Devenez mélomane en trois jours

Par Souris donc.

Si vous n’êtes toujours pas remis de l’humiliation d’avoir applaudi entre deux mouvements et de vous être attiré les regards courroucés de vos voisins de concert, je me propose de vous rendre votre fierté.

Aucune importance, si vous n’avez jamais distingué « Au clair de la lune » de la Messe en si mineur de Jean-Sébastien Bach, si vous chantez faux, si la musique classique vous gonfle et si vous préférez de loin le rap. Vous allez parler savamment de n’importe quelle œuvre musicale du répertoire.

Principes de base :

  • 1. Ne jamais se démonter.
  • 2. Prendre un air entendu. Vous avez gaffé, c’était intentionnel parce que vous êtes un brin provocateur. Ou taquin. Ou parce que vous étiez encore sous le charme ou dans la lune.
  • 3. Claironner sans complexe. Vous vous rattraperez à la branche suivante.
  • 4. Ne pas oublier qu’on est dans l’appréciation subjective. Vous avez donc légitimement le droit de penser à contre-courant.
  • 5. Dites-vous bien que les œnologues emploient le même charabia, et se font régulièrement rouler en dégustation à l’aveugle.

Pour commencer, évitez de dire « C’est beau » et encore moins « C’est joli ». Ça dénote un manque de tact et de vocabulaire musical auxquels je me propose de remédier.

Le concert

Louez la douceur du son et déplorez l’uniformisation due à la mondialisation (soupir), en ajoutant, « mais comment empêcher un chef d’être un jour à Boston et le lendemain à Berlin ».

La douceur du son,

ou :

  • la palette des couleurs,
  • l’esthétique sonore incomparable,
  • la pâte sonore profonde,
  • le phrasé si expressif.

N’oubliez pas de déplorer l’uniformisation due à la mondialisation, mais comment empêcher.

Un instrument, mettons le hautbois, mais ça marche pour n’importe quel autre instrument, et si vous ne le reconnaissez pas, dite « les basses » ou « les aigus », personne ne saura si vous parlez des contrebasses ou du tuba basse ou de la clarinette basse, ou des notes basses de la partition.

Le hautbois (ou l’autre instrument que vous ne reconnaissez pas) peut avoir :

Un son rond et homogène,

Ou :

  • puissant et fondu,
  • élégant et clair,
  • svelte et soyeux,
  • large et mat,
  • chaud et velouté,
  • sombre et fruité.

On peut associer les qualités comme on veut. Par paire, ça balance mieux.
Ainsi, il peut être puissant et clair, soyeux et large, homogène et velouté, élégant et fruité.

Si vous voulez définitivement asseoir votre réputation de mélomane averti, dites, en levant la tête d’un air entendu, les yeux mi-clos :

  • « Ce hautbois (ou autre) aurait un vibrato presque belcantiste ».
  • « Cette clarinette (ou autre) est d’une douceur de violoncelle ». La douceur de violoncelle peut s’appliquer à tous les instruments, même à la trompette la plus tonitruante.
  • « Ce cor est d’une noblesse de violoncelle », la noblesse de violoncelle peut se mettre pareillement à toutes les sauces.

Si la conversation porte sur l’orchestre, pas de panique.

Sachez qu’autrefois, les pays étaient très typés, les orchestres français étaient légers et leurs bois étaient clairs, les allemands étaient puissants et compacts, les américains avaient le golden sound (sans qu’on sache exactement ce que c’était), les russes avaient des cuivres étincelants (comme dans la cuisine de la babouchka de Kravi).

Avec la mondialisation, on peut s’extasier sur, au choix :

  • Les cordes diaphanes (des Russes, des Français, des Américains, des Anglais, des Viennois. Ne pas dire Autrichiens, dire Les Viennois, même quand ils jouent à Salzbourg).
  • Les cuivres clinquants mais virtuoses (des Russes, des Français, des Américains, des Anglais, des Viennois).
  • La puissance sombre et dense (des Russes, des Français, des Américains, des Anglais, des Viennois).
  • La versatilité des bois (des Russes, des Français, des Américains, des Anglais, des Viennois).

Et quand on ne sait pas, quand on sèche, on peut toujours hasarder :

« Cet orchestre a une densité quasi-mitteleuropa »

Personne ne sait ce que ça veut dire, mais ça le fait. Ah, ce quasi-mitteleuropa !

Dernière chose, évitez de parler des grands maestros, c’est le furet, il est passé par ici, il repassera par là, vous le croyez à Paris, ça fait trois ans qu’il dirige à Los Angeles, qu’il a un parkinson, ou qu’il est décédé.

S’il gesticule, contentez-vous de dire : fougueux et inspiré.

S’il gesticule peu, parlez de sa battue sobre et sans emportements.

Pour tous : la gestuelle est précise et dénote un sens des contrastes (c’est bien le moins pour des stars payées aussi cher que celles du ballon rond).

A propos, on ne dit pas « la musique », on dit « le son ». La musique c’est plouc, fanfare municipale, et stigmatisant pour le tapeur de djembé.

Vous voici mélomane !

Photo : Pedro Sánchez.

25 Commentaires

  1. … »Vous allez parler savamment de n’importe quelle œuvre musicale « …
    Un grand merci pour ces recettes d’autant plus précieuses qu’elles peuvent servir, presque à l’identique, pour les vins comme vous l’indiquez mais aussi pour la peinture, la botanique, les voyages, la mode, la cuisine (chez les cuisinières qui utilisent leurs ustensiles,), pour…presque tout si on sait comment prendre un air entendu.

