Achever Girard ?

On ne devrait pas lire un livre comme Achever Clausewitz en quelques heures, mais c’est à chaque fois ainsi, Girard m’ensorcelle, même quand je suis en désaccord avec lui, même lorsqu’il n’ose pas aller au fond de son sujet, il faut croire que l’Islam est devenu vraiment terrifiant.

« La guerre est un acte de violence et il n’y a pas de limite à la manifestation de cette violence. Chacun des adversaires fait la loi de l’autre, d’où résulte une action réciproque qui, en tant que concept, doit aller aux extrêmes. Telle est la première action réciproque et la première extrémité que nous rencontrons. » Évidemment, ce passage ne pouvait que frapper René Girard, l’action réciproque fait irrésistiblement penser au mimétisme, la montée aux extrêmes à l’implacable violence née du désir mimétique. Il ne pouvait pas ne pas aborder la guerre, expression ultime de la violence humaine. Clausewitz annonce les guerres du XIXe et du XXe, le terrible conflit mimétique entre la France et l’Allemagne qui accoucha finalement du nazisme et du communisme, de la guerre des partisans et finalement du terrorisme. Il lui fallait bien écrire un livre pour exposer son point de vue sur un si vaste sujet.

Pourtant, dans cette vision apocalyptique, il est un autre sujet qui apparaît en filigrane et qui n’est pas vraiment traité : la guerre moderne et le terrorisme islamique.

D’une façon générale, peut-être pour respecter la symétrie de son modèle, les adversaires sont renvoyés dos-à-dos : « Nous sommes donc bien entrés dans une ère d’hostilité générale, où les adversaires se méprisent et visent mutuellement à s’anéantir : Bush et Ben Laden, Palestiniens et Israéliens, Russes et Tchétchènes, Indiens et Pakistanais, même combat. »

Il y a là une simplification commode qui permet d’éviter d’aller au fond des choses. Plus grave encore, on sent poindre un certain ressentiment contre les États-Unis qui rappelle tant l’idéologie de la haine de soi qui domine l’Europe : « Nous le voyons annoncer (Clausewitz) Hitler, Staline et la suite de tout cela, qui n’est plus rien, qui est la non-pensée américaine dans l’Occident. » Quel est ce ressentiment chez quelqu’un qui doit tant aux États-Unis ? Chez quelqu’un qui a si bien analysé le ressentiment justement ?

Le terrorisme islamique et sa spécificité sont constamment éludés. Ce ne que vers la fin qu’il est abordé sous deux angles, le discours de Ratisbonne et ce surprenant aveu en épilogue : « Le terrorisme a encore fait monter d’un cran le niveau de violence. Ce phénomène est mimétique et oppose deux croisades, deux formes de fondamentalisme. La guerre juste de Georges W. Bush a réactivé celle de Mahomet, plus puissante parce qu’essentiellement religieuse. Mais l’islamisme n’est qu’un symptôme d’une montée de violence beaucoup plus globale. Il vient moins du Sud que de l’Occident lui-même, puisqu’il apparaît comme une réponse des pauvres aux nantis. Il est l’une des dernières métastases du cancer qui a déchiré le monde occidental. Le terrorisme apparaît comme une revanche globale contre la richesse de l’Occident. »

Ite missa est ! L’utilisation du mot « apparaître » ne cache pas grand-chose, finalement. En dernier ressort la faute incombe à l’Occident, on en revient toujours au colonialisme, aux nouveaux damnés de la terre, aucune analyse de la spécificité musulmane. C’est le retour à la doxa. Le discours de Ratisbonne est affadi,le rappel du nécessaire dialogue avec le monde musulman ne suffit pas.

