La Douleur

Le vélo c’est bien, mais ça fait mal au derrière, enfin ça fait mal au derrière des gros types comme moi. En montant vers Roncevaux, le plus souvent poussant ma bicyclette, j’avais perdu la protection en silicone de ma selle : très certainement, mon ange gardien devait avoir considéré que ce luxe dépassait ce qui est permis pour un pèlerinage. Jusqu’à Estella ce fut supportable, mais ensuite la douleur devint vraiment pénible. Le problème avec la douleur, c’est que peu à peu on finit par ne plus penser qu’à elle, on doit sans cesse ruser avec son corps : « si je ne m’arrête pas avant cette butte alors j’arriverai à ne plus penser que j’ai mal », « si je tiens jusqu’à Logroño alors la douleur deviendra supportable », « si j’ai trop mal je m’arrêterai une journée dans un hôtel et j’irai voir un médecin », et puis insidieusement l’idée d’abandonner fait son chemin : « rien ne t’oblige à continuer, tu peux prendre l’avion quand tu veux », heureusement il y a la honte : « que vas-tu dire pour expliquer cet abandon ? », « tu ne vas pas mentir tout de même ? », « tu n’as aucune volonté, tu es un gros mou » et ainsi de suite. Ce qui était censé être une expérience spirituelle se transformait en un constant marchandage avec moi-même, mes pensées au lieu de s’élever vers Dieu se tournaient vers la partie la moins noble de mon corps.

Ce qui est étonnant c’est que ces trivialités douloureuses sont assez communes chez ceux qui cherchent les voies du sacré à temps partiel. Par exemple, la pratique du zazen est une constante lutte pour oublier la douleur (le dos, les genoux, les jambes) en se concentrant sur la posture, la respiration et le refus de laisser son esprit s’attacher aux pensées qui montent sans cesse de notre bouillonnement interne : il faut les laisser passer comme des nuages. Il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus, la plupart des pratiquants pensent à peu près tout le temps à la douleur, c’est un immense effort qui les fait se tenir impassibles, assis face au mur. Derrière cette apparence de calme, il y a un féroce combat contre soi. Taïkan Jyoji, dans son célèbre ouvrage Itinéraire d’un maître zen venu d’Occident, raconte les affres de la pratique de la méditation assise, c’est un maître zen qui le raconte. Avant d’atteindre le Satori combien de mois, combien d’années de souffrances silencieuses ? La capacité d’oublier la douleur, de tout oublier en fait, voici une des clefs. Mais perché sur ma bicyclette après des années de pratique du canapé et du whisky le soir après une longue journée assis devant un écran, je n’avais rien d’un maître zen, vraiment rien, et c’étaient mes fesses qui dominaient mes pensées.

À propos de Tibor Skardanelli

Je suis un nain fameux

5 Commentaires

  1. … »expérience spirituelle se transformait en un constant marchandage avec moi-même »…
    L’une souvent n’est pas si éloignée de l’autre.

  2. À Roncevaux ? normal que vous ayiez eu de cors mal placés

  3. kravi

    Tibor,
    la spiritualité est sans nul doute une recherche utile.
    Mais le masochisme — qui est une des choses les mieux partagées au monde — ne devrait pas y avoir une place trop importante. Ou alors dans de si faible proportion… Comme une infime pointe de piment dans une daube provençale, suffisante pour titiller les papilles sans altérer le goût.
    Un peu de masochisme, c’est bien. Au reste, sans lui, nous ne pourrions pas vivre notre condition d’humains, tant cette vie est prodigue en frustrations, échecs et pertes de toutes sortes. À tel point qu’on a pu dire que le masochisme est gardien de la vie comme le rêve est gardien du sommeil.
    Mais trop de masochisme nuit gravement à la santé. Et, à propos de whisky et de canapé, mon invitation tient toujours si d’aventure vous vous aventurez aux confins du Gers.

  4. Pingback: Synchronicité « antidoxe

  5. Hello Kravi, faites bien attention que je ne vous prenne pas au mot, je fais construire une maison à Sarlat, je me rapproche dangereusement 🙂 J’ai abandonné zazen aprés une sciatique : pas assez maso, et puis on peut méditer de façon plus confortable pour un occidental.

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