Tous les émigrés ne se valent pas

Petit rappel terminologique : On entend toujours parler des « émigrés russes ». Que je sache, les émigrés quittent leur pays pour avoir une vie meilleure. Les Russes ayant fui les massacres révolutionnaires étaient des réfugiés. Ma famille paternelle a vécu longtemps avec le passeport Nansen délivré par la Société des Nations. Ces réfugiés russes étaient de toutes sortes : officiers et soldats, rescapés des armées blanches restées fidèles au tsar et à leurs généraux : Denikine, Wrangel, Koltchak ; des nobles et propriétaires terriens qui, par leur entêtement à refuser l’ébauche d’une réforme agraire, avaient précipité l’explosion révolutionnaire ; des possédants, négociants, professions libérales et industriels éclairés, frottés aux Lumières. Dont de nombreux intellectuels juifs, parmi lesquels ma famille paternelle.

Quand ma Babouchka posa le pied sur le navire de guerre britannique, elle était enceinte. Sa gracieuse majesté mis quelques bâtiments de sa flotte à la disposition des désespérés pris dans la nasse de Crimée, encerclés par les forces bolchéviques. C’est ainsi que ma tante naquit sur la mer Noire. La famille s’installa dans l’Ile aux Princes, faubourg de « Constantinople », comme disait Babouchka.

Jusqu’au printemps 1919, la plupart des Russes fidèles à l’ancien tsar ou aux mencheviks étaient convaincus que le nouveau pouvoir de 1917 allait s’effondrer. Las, il fallut bien admettre que la révolution avait installé en Mère Russie un régime destiné à durer. Les centaines de milliers de roubles émis par les banques russes de 1918 ne valurent plus que leur poids de papier ; bijoux et fourrures furent bradés aux marchands ottomans.

La famille mit donc le cap sur Paris, cher au cœur de l’intelligentsia russe depuis la Grande Catherine. La francophilie de la bonne société russe était réelle et profonde, au point que les familles nobles et bourgeoises parlaient souvent français à la maison tandis que les enfants se devaient d’en maîtriser les complexités grâce à des précepteurs francophones importés.

Si je comprends bien pourquoi, je me demande encore comment mes grands-parents ont pu emporter dans leur fuite rocambolesque des caisses de livres qui ont fini par échouer dans ma bibliothèque : le Capital de Marx publié en 1898 aux Éditions Impériales (!), une bible, la Grande Encyclopédie Russe en 25 volumes, les œuvres complètes de Shakespeare, Gogol, Tchekhov et d’autres, sans compter une obscure revue littéraire en 50 petits volumes reliés et monogrammés aux initiales de mon grand-père. Le tout en alphabet cyrillique prérévolutionnaire. Fallait-il que ces précieux livres eussent une importance considérable aux yeux de ces intellectuels sincèrement désireux du bonheur du malheureux peuple russe !

Babouchka me racontait ses balthazars dans les somptueux restaurants de Pétersbourg, verreries de cristal et couverts en vermeil, orchestres tziganes et nourritures raffinées, tandis qu’à la sortie des malheureux de tous âges, en « chaussettes russes » (chiffons liés de ficelles) mendiaient quelques pièces dans la neige. Et concluait : « Vois-tu, Sacha, la révolution, nous ne l’avons pas volée ». Sa haine des communistes était cependant profonde. Il suffisait qu’apparaisse à la télévision l’un ou l’autre membre de la nomenklatura pour que cette femme de grande classe les agonisse d’injures à faire rougir une harengère. En revanche, quand Gagarine s’offrit quelques révolutions orbitales, elle ne put cacher sa fierté.

Mon arrière grand-père maternel était fort riche grâce à sa position professionnelle : il fut un des minotiers de l’armée impériale. Les soirs de shabbat, il tenait table ouverte pour quelques soldats pauvres de la garnison.

Grand-père aurait sans doute repris l’usine de chaussures de son père s’il n’avait préféré entreprendre des études de droit. Sur une mienne photo, il arbore de belles bacchantes et a fière allure ! Formidable gageure pour une femme russe de cette époque, Babouchka venait de terminer ses études d’odontologie quand elle dut fuir la tourmente révolutionnaire.

