Huntington vs Fukuyama : Retour sur le choc des civilisations

Huntington vs Fukuyama : Retour sur le choc des civilisations

Le 4 février dernier, nous avons assisté à une nouvelle controverse à propos des civilisations. Lors d’un colloque organisé par le syndicat étudiant de droite Uni, le ministre de l’Intérieur Claude Guéant avait déclaré :

« Contrairement à ce que dit l’idéologie relativiste de gauche, pour nous, toutes les civilisations ne se valent pas. Celles qui défendent l’humanité nous paraissent plus avancées que celles qui la nient. Celles qui défendent la liberté, l’égalité et la fraternité, nous paraissent supérieures à celles qui acceptent la tyrannie, la minorité des femmes, la haine sociale ou ethnique. »

Pour certains, la comparaison des civilisations est synonyme de hiérarchisation des peuples. Un discours inacceptable. Pour d’autres, le fait de mettre toutes les civilisations sur un même pied d’égalité est synonyme de relativisme. Tout aussi inacceptable. Peut-on sortir de l’opposition entre un universalisme occidental, aveugle à la richesse variée des cultures et la dissolution de l’universel dans un relativisme multiculturel qui finit par tout justifier ? Ce débat n’est pas nouveau, il avait déjà opposé il y a quelques années deux universitaires américains, Samuel Huntington et Francis Fukuyama. Après avoir présenté leurs thèses respectives, nous tenterons de proposer une analyse critique.

Fin de l’histoire ?

L’effondrement de l’empire soviétique en 1989 pouvait laisser présager une ère d’apaisement par l’unification des peuples autour du modèle occidental de la démocratie libérale. Et dans l’euphorie générale, nombreux sont ceux qui ont pensé que nous allions assister à la réalisation d’une civilisation universelle.

Ainsi selon Francis Fukuyama, qui fut conseiller auprès du président Bush[i], ce qui caractérise notre époque, c’est une « homogénéisation croissante de toutes les sociétés humaines ». Le consensus croissant autour des droits de l’homme, de la démocratie et de l’économie libérale constituerait une sorte de « point final de l’évolution idéologique de l’humanité ». Et la démocratie, toujours selon Fukuyama, contient le principe d’une pacification des relations humaines : « La démocratie libérale remplace le désir irrationnel d’être reconnu comme plus grand que d’autres par le désir rationnel d’être reconnu comme leur égal. Un monde constitué de démocraties libérales devrait donc connaître beaucoup moins d’occasions de guerres puisque toutes les nations y reconnaîtraient réciproquement leur légitimité mutuelle ». Le village planétaire devrait donc constituer l’horizon du XXIème siècle.

En apparence, la fin des blocs et la mondialisation des échanges économiques semblent donner raison à Fukuyama. Cependant, cette mondialisation n’implique en fait aucune unité politique ou culturelle. Au contraire, on assiste depuis 20 ans à une multiplication de conflits sanglants. La thèse de Huntington est qu’en dépit des apparences, le monde évolue vers l’éclatement plutôt que vers l’unification, vers les clivages et les rivalités plutôt que vers la paix. Comment comprendre un tel paradoxe ?

La modernisation n’est pas synonyme d’occidentalisation

Professeur à l’université Harvard, Samuel Huntington avait publié en 1993, en réponse à Fukuyama, un article intitulé : The clash of civilization? Devant l’ampleur des réactions suscitées par son article, Huntington écrivit en 1996 un livre traduit en français par Le choc des civilisations (Odile Jacob). Ce livre fut considéré aux États-Unis comme la contribution la plus importante à l’étude des relations internationales depuis l’invention du concept de Guerre froide en 1947.

« Si le XIXème siècle a été marqué par les conflits des États-nations et le XXème par l’affrontement des idéologies, le siècle prochain verra le choc des civilisations car les frontières entre cultures, religions et races sont désormais des lignes de fracture ».

Ce que montre Huntington tout au long de son livre, c’est que « la modernisation n’est pas synonyme d’occidentalisation ». Les peuples non-occidentaux connaissent un développement économique florissant mais ne sont pas prêts à brader leurs valeurs culturelles et religieuses. La suprématie de la langue anglaise, du dollar et du Big Mac n’est qu’un phénomène superficiel qui n’a pas d’influence en profondeur sur les sociétés.

Prenons par exemple l’affaire Rushdie. Ce n’est ni un scientifique, ni un manager, ni un industriel que l’Islam a condamné, c’est un écrivain qui a osé faire une lecture occidentalisée et libertaire du Coran.

