Les Lumières sur Garonne

1740, Le Roi Louis XV fête ses trente ans dans la lointaine Versailles tandis qu’arrive à Bordeaux « un jeune homme de bonne mine, à l’oeil vif et intelligent. » Il a dix sept ans, il vient de son village cévenol où sa vie d’enfant s’était déroulée au milieu de ses seize frères et sœurs.

Placé chez un courtier bordelais, que son père paye trois cent livres par an pour l’apprentissage, le gîte et la nourriture, il y reste quelques années en complétant son éducation par des études comparées des marchandises, de leur qualité, de leur origine. Et, accessoirement, en se faisant connaître.

Il commence à faire un peu tout commerce, mais Bordeaux étant une porte d’entrée majeure vers et depuis les terres lointaines, le voici bientôt expérimenté en échanges avec Terre-Neuve, La Guadeloupe, La Martinique, Saint-Domingue. En 1754 il a 31 ans, ses bénéfices « dépassaient déjà 400.000 livres », il achète et arme des bateaux, devient armateur. Il épouse bientôt la fille d’un Créole de La Guadeloupe, Anne Boyer, qui devient ainsi Madame François Bonnaffé et lui donnera onze enfants.

La réputation et la fortune de François lui auraient permis d’acheter une « Charge » de Fermier Général. Il s’y opposa, préférant sa profession d’armateur aux jouissances d’amour propre d’une charge royale. Son raisonnement est parfaitement expliqué dans une lettre que Louise d’Epinay écrit à son fils résidant à Bordeaux à cette époque: « …s’il y a une distance réelle entre la profession de négociant et la place de fermier général, elle est toute à l’avantage du négociant; car remarquez que celui-ci vit et s’enrichit du travail de sa tête et de son génie, et l’autre vit et s’enrichit sur les impositions du particulier; plus il est sévère et rigide, plus l’argent arrive dans son coffre… »

Notre armateur est bientôt l’un des plus riches négociants de la ville. Il fait « le plus noble usage de sa grande fortune, mais sans faste et sans tapage (…). Sa vie était large et simple, sa maison montée sur un grand pied mais sévèrement tenue; sa toilette élégante et d’une correction irréprochable. » Une belle image de ce qu’était déjà Bordeaux !

Bordeaux comptait alors 150.000 habitants. En pleine prospérité, on bâtissait partout ces hôtels magnifiques qui marquent encore l’esprit et la beauté « XVIIIe siècle » de la ville. Victor Louis construisait le Grand Théâtre, qui sera inauguré en 1780. Le Château Trompette allait être démoli pour laisser la place à un quartier nouveau. François Bonnaffé s’était peu à peu rendu acquéreur de vingt trois maisons en ville, auxquelles il ajouta trois maisons contiguës, place de la Comédie et rue Daurade, qu’il fit démolir pour les remplacer par une vaste maison à trois façades: Rue Daurade, rue Sainte-Catherine, et Cours du Chapeau-Rouge. On appelait cette demeure « L’île Bonnaffé. » Une visiteuse d’Allemagne, Madame de la Roche, raconte : « La maison est fort belle, elle donne sur trois rues et est entourée d’un balcon… L’escalier, d’une belle évolution, monte dans toute sa largeur jusqu’au troisième étage. Après un élégant vestibule, tout pavé de marbre, nous arrivons dans une grande pièce où Madame Bonnaffè, ses trois charmantes filles, et deux ouvrières, cousaient de la toile à demi blanchie entassée autour d’elles. Le coup d’œil était si attrayant que je regrettai presque la politesse qui les obligeait à se lever pour me recevoir. Et, comme ces charmantes personnes me semblaient travailler avec une expression joyeuse, je leur demandai ce qu’elles faisaient. Elles me dirent qu’elles étaient en train de marquer sur la toile le chiffre de leur plus jeune frère, pour son navire……Du balcon on aperçoit le port et une partie de la Garonne, le théâtre si grandiose et qui surpasse les trois plus beaux théâtres de Paris… »

La même Madame de la Roche raconte ensuite une promenade sur les quais. « Le spectacle était charmant, on voyait se balancer dans l’air les pavillons et les banderoles de centaines de navires pavoisés pour la célébration du dimanche. Les bâtiments français, ancrés dans le haut du port, ont d’immenses pavillons blancs qui pendent jusque dans le fleuve. J’ai vu deux bâtiments impériaux allemands portant des pavillons blancs avec l’aigle à deux têtes et deux bandes rouges haut et bas; des navires prussiens également blancs avec l’aigle à une tête tenant dans ses serres une masse rouge; des pavillons russes à bandes blanches, bleues et rouges; des pavillons suédois bleus avec une croix jaune… »

