Philozof !


« Hâtons-nous de rendre la philosophie populaire » [1] s’exclamait Diderot.

Chaque année apporte son lot de livres qui transposent la philosophie dans le quotidien, des blagues à la mode aux séries télévisées. Le credo du courant actuel de cette « Nouvelle Philosophie Populaire » est que tout débouche sur la philosophie. La recette d’un dîner réussi se trouve aujourd’hui autant dans le « Grand Livre de Cuisine d’Alain Ducasse » [2] que dans « Les Pensées » [3] de Pascal. La philosophie, c’est tendance : le premier qui place au milieu du repas « Connais-toi toi-même ! » [4] ou « Je pense donc je suis » [5] passe pour un grand philosophe. Et s’il ajoute « Carpe Diem » [6], le voilà couronné philologue !

Non contents de résumer la philosophie à son histoire, nos contemporains la réduisent à des citations et des anecdotes : Je prend le petit déjeuner avec Socrate [7], je passe une folle journée avec Kant [8], je couche les philosophes sur le divan [9], j’apprend avec Nietzsche à m’affirmer [10], je deviens heureux avec Spinoza [11], je mange donc je maigris [12], j’accouple Platon à un ornithorynque [13]…

« Saviez-vous d’ailleurs que Kant promenait son kangourou [14] tous les jours à la même heure, tout comme moi Schopenhauer, mon golden retriever ? » Seul le côté amusant de la philosophie est exploité dans ces livres qui recyclent de poussiéreux et lents philosophes pour un monde à grande vitesse. La « New Pop Philo » ne s’embarrasse pas du mouvement rétrograde du vrai de Bergson et de ses « mirages présents et passés » [15].

Pourtant, à toute époque, les philosophes ont redouté toute confusion ou déformation de leur pensée. Leurs idées sont très précises mais leur formulation est ardue. Diffuser ainsi leurs maximes et résumer leurs raisonnements ne suffit pas à en appréhender toute la complexité. La difficulté est une épreuve nécessaire. En galvaudant les pensées, on arrive souvent à des contre-sens. Les raccourcis font d’Epicure un hédoniste [16] et de Nietzsche un nazi [17].

« Hâtons-nous de rendre la philosophie populaire » [18] peut signifier autant « simplifions la philosophie à l’extrême » que « Élevons le peuple au rang d’érudits ». Replacez cette phrase dans son contexte en lisant « Pensées sur l’interprétation de la Nature », réfléchissez-y, débattez-en. Et là, vous serez philosophe !

Maxime Lamiroy

_____

[1] Denis DIDEROT, Pensées sur l’interprétation de la nature, Paris, Flammarion, 2005.

[2] Alain DUCASSE, Grand Livre de Cuisine d’Alain Ducasse, Paris, Alain Ducasse Edition, 2009.

[3] Blaise PASCAL, Pensées, Paris, Antoine-Augustin Renouart, 1803.

[4] PLATON, Charmide, trad.fr. Cyril Morana, Paris, Mille et Une Nuits, 2002.

[5] René DESCARTES, Discours de la méthode, Paris, Editions 10/18, 2002.

[6] HORACE, Odes, Paris, Gallimard, 2004, I, 11, 8.

[7] Robert ROWLAND SMITH, Petit déjeuner avec Socrate : Une philosophie de la vie quotidienne,
trad.fr. Sylvie Taussig, Paris, Seuil, 2011.

[8] Jean-Paul MONGIN, La Folle journée du Professeur Kant : (d’après la vie et l’œuvre d’Emmanuel Kant), Paris, Les Petits Platon, 2010.

[9] Charles PEPIN, Les Philosophes sur le divan, Paris, Flammarion, 2008.

[10] Balthasar THOMASS, S’affirmer avec Nietzsche, Paris, Eyrolles, 2010.

[11] Balthasar THOMASS, Etre heureux avec Spinoza, Paris, Eyrolles, 2008.

[12] Michel MONTIGNAC, Je mange, je maigris et je reste mince !, Paris, Flammarion,
2004.

[13] Thomas CATHCART & Daniel M. KLEIN, Platon et son ornithorynque entrent dans un
bar… : la philosophie expliquée par les blagues (sans blague ?), traduit en français par Sylvie Taussig, Paris, Seuil, 2008.

[14] Thomas CATHCART & Daniel M. KLEIN, Kant et son kangourou franchissent les portes du
paradis : petite philosophie de la vie (et après) par les blagues, trad.fr.
Sylvie Taussig, Paris, Seuil, 2010.

[15] Henri BERGSON, La Pensée et le mouvant, Paris, Presses Universitaires de France, 1946,
Introduction (Première partie), section :  » Mouvement rétrograde du vrai : mirage du présent dans le passé « .

[16] Michel ONFRAY, Contre Histoire de la philosophie N°2, UP Caen, France Culture, Grasset, Groupe Frémeaux Colombini, 2006, La pensée hédoniste d’Epicure.

[17] Zeev STERNHELL, Les anti-Lumières. Du XVIIIème siècle à la guerre froide, Paris, Fayard, 2006, p.37.

[18] Denis DIDEROT, Pensées sur l’interprétation de la nature, Paris, Flammarion, 2005.

5 Commentaires

  1. plantigrade69

    J’ai longtemps rêvé d’une émission sur la philo à la télé.
    Arte l’a faite… hélas!
    Quand je vois ce qu’en a fait le vaniteux narcissique et bavard qui la présente, ça me donne envie de changer de chaîne pour regarder un match en buvant une bière et en grignotant des chips avant d’éructer.

  2. hathorique

    Il ne vous reste donc plus que l’arbitraire, qui est le pouvoir constructif de l’esprit, pour le douloureux choix philosophique entre la taverne et la caverne :=)

  3. Ou entre la taverne et la tanière…

  4. plantigrade69

    Excellent hathorique!:o)
    Même si je suis parfois platonicien, mon tempérament est fort peu platonique. Il n’est tout de même pas comme décrit plus haut!

  5. grandgil

    Un philosophe hors du circuit des médias et qui permet de se cultiver sur le sujet
    Alexandre Jollien
    http://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/les-remedes-a-la-melancolie-d-82780

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