Ainsi, pour Huntington, la véritable clé de l’histoire n’est pas d’ordre économique mais d’ordre culturel. Ce n’est pas un postulat mais un constat. « La réussite économique de l’Extrême-Orient prend sa source dans la culture asiatique. De même, les difficultés des sociétés asiatiques à se doter de systèmes politiques démocratiques stables. La culture musulmane explique pour une large part l’échec de la démocratie dans la majeure partie du monde musulman. » (p.22)

La thèse repose donc sur le concept de civilisation, qui se définit comme l’entité culturelle la plus large avant l’unité du genre humain et se caractérise essentiellement par la religion. À la suite de Max Weber, d’Oswald Spengler, d’Arnold Toynbee et de Fernand Braudel, précurseurs en la matière, Huntington compte huit civilisations dans le monde actuel : les civilisations occidentale, islamique, orthodoxe, chinoise, japonaise, hindoue et latino-américaine, l’Afrique apparaissant seulement comme une civilisation en formation.

De nombreux critiques ont reproché à Huntington le manque de consistance du concept de civilisation, son caractère artificiel au regard des conflits internes et des disparités qui subsistent dans chacune de ces grandes unités. Un tel découpage est-il pertinent ?

Au-delà du « choc des civilisations », l’hostilité à la société ouverte

En réalité, s’il existe bien aujourd’hui un choc frontal entre deux types de société, c’est d’abord un choc entre société close et société ouverte. D’un côté, il y a ceux qui veulent une société théocratique, fondée sur la surveillance et la censure. Et de l’autre, il y a ceux qui veulent une société fondée sur la protection de toutes les libertés individuelles, économiques, politiques et religieuses.

Ce conflit transcende les appartenances religieuses puisqu’il existe aussi au sein du monde islamique, entre une minorité de musulmans éclairés et acquis à la modernité d’une part, et une autre minorité fanatiquement intolérante d’autre part. Le vrai ennemi de certains musulmans ralliés aux valeurs de la société ouverte est donc bien l’islam traditionaliste et non l’islam ou les musulmans dans sa totalité.[ii]  Parmi les ingrédients qui alimentent le conflit entre l’islam et l’Occident, il y a cette idée, partagée par la plupart des dirigeants du monde occidental, que l’universalité de leur culture et leur puissance supérieure, bien que déclinante, leur confère le devoir d’étendre cette culture à travers le monde. Un tel interventionnisme, même bien intentionné, ne peut que nourrir la haine et le rejet de l’Occident. La politique étrangère menée par l’Occident au nom des droits de l’homme s’assimile le plus souvent à de l’impérialisme masqué et ne conduit qu’à l’exacerbation des conflits. La civilisation universelle sur le modèle occidental est un mythe, mieux encore, une utopie dangereuse car elle suscite un sentiment violent de rejet de la part de cultures qui se sentent bafouées.

L’Occident ne doit donc plus, comme par le passé, tenter d’imposer sa civilisation au reste du monde. De toute façon, la domination occidentale du monde qui a connu son apogée au début du XXème siècle, touche désormais à sa fin. La population occidentale ne représente plus guère que 10% de la population mondiale.

Pourtant l’Occident ne doit pas non plus renoncer à ses valeurs. Il doit au contraire chercher à en retrouver le sens, sans dogmatisme idéologique. De plus, la coexistence culturelle pacifique nécessite de rechercher ce qui est commun à la plupart des civilisations et non pas de défendre les caractères prétendument universels d’une civilisation donnée.

Article publié originellement sur 24HGold


[i] Il se rendit célèbre en écrivant La Fin de l’Histoire ou le Dernier Homme (1992, Champ, Flammarion),

[ii] Voir sur ce point le livre d’Alain Laurent : La société ouverte et ses nouveaux ennemis, Les Belles Lettres)

À propos de Nicomaque

Philo et bitcoin

6 Commentaires

  1. Note de la soute : désolé pour les multiples tentatives de publication avec noms d’auteur, catégories et images erronés pour les deux derniers articles je remplace Georges et je tâtonne…

  2. Sophie

    Faut se tâtonner pour remplacer Georges?

    Je ne le voyais pas du tout comme ça!

  3. Georges Kaplan

    Excellent papier de Nicomaque !

  4. Oui c’est presque dommage : que dire d’autre…

  5. Expat

    Oui mais je refuse d’accepter notre déclin. On est trop genial pour ça.

  6. L'Ours

    Je lis seulement aujourd’hui ce papier et j’applaudis!
    Vraiment excellent!

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