Les relations ci-dessus figurent dans un beau livre [1] écrit en 1887 par Edmond Bonnaffé, descendant de François en ligne directe. Il y mentionne aussi diverses indications sur la vie des Bordelais contemporains de son aïeul, parlant « de l’ancien monde qui s’en va et du monde nouveau qui vient ». Indications qui n’ont garde de se limiter aux classes aristocratique et bourgeoise. Il fait parler la jardinière : « comme elle était en train de confectionner le dîner devant sa cheminée, je lui demandai ce qu’elle cuisinait… .. elle me montra pour deux sous de moules qu’elle mangeait cuites avec du persil et du sel en compagnie de son mari et de sa fille. »

Un siècle après 1789, Edmond écrit que « les gens, à la veille même de la Révolution, n’ont rien de commun, à Bordeaux du moins, avec ce prétendu monde, usé, vermoulu, pourri jusqu’aux moelles et mûr pour la guillotine dont on nous rebat les oreilles. »

François est mort après la Révolution, le 13 août 1809, sur le balcon de sa maison, place de la Comédie. Face à son cher Bordeaux, « jadis si riant, si vivant et si prospère, aujourd’hui désert et ruiné. »



[1] Bordeaux il y a cent ans, J. Rouam, éditeur, Paris, 1887.

11 Commentaires

  1. turbo22

    Ah Impat, si ce n’était que Bordeaux; mais tous les ports français sont sinistrés.
    Au moins à Bordeaux, il y a le vin.
    Merci pour ce joli texte.

  2. Yaakov Rotil

    Je ne suis pas sûr que le vin de Bordeaux ne soit pas déclassé par un autre, infiniment meilleur, mais je ne dirai pas lequel, parce qu’on va encore me taxer de parti pris…

  3. Patrick

    J’ai deviné : le vin du Golan…
    Faudra quand même que j’en goûte le jour où j’irai en Israël.

  4. Souris donc

    Zut, je pensais que le tableau apparaitrait directement.
    Pour illustrer cette scène un peu théâtrale de l’armateur sur son balcon au soir de sa vie et dispensant ses dernières paroles face à son cher Bordeaux, « jadis si riant, si vivant et si prospère, aujourd’hui désert et ruiné. »
    Ben oui, Bordeaux n’est plus ce qu’il/elle était, on est en 1809, et en 1804, Napoléon s’est pris une branlée à Saint-Domingue, ce qui a du avoir des répercussions sur le négoce et, conséquemment, « sur les pavillons et les banderoles de centaines de navires pavoisés ».

  5. Loaseaubleu

    Patrick

    On trouve de très bons vins du Golan a Paris.Mais que cela ne vous empêche pas de venir en Israël

  6. L’Oiseau organisons une rencontre d’antidoxiens pour comparer vin du Golan et vin de Bordeaux !

  7. Yaakov Rotil

    Je vous déconseille cela fortement, car vous ne pourrez plus boire de Bordeaux après…

  8. Si je vous comprends bien après l’eau de javel, plus aucune chance d’apprécier le divin Bordeaux, n’est-ce-pas ? Vu sous cet angle je dois admettre que ma proposition est un peu folle!

  9. Georges Kaplan

    Je rejoins turbo22 : c’est effectivement le drame des ports français – même si, il faut le reconnaitre, Bordeaux a connu une période particulièrement faste à la veille de la révolution (Tocqueville en parle beaucoup dans L’Ancien Régime et la Révolution).
    À Marseille, ce fût surtout dans la première moitié du XIXème siècle que les affaires furent particulièrement florissantes : il suffit pour s’en convaincre de se promener dans les quartiers construits à cette époque pour imaginer l’opulence de la ville – il y a les bâtiments publics, les églises, les synagogues mais surtout des quartiers entiers qui n’ont pas grand-chose à envier à l’Haussmannien parisien (et qui, contrairement à ce dernier, ont été construits sans aucune aide publique).
    Ce qu’il y a de commun dans ces deux histoires, c’est que la richesse de ces villes – lisez : la prospérité de leurs habitants – été intrinsèquement liée au commerce international, à la « mondialisation marchande » comme ils disent. Puis, l’État s’en est mêlé…

  10. Souris donc

    « L’Etat s’en est mêlé », mais aussi les syndicats. Par l’embauche contrôlée d’incompétents affidés, par les grèves incessantes qui paralysent le trafic, mais pas le leur. Les opulents ports néerlandais, belges, allemands se frottent les mains à chaque fois. Les Chinois, qui sont loin d’être des enfants de chœurs faciles à berner, qu’ont-ils acheté en Grèce ? Le port du Pirée. Quand ils viendront acheter le port de Marseille, ils remettront de l’ordre.

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