Samovar et vieilles broderies

Quatre ans après leur arrivée à Paris, grand-père mourut. Entre-temps était né mon père. Babouchka se vit donc dans l’obligation d’assumer seule sa jeune sœur et deux enfants en bas âge. L’accueillante France ne poussa pas la bonté jusqu’à reconnaître son diplôme russe de dentisterie. Il lui fallut se reconvertir dans la couture de luxe et ainsi, pendant 50 ans, elle confectionna la lingerie des privilégiées de la capitale. Puis ces dernières délaissèrent le charme des dessous sur mesure pour le prêt à porter moins onéreux. Quand bien même les services sociaux eussent existé à l’époque, il ne serait venu à l’idée de personne de faire appel à une quelconque aide sociale. L’aînée fit le Droit et eut le temps d’entrer en politique dans le cabinet d’un futur ministre doté d’un extraordinaire sens des opportunités, avant de mourir d’un accident cardiaque.

Son cadet – mon père – gardait un souvenir ému de ses études à Janson-de-Sailly en dépit de l’antisémitisme revendiqué, selon les usages de l’époque, de certains de ses condisciples. Grâce à l’excellence de l’instruction publique et sa volonté d’autodidacte, il devint un honnête homme et un important cadre de l’industrie.

Les premiers réfugiés s’installèrent en France dès 1918 pour fuir les massacres : aristocrates ou ex-possédants, ils étaient certes francophones et cultivés mais avaient pour la plupart tout perdu. Après 1921, les débris de l’armée blanche défaite furent évacués par le sud, la Crimée, les Carpates. Un million et demi de Russes a fui les bolcheviques, dont un quart s’installa en France. Les Russes blancs furent rejoints par un certain nombre d’intellectuels exilés ou expulsés par le pouvoir soviétique. Des officiers issus de la noblesse ou les soldats d’origine paysanne constituaient la part la plus importante de la population réfugiée, à quoi il faut ajouter 5 à 10 % du clergé russe. Cette forte présence de l’armée explique l’infériorité numérique des femmes (35 %). Les militaires de carrière furent très actifs au sein des associations d’entraide et firent engager les Russes dans les usines manquant cruellement de bras après la première guerre mondiale ; ces association aidèrent à trouver travail, logement, fondèrent des écoles, des orphelinats, des internats. Cinquante hôpitaux russes seront ainsi fondés en Europe. La légende veut que les grands ducs devinrent chauffeurs de taxi, mais la majorité de ces réfugiés a travaillé comme ouvriers dans les usines d’automobiles ou comme métallos dans le Nord ou l’Est de la France. Ces Russes se retrouvèrent entre eux dans une vie culturelle riche mais quelque peu à l’écart.

Chez Babouchka tout le monde parlait russe, sauf par courtoisie en présence de non-russophones. Les amis étaient russes, buvaient, fumaient, chantaient, mangeaient, pleuraient, riaient russe parmi les meubles russes. Trônait sur le chemin de table un énorme samovar en argent massif que Babouchka, vendit à un antiquaire peu scrupuleux afin d’acquitter sa redevance de télévision. Mon père, en écuma longtemps !

Pacte de non-agression

La seconde guerre mondiale cristallisa les profondes divisions des russes blancs. Certains partirent pour Londres, rejoindre les forces de la France Libre (douze Russes seront Compagnons de la Libération). On sait la perplexité horrifiée que va entraîner la signature du pacte germano-soviétique dans toutes les factions politiques françaises. Les Russes sont tout aussi partagés. Quand le pacte éclate, certains y voient l’occasion de se débarrasser des bolcheviques et s’engagent du côté des nazis. À l’opposé, de nombreux Russes rejoignent la résistance. Compte tenu des projets de la solution finale, ma famille n’eut d’autre choix que la lutte contre le nazisme. Mon père dut interrompre ses études pour entrer dans la clandestinité. Après moult aventures, il termina la guerre sur les plages du débarquement.

Peut-être suis-je d’une époque révolue, mais quand je constate aujourd’hui les entorses faites à la République et au principe de laïcité au nom du « respect de la diversitude », je me dis que mes ascendants paternels auraient peut-être mieux fait de choisir les États-Unis d’Amérique ou la Palestine qui — amputée des trois quarts du territoire initialement promis au peuple juif par la déclaration Balfour — deviendrait plus tard l’État d’Israël. Étant un « émigré de la troisième génération » je peux dire ma reconnaissance à la France, ses principes et ses institutions, d’avoir accueilli ma famille et permis à ses descendants de s’instruire et de prospérer sur un terreau fécond.