  2. Souris donc

    Cette taquinerie m’a été inspirée par « Le Jardin des Critiques » de Benjamin François
    France Musique, le dimanche 14-16 h.
    Principe : la dégustation à l’aveugle.
    Quelques professionnels de la musique, plusieurs versions d’une œuvre.
    Dimanche prochain : le trio en la mineur de Ravel.
    Ecoutez-les !

  3. L'Ours

    Excellent, j’ai bien ri.
    Sauf que j’ai un problème insoluble.
    Je ne dis jamais: « c’est beau »! mais d’une voix conquise: « putain, que c’est beau! »
    J’ai du boulot!

  4. isa

    Souris, je pleure de rire, tant ce que vous écrivez est vrai!

    Je le vis en direct, mon meilleur ami est un grand musicien classique, (il ne parle pas de « son », mais de musique, il est …de droite), il se fiche toujours de moi, il paraît justement que je bats même la mesure à contretemps, et que je ne sais même pas applaudir;

  5. Expat

    un régal ! Merci souris !

  6. Souris donc

    L’essentiel, c’est d’affirmer d’une voix conquise ! La prochaine fois que vous serez au bord de l’extase, alternative plus élégante au « Putain, que c’est beau » :
    « C’est d’une clarté frontale et sans concession ! »

  7. Souris donc

    Battre la mesure à contretemps ? C’est que vous avez le beat et le contre-beat du jazz qui interfèrent en vous.

  8. Dicen q’el son esta viejo, Que ya tiene muchos años.
    Le son c’est cubain et c’est l’ancêtre de la Salsa et c’est pas Mitteleuropa, comment dire derrière « damelo que te pido ! » que c’est large et mat sauf à répéter ce que vient dire l’artiste. Les cuivres sont évidemment clinquants et que dire de la « bemba colola » qu’elle est sombre et fruitée quiconque a vu danser Celia Cruz le sait déjà.

  9. Quelle femme ! Et cette ambiance hispanique, c’est du feu…
    Muy muy muy bien !

  10. Souris donc

    ¡ Que bueno esta ! (el son)

  11. La puissance sombre et dense !

  12. Zut ! J’avais pas vu vos commentaires, mais bon Guantanamera comme ça c’est pas courant, Johnny Pacheco à la flûte, mon Dieu ! Comme nous avons vieilli !
    Plus d’HS promis.

  13. De l’instrumental vocal :

  14. Très drôle, souris, c’est tout à fait ça. Ça évoque en effet le vocabulaire des oenologues, dont je n’ai jamais su s’il était fondé et judicieux, ou cuistre et poudre aux yeux.
    Cependant, j’ai beaucoup appris en écoutant la tribune des critiques qui nous réservait d’excellents moments. Rendez-nous Antoine Goléa !

  15. turbo22

    Superbe Celia Cruz, merci Skarda.

  16. turbo22

    Merci Souris, c’est tellement vrai.
    J’ai beaucoup ri.

  17. Souris donc

    (Dédié à G. Kaplan)

    Orchestre ultralibéral :

    « On ne joue que ce qui rapporte des sous. Le chef d’orchestre est viré au profit d’un manager en produits culturels. Les musiciens inutiles ou peu rentables [timbales, xylophone, triangle,…] sont remplacés par des synthétiseurs fabriqués en Chine. Les musiciens qui acceptent de jouer “Tirelipimpon sur le chihuahua” et “Casser la voix” se font railler par la profession mais se payent très vite des villas avec piscine.

    En sus, ils bénéficient dans leurs loges de machines à café, de photocopieurs et de logiciels de gestion. En quelques années, le nom de Vivaldi ne dit plus rien à personne. »

    http://fromageplus.wordpress.com/2010/04/06/musique/
    Excusez-moi pour cette promotion éhonté, mais ça colle trop bien au propos…

  18. Lisa

    Ne pas supprimer les percussion ! c’est trop beau à regarder, les percussions ! et ceux qui en jouent, il y aurait moins de public.

  19. Souris donc

    Non, Lisa, ne pas supprimer les percussions !
    Les 2 musiciens qui passent le concours de recrutement avec l’orchestre et non un simple accompagnement au piano sont le violon solo et…le timbalier.
    Le timbalier domine l’orchestre, c’est un musicien important.

    Also sprach Zarathustra de R. Strauss (2 premières minutes : gros plan sur le timbalier)

  20. Souris donc

    …le premier violon solo et le timbalier…

  21. Sophie

    @ Kravi

    « Ça évoque en effet le vocabulaire des oenologues, dont je n’ai jamais su s’il était fondé et judicieux, ou cuistre et poudre aux yeux. »

    A mon avis, ce sont des farceurs!

  22. Walid B

    Vous apprenez à simuler, et l’hypocrisie est peu louable ! Laissez plutôt les amateurs de grande musique exprimer leurs sentiments les plus naturels et sincères.
    Je vous remercie néanmoins pour votre apport en vocabulaire.
    Cependant si vous voulez faire semblant et cela de la manière la plus aboutie evitez en premier lieu de parler de « musique classique » surtout si c’est pour citer Bach quelques lignes en dessous. Sans vouloir paraitre tatillon on devrait parler de grande musique. Bach appartenant et vous le savez surement mieux que moi au mouvement baroque !

  23. Souris donc

    Merci Walid ! De ce pas, je vais protester auprès de Radio Classique, qu’ils changent pour Radio Grande Musique.

    Mon but était de vous faire sourire en me moquant des précieux ridicules qui utilisent des termes savants et experts au lieu de laisser parler leur spontanéité et leur coeur, vous l’avez bien compris, n’est-ce pas ? Qui fustigent celui qui ne possède pas le code et ose applaudir à contretemps.

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