotil viennent s’intercaler alors que si j’avais suivi mon penchant naturel à utiliser le bouton….

  10. Souris, l’intertexte est tout à fait structuraliste, comment l’oeuvre existe-t-elle endehors de la lecture que l’on en fait ? Exemple rebattu, les staues grecques que nous admirons étaient peintes et vêtues : quel mauvais goût ! C’est ce que l’on appelle l’application qui contient la liberté d’interprétation, en l’occurrence l’autorité, ce qui remplace la vérité dans la culture, l’autorité berk !

  11. Souris donc

    Skarda, les metteurs d’opéra sont lourds avec leurs lectures qui s’interposent entre l’oeuvre et le spectateur, ne me lancez pas sur le sujet, ça me hérisse, je deviens grossière.

  12. Autorité berk ! C’était de la dérision, n’attaquez pas le gros éléphant il a déjà bien assez peur de vous parler.

  13. Sophie

    Kacij, surmontez vos penchants naturels! Je vous soutiens dans l’effort!

  14. Mais il n’y a pas de bouton ici !

  15. Yaakov Rotil

    Quel bouton ?

  16. kravi

    Yaacov, l’ennui est qu’on trouve tout et n’importe quoi sur Wiki. Je le savais pour les sujets qui fâchent, je constate maintenant que tous les prétexte sont bons pour se distinguer, même à mauvais escient.
    Il est toujours hasardeux d’envisager un diagnostic sans avoir vu le patient, mais les descriptions nous orientent. Les longues périodes itératives de dépression profonde, les hallucinations auditives (qui sont bien différentes des acouphènes), la réelle tentative de suicide, l’épouvantable fin de vie dans un asile d’aliénés ne me laissent aucun doute : Schumann souffrait très probablement d’une psychose maniaco-dépressive.
    Ton hypothèse sur la rivalité entre Schumann et le père de Clara est certainement juste, mais elle n’est pas le déclencheur de la psychose du compositeur. L’amour de ces deux-là est probablement la meilleure chose qui soit arrivée à Schumann…

  17. On trouve tout et n’importe quoi un peu partout, l’avantage de Wikipédia est que l’on peut corriger les erreurs.

  18. Par ailleurs je suis allé jetter un oeil sur l’article de Wikipédia et je trouve que l’ami Yaakov exagère un brin :
    De retour à Düsseldorf, son acouphène le reprend et le 17 février tourne en hallucinations acoustiques. Dans ses hallucinations il entend un thème qu’il note et sur lequel il compose les Variations des esprits (Geistervariationen) les jours suivants. Le 27, il sort de chez lui, en pantoufles, et, après avoir traversé Düsseldorf sous la pluie, se jette prétendument dans le Rhin. Clara se réfugie avec ses enfants chez une amie et le 4 mars Schumann est conduit à l’asile du Dr. Richarz à Endenich, près de Bonn, dont il ne sortira plus.

  19. Tiens, le politique a été mis en musique.

  20. Yaakov Rotil

    Oui, j’ai exagéré un brin. Mais l’auteur de l’article met quand même largement en doute la folie de Schumann.

    Quoiqu’il en soit, mon propos était plus de susciter l’intérêt sur ce couple hors norme que de trancher la question, ce dont je m’avoue incapable.

    Il semble que je n’ai pas totalement échoué. -;)

  21. Souris donc

    L’acouphène, la facture de teinturier, le mystérieux visiteur…Les spéculations sur le processus de création me semblent hasardeuses. Mozart toujours. De nos jours Mozart serait une rockstar. Sort un spectacle musical, Mozart l’opéra rock. Palais omnisport.
    Mozart, rockstar ? Et pourquoi pas un compositeur superélististe comme les Berg ou Schönberg ? On n’en sait rien, de ce que Mozart serait.
    Pourquoi un gus se met tout à coup à écrire, composer, peindre ?
    Se réjouir de l’effort de vulgarisation et de transmission du répertoire par d’autres canaux que la musicologie.
    (Vive les blogs comme celui de Rotil qui a le don de dénicher des enregistrements historiques) .

  22. Lisa

    Si je ne m’abuse, cette maladie, appelée maintenant trouble bipolaire, est en la personne, elle n’a pas vraiment de facteur déclanchant.

  23. L'Ours

    Folie?
    je n’en sais rien je n’étais pas là et je ne suis pas psy!
    Ce qui me semble avéré, c’est le malaise de Shumann si difficilement reconnu à son époque, et même encore aujourd’hui, pris entre une épouse considérée comme une des plus grandes virtuoses de son époque et un élève qui lui, fut très vite adulé en tant que compositeur. (Brahms, bien sûr).
    Tous deux l’aimaient (pas de la même façon) et ils les aimaient tous deux. Heureusement!
    Bon! Brahms tomba aussi amoureux de Clara, mais c’est la petite histoire et ce n’était pas partagé.
    Sinon, je suis comme Souris avec l’opéra, au point que je rêve qu’un jour on donnera des opéras avec seulement des interprètes derrière un pupitre.

  24. Souris donc

    « …des opéras avec seulement des interprètes derrière un pupitre ».
    Des versions concert sont parfois données quand il y a une grève, ce fut le cas du Faust de Gounod lorsque les syndicats ont appelé à protester contre la réforme des régimes spéciaux de retraite…
    HS à propos du Faust :
    Pas une note de la Damnation de Faust qui n’ait souligné les vertus d’un jambon, d’un fromage ou d’un assureur. A se demander si les meilleurs vecteurs de popularisation de la musique classique, outre Rotil, ne sont pas aussi les publicitaires (musique classique = libre de droits) ?
    On a sorti des compils (Le classique dans la pub et le cinéma, La Pub se la joue classique), ça doit se vendre ? La FNAC et Pour Les Nuls ont réédité des enregistrements historiques excellents. Qui s’en plaindrait ?

  25. kravi

    Lisa, désolé pour le retard à répondre : le site ne m’envoie pas les mails de nouveaux commentaires, ce qui demande à être amélioré.
    En effet, la psychose maniaco-dépressive est à présent appelée « troubles bipolaires ». Sans doute pour faire plus chic (? !). Les « troubles obsessionnels compulsifs (TOC) » ont de même remplacé la névrose obsessionnelle. Ce sont les grandes victoires des comportementalistes qui, préférant s’occuper du symptôme et classer les gens comme les entomologistes les insectes, se soucient comme d’une guigne de la psychodynamique et des capacités évolutives des individus. Passons, je pourrais presque devenir caustique.
    Pour répondre à votre question : oui, la P.M.D. est bel et bien d’ordre génétique, donc familial. Ce qui ne veut pas dire que tout le monde est touché dans une famille donnée mais que la pénétration de morbidité y est statistiquement plus élevée qu’ailleurs.

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