Image: posterize / FreeDigitalPhotos.net

À propos de dov kravi דוב קרבי

La perversité me révulse, la sottise m'assomme. Quand la première manipule des foules ignares et fanatiques par haine du peuple juif, l'abjection est totale. C'est comme si la Shoah n'avait pas existé : un humain sur quatre est aujourd'hui antisémite, et Israël est le Juif des Nations.

22 Commentaires

  1. Souris donc

    Magnifique fresque, Kravi, les Russes, comme on les aime, faisant face à l’adversité avec cette élégance du cœur qui n’appartient qu’à eux. La Babouchka est universelle (chez nous, les grands-mères se signaient quand elles voyaient Georges Marchais à la télé), et les objets dont on ne séparerait pas pour tout l’or du monde, fussent-ils des tonnes de livres. Tellement intégrés que plus personne ne fait attention à leurs noms, mais bien russes chez eux, le samovar, j’ai vu une véritable iconostase chez des particuliers, et tous les plats, de l’entrée au dessert, sur la table.

  2. kravi,
    ma grand-mère aussi était à moitié russe, la famille de sa mère a fui Saint Pétersbourg en train blindé, avec un wagon entier pour l’argenterie… Je me demande où tout cela est passé. Merci pour cette belle évocation.

  3. L'Ours

    Une tranche d’histoire, la petite plus belle que la grande, et donc plus grande!

  4. Loaseaubleu

    Kravi,
    La France à sorti ma famille du Moyen-âge à la fin du XIX° siècle.
    Je représente la première génération d’immigré, mais le temps aidant la troisième pointe son nez.
    Elle sait comme nous que le dette est.incommensurable.
    Merci de l’avoir rappelé avec pudeur et sensibilité.

  5. Marie

    souvenir d’un ami cher à mon père Nemi dont la femme descendait d’un officier cosaque.

  6. isa

    Kravi, votre texte est passionnant.

    Une question toutefois, vos grand-parents n’ont-ils pas souffert d’antisémitisme de la part des russes blancs?

    J’ai lu tout Singer, c’était plutôt de la Pologne dont il parlait, mais les deux peuples étaient fort proches sur cette question.

    En ce qui concerne les chauffeurs de taxi, je ne sais pas si c’était une légende, mais, lorque j’étais jeune, à les écouter, ils étaient effectivement tous Grands Ducs (Henri Troyat savait aussi enchanter les jeunes filles avec ses romans, pas inoubliables, certes, mais passionnants à 18ans).

    Hormis cela, j’ai passé quelque temps à Saint-pétesbourg il y a trois ans, c’est un des plus beaux voyages que j’ai fait, voire le plus beau.

    Faut faire plein d’économies (jamais je n’ai vu un pays où l’arnaque soit aussi folle) et y aller, vraiment. Un conseil, engager une guide (ce sont des profs de français) pendant les vacances et vous laisser guider dans cette ville où l’on dit qu’au bout de dix ans en marchant cesse, on n’aurait encore pas tout vu.

  7. Expat

    Kravi ! Merci.

  8. Sophie

    Ce joli texte m’avait remis en mémoire une vieille demoiselle que j’avais quelque peu oubliée. Elle habitait près de chez moi et portait toujours, pour une simple course chez l’épicier, des bijoux de rêve. Elle s’appelait Mademoiselle Hilochpa (orthographe non garantie). Elégante, distinguée, altière malgré son grand âge, je la connaissais d’autant mieux qu’elle s’occupait de l’étude au collège que je fréquentais. Ses connaissances et sa culture étaient insondables. Parlant un français irréprochable, elle nous aidait avec intelligence tant en math qu’en grec, en science ou en philosophie. Elle connaissait la littérature française comme peu de gens, racontait avec talent, expliquait avec humour et brio. Elle était aussi d’une patience de sioux avec les écervelées que nous étions, ne se déparant jamais de sa grâce et de sa distinction qui nous impressionnaient. Ce n’est que bien plus tard que j’ai appris qu’elle était une aristocrate russe chassée par la révolution à l’âge de 7 ans.

    J’aurais dû essayer de mieux la connaître. Elle devait se sentir parfois très seule.

  9. Loaseaubleu

    Isa
    Singer ? Lequel Bashevis ou Israël Yoshua ?