Retrait christique contre apocalypse

Pour tout dire René Girard est perplexe : il constate effectivement cette montée aux extrêmes, et encore… En 2007, la tentation génocidaire de l’Iran n’était pas clairement exprimée. Mais il bute sur le phénomène : « J’ai personnellement l’impression que cette religion a pris appui sur le biblique pour refaire une religion archaïque plus puissante que toutes les autres. Elle menace de devenir un instrument apocalyptique, le nouveau visage de la montée aux extrêmes. Alors qu’il n’y a plus de religion archaïque, tout se passe comme s’il y en avait une autre qui serait faite sur le dos du biblique, d’un biblique transformé […] Alors que le christianisme partout où il entre, supprime le sacrifice, l’Islam semble, à bien des égards se situer avant ce rejet. »

On aborde enfin le vrai problème. Dommage, nous sommes à deux pages de la fin.

Girard voudrait opposer à la montée aux extrêmes, à la course à l’apocalypse que nous propose l’Islam aujourd’hui, un retrait christique, une prise de distance, une réintroduction du rationnel dans le religieux si magnifiquement exprimé par Benoît XVI dans le discours de Ratisbonne, un appel à la raison dans le dialogue interreligieux. On ne peut que souhaiter un tel dialogue, mais est-il suffisant ? Comme il le dit lui-même les pacifistes soufflent sur les braises de la guerre. Oui, Guantanamo et la guerre d’Irak furent de terribles erreurs, des fautes contre nos propres valeurs, une montée mimétique aux extrêmes, c’est une justification pour le monde islamique de toutes les atrocités à venir. Cela ne change en rien la nature de l’Islam qui se déploie sous nos yeux, de l’apocalypse qu’il prépare. Devons-nous nous y résigner ? Devons-nous souffler sur les braises de cette guerre en refusant de voir son dessein, en nous accusant sans cesse de tous les maux ?

Illustration : Urban

À propos de Tibor Skardanelli

Je suis un nain fameux

3 Commentaires

  1. Et si la suite de votre conclusion se trouvait… dans votre commencement: « la guerre… doit aller aux extrêmes ». Et si l’Irak, l’Afghanistan, Guantanamo n’étaient autres que des « réponses extrêmes » à une guerre extrême.
    Je sais bien que l’Occident ne devrait pas consentir à des actes extrêmes, sous peine de discréditer les « valeurs » qui président à son combat. C’est-à-dire à son être même. Pour ne pas parler de sa survie.
    Mais au lieu d’aller bombarder Tripoli, où il n’avait rien à gagner qu’un vague encouragement de quelques plumitifs sensibles, l’Occident n’aurait-il pas dû s’abstenir? Demain, à Damas, quels frères Musulmans succèderont au tyran? Quelle tyrannie sans oreilles ni coeur succèdera à un despote plus ouvert?
    La rumeur bruisse de frappes sur Téhéran, elle enfle. Une fois de plus, faudra-t-il qu’un « salaud qui en a » fasse le boulot des sages qui n’en ont plus? Salaud parce qu’il en a? Salaud parce qu’il ose aller aux extrêmes de ses valeurs?
    Qu’Israël frappe ou non (car c’est de lui qu’il s’agit, on l’avait compris…) il sera un salaud aux yeux des démocrates de salon, des moralistes de salle de presse. Que l’Iran se dote de l’arme et s’en serve, ou qu’il n’y parvienne pas, le peuple qu’il a en ligne de mire est présenté comme un salaud. Alors, autant frapper, l’histoire donnera raison à un « salaud » qui a fait son devoir, même si elle est écrite par des brebis qui font leur beurre.

  2. kravi

    « Devons-nous souffler sur les braises de cette guerre en refusant de voir son dessein, en nous accusant sans cesse de tous les maux ? ». La réponse est évidemment dans la question, dans ce que vous soulignez sur le retour à l’archaïsme du sacrifice humain. Les pacifismes sont criminels quand ils ne se mêlent pas de tordre le cou à l’inhumain revendiqué et fier de l’être.

  3. kravi

    Bien malin qui peut dire si Israël frappera l’Iran. Il est de toute façon le juif parmi les nations, ces mêmes nations qui pousseront un soupir de soulagement et se frotteront les mains. Les soupirs sont peu audibles, surtout pour les pires sourds, ceux qui ne veulent rien entendre.

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