Monsieur le Président

Monsieur le Président,

Vous ne me connaissez pas mais moi, je vous connais très bien. J’étais là lorsque vous fîtes vos débuts en politique – il y a 38 ans déjà ! – et j’ai suivi pas à pas votre longue carrière sous les ors de République. J’ai été témoin de votre ascension au sein de ce parti qui a fait de vous son candidat. J’ai écouté vos discours publics comme vos conversations privées. J’ai observé chacun de vos actes, patiemment, sans rien dire. Mais maintenant que votre élection et la date de notre première rencontre approche, je crois utile de vous écrire quelques mots.

On a décrit cette campagne présidentielle comme l’affrontement de Hobbes et de Rousseau. Vous et moi savons pertinemment qu’il n’en est rien ; vous et moi savons que nous assistons à un affrontement de Machiavel contre Machiavel. Comme votre adversaire, votre carrière toute entière, vos prises de positions et chacun de vos actes n’a été guidé que par un seul et unique impératif : accéder au pouvoir et vous y maintenir. Au-delà des postures et des faux-semblants, c’est l’exercice du pouvoir qui vous a toujours motivé et qui reste, encore aujourd’hui, votre seul véritable moteur. Pour y parvenir, vous vous êtes compromis mille fois, vous avez renié vos idées, vous avez trahi vos amis et vous êtes même allé jusqu’à accepter de faire de votre vie privée un mensonge – comme lors de cette séparation d’avec votre épouse d’alors, intervenue comme par hasard au lendemain des élections présidentielles de 2007.

J’étais là, lorsque sous prétexte d’améliorer la vie de vos concitoyens, vous avez ruiné les comptes publics de la collectivité dont vous aviez la charge. Vous et moi savons précisément pourquoi vous l’avez fait. Il n’y avait là ni urgence, ni « justice sociale », ni théorie économique mais seulement du clientélisme politique. D’une main, vous avez distribué des subsides publics pour mieux acheter le soutient de vos électeurs tandis que de l’autre, vous preniez soin de les taxer le plus discrètement possible tout en épargnant vos amis, vos bailleurs de fonds et – bien sûr – vous même. Vous vous êtes toujours montré si généreux avec l’argent des autres ! Le résultat, vous le saviez comme moi, ne pouvait être qu’un endettement intenable et toutes les conséquences économiques et politiques que cela implique. Mais après tout, pensiez-vous en votre for intérieur, « après moi, le déluge. »

C’est lorsque les conséquences de votre incurie son devenues trop visibles et que l’état des finances est devenu un sujet d’inquiétude que vous m’avez ignoré une première fois. Jusque là, vous aviez toujours vécu dans ce monde rassurant et confortable tel qu’il vous avait été décrit lors de votre passage à Science Po. Un monde déterminé et bien rangé où le droit positif, la parole politique et l’appareil des partis se suffisent à eux-mêmes. Un monde où un homme tel que vous, qui n’a jamais mis les pieds dans une entreprise autrement qu’accompagné d’une nuée de journaliste, peut se permettre de donner des leçons de bonne gestion, se faire passer pour un investisseur visionnaire. Mais cette fois-ci, c’était différent. Cette fois-ci, je me suis manifesté.

Vous avez accusé les banquiers, les traders, les paradis fiscaux, les marchés financiers – qui d’autre encore ? – des conséquences de votre gestion calamiteuse. Mais vous le savez très bien, tous n’étaient que des boucs émissaires qui, comme tout bon bouc émissaire, présentaient le triple avantage de n’avoir aucun poids électoral, de ne pas avoir de visage et de ne pas susciter spontanément la sympathie de ceux à qui on les jette en pâture. Ce n’étaient pas les banquiers, ni les traders, ni les paradis fiscaux pas plus que ce n’étaient les marchés financiers ou Dieu seul sait qui d’autre encore. C’était moi. Vous m’avez appelé « mondialisation ultralibérale » et « capitalisme financier » ; vous m’avez accusé d’attaquer la France, de vouloir nuire à son peuple, de vouloir détruire ce fameux contrat social que vous défendez avec tellement de vigueur alors que vous le savez condamné ; vous avez même poussé le vice jusqu’à prétendre me « moraliser » alors même que la corruption de vos amis politiques s’étalaient sur la place publique. À mal me nommer, en ne sachant pas me reconnaitre, vous m’avez ignoré.

Vous avez préféré continuer à mentir et à faire semblant. Comme votre adversaire, vous avez donné dans la surenchère démagogique et avez tenté de séduire les électeurs les plus radicaux de votre famille politique ; ceux qui ont cédé aux sirènes des idéologies totalitaires, ceux qui cherchent un maître, ceux qui ont déjà oublié la leçon sanglante que notre humanité s’est infligée à elle-même au XXème siècle. Taxation des transactions financières, créations de banques publiques, augmentation ex-nihilo des bas salaires, encadrement des loyers, réglementations et subsides publics comme s’il en pleuvait et voilà maintenant que, sans le dire, vous nous promettez du protectionnisme… Peu importe que chacune de vos propositions, sous une forme ou une autre, ait déjà été tentée mille fois et ait été mille fois un échec ; votre objectif, nous l’avons déjà dit plus haut, c’est le pouvoir : après le 6 mai, croyez-vous, vous trouverez bien un moyen de vous en sortir.