    Yoshua mort prématurément était à mon avis meilleur écrivain que son frère cadet.
    Il a publie unevdizainevd’ouvrages Je vous recommande entre autres Les frères Ashkenasi,Yoshe le fou,

  10. quadpater

    C’est amusant de constater que nous sommes quelques-uns à avoir connu des cas similaires dans nos familles ou dans celles de proches. Ma Nana m’a raconté l’histoire de ses grands-parents maternels : à part qu’ils n’étaient pas juifs (désolé, nul n’est parfait) c’est quasiment le même récit.

  11. Saul

    belle évocation Kravi. vous brossez un beau tableau d’ensemble à travers votre histoire familiale
    et comme le dit Quad, on s’aperçoit que l’on a des cas similaires ou quasi.
    mon cousin avait son grand père (qu’on appelait « Papouchka », et sa femme, « Mamouchka ») qui s’était retrouvé bloqué en France du fait des vicissitudes de l’Histoire : Tailleur en Ukraine, il était venu en France en juillet 14 pour acheter une machine à coudre « singer ». Comme la guerre se déclara, il ne put retourner dans son pays et s’engagea dans la Légion (où le recruteur a raccourci son nom par facilité en « Pona », il n’a jamais dit quel était son véritable nom, Ponaquelquechose) pour rester solidaire de sa sainte Russie, et du coup devint Français (bien qu’il se disait « Ukrainien »).
    avec mon cousin, gamins, on lui demandait quelle était sa nationalité d’origine
    mon cousin : « Papouchka, t’étais donc Russe, puisque l’Ukraine était russe ?
    Papouchka : « non, non, pas Russe ! »
    moi : « mais non l’Ukraine fait partie de l’URSS maintenant, Papoucka est donc Sovietique… »
    j’aurais du la fermer…
    « petits cons ! je ne suis pas Russe et surtout pas Sovietique, je suis Ukrainien ! »
    pour not’ défense, on n’était pas au fait de ces petites nuances idéologiques inhérentes aux nationalités…

  12. kravi

    Isa, mes grands-parents n’auraient pas eu le mauvais goût de fréquenter des antisémites.

  13. Lisa

    J’essaie de calculer votre âge….hum, 135 ans ?

  14. Bibi

    Merci Sacha, pour ce moment de nostalguia perlé de ces micro détails si parlants.
    Cette combinaison de rigueur et de chaleur, de préservation du patrimoine (surtout spirituel/culturel) et d’adaptation-intégration, me rappelle bien de gens, de souvenirs, d’histoires.

    Nansen a eu le prix Nobel pour l’échange de populations (ça s’appelle de nos jours « nettoyage ethnique ») grecque-turque.

  15. Eden

    Je vous recommande entre autres Les frères Ashkenasi,Yoshe le fou, = excellent choix ! Incontournable fresque du frère de…
    Sauf que j’aime bien les talents de conteurs de Isaac Bashevis.
    Superbe Kravi !

    Putain mais Mysaul est là ?

  16. isa

    C’est vraiment excellent.
    J’ai envie de relire tout.
    Ouais, ouais, mysaul, ou un autre saul, maybe????

  17. quadpater

    Eden, Isa, merci de prendre en compte que nous sommes là pour faire des commentaires sur les articles, non sur les commentateurs.

  18. isa

    Quadpater, nous avions un accord, celui de décider collectivement de certaines questions.
    Je suis assez ennuyée par cette arrivée, on dirait que tout Causeur revient, désolée, je ne crois pas que c’était le but.

    De toutes les façons, vous pouvez toujours écrire ce que vous voulez, je crois vous l’avoir écrit plusieurs fois, Quad, je suis pour une totale liberté d’expression, donc j’écris ce que je veux aussi, sans avoir aucun besoin de vos conseils en ce qui me concerne.

    Mais qu’est-ce que je suis contente de l’arrivée d’Eden, on va aller sur de la discussion qu’elle va être intéressante, je vous le dis , ma foué!

  19. quadpater

    Isa, la liberté d’inscription à Antidoxe a la même valeur que la liberté d’expression qui y règne. Revenons au sujet, et que discussion et débat foisonnent !

  20. Merci pour vos retours, c’est stimulant.

  21. Souris donc

    Hélène Carrère d’Encausse, dans les années 70, pensait que l’URSS éclaterait, que la partie occidentale se raccrocherait à l’Europe et les autres à la Chine ou au monde musulman, prophétique, non ?
    Qu’en pensez-vous, Kravi ? Les Russes ne sont-ils pas, à long terme peut-être, destinés à rejoindre l’Europe, plus que les Turcs ? Spassiba bolchoe !

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