Vous avez cru, comme votre concurrent, que votre salut résidait dans la récupération des votes extrêmes. Là encore, vous avez eu recours à vos boucs émissaires habituels ; l’un accusant les étrangers de nous « submerger » et de menacer notre modèle social – oubliant, par la même occasion, d’où vient sa propre famille – et l’autre déclarant sa haine des « riches » et son intention de mieux les tondre – commettant ainsi la même faute que son adversaire. Et voilà que les extrêmes que vous avez si bien flattés l’un et l’autre renaissent de leurs cendres. Voilà qu’à force de mensonge et de lâcheté vous avez réveillé les plus bas instincts de ceux qui ne demandent qu’à vous croire. Voilà que votre stratégie se retourne contre vous. Vous n’avez désormais plus le choix : vous dédire ou tenir vos promesses jusqu’à la catastrophe.

Encore une fois, vous m’avez ignoré. Vous avez balayé mes avertissements d’un revers de main dédaigneux et vous avez préféré écouter vos stratèges, vos conseillers et vos communicants. Mais je suis de ceux, Monsieur le Président, que l’on n’ignore pas sans avoir un jour à en subir les conséquences. Vous crierez au complot, à l’ennemi de l’intérieur et au danger de l’extérieur mais vous savez que tout cela n’est que le nuage de fumée derrière lequel vous essayez de vous cacher. Je n’ai rien à faire, pas un geste, pas une parole : il me suffit d’exister. Il est inutile de me chercher : je suis déjà là, partout autour de vous et depuis toujours. Il est vain d’essayer de me faire disparaître, je suis ce qui, quand on cesse d’y croire, ne disparaît pas.

Monsieur le Président, mon nom est Réalité. Vous allez bientôt être élu et nous allons enfin nous rencontrer. Je dois vous prévenir : je crois que vous n’allez pas apprécier.

Image: dan / FreeDigitalPhotos.net

21 Commentaires

  1. Superbe texte.
    Avec une remarque. Réalité est une matière première, obligée, incontournable. Cependant elle n’est pas une matière inerte, elle exige de ne pas être ignorée mais elle permet un remodelage. Si on la traite avec respect, persévérance et intelligence, elle se prêtera volontiers à ce remodelage.
    Remodelage, mais sûrement pas manipulation.
    Elle est très féminine.

  2. Souris donc

    Savoureux cocktail, gueule de bois garantie au petit matin blême du 7 mai. S’abstenir ?

  3. grandgil

    S’abstenir c’ets voter Hollande. Donc prendre la responsabilité de l’euthanasie et du mariage gay

  4. Et elle donne  » de tristes pépins « 

  5. Yaakov Rotil

    J’avais décidé de ne pas voter au premier tour, et aucun argument ne me décidera à voter au second.
    En venant à Ashkelon, ma démarche était double: revenir en Israël et quitter la France.
    D’aucuns, ici, me demandent de voter en pensant à ma famille qui est toujours en France et aux amis que j’y ai laissés.
    Mais ce n’est pas à moi d’agir à leur place et, en plus, je ne suis pas du tout convaincu qu’éviter 5 ans de bouillon serait positif.
    D’une part je ne crois pas Sarkozy capable de prendre les bonnes décisions,telle que renoncer aux fonds qataris, un exemple parmi d’autres.
    Ensuite, je pense que plus lente sera la chute, plus il sera facile de s’habituer et qu’un sursaut français n’en sera que plus difficile.

    Mais surtout, si j’avais à renoncer à l’un de mes passeports, je conserverais celui d’Israël, et je considère alors qu’il ne serait pas conséquent de ma part de prendre part au vote.

    J’espère que la France se relèvera de cette triste période.

  6. Galaad Wilgos

    Est-ce que quelqu’un d’un peu sensé pourrait expliquer à notre ami Kaplan que quand on est le chef d’un Etat l’on ne fait pas de la « gestion » (vocabulaire de l’entreprise) mais l’on gouverne?

    « J’étais là, lorsque sous prétexte d’améliorer la vie de vos concitoyens, vous avez ruiné les comptes publics de la collectivité dont vous aviez la charge. »
    Non mais est-ce qu’il vit dans un autre monde?

    « vous m’avez accusé d’attaquer la France, de vouloir nuire à son peuple, de vouloir détruire ce fameux contrat social que vous défendez avec tellement de vigueur alors que vous le savez condamné  »
    Je n’ose même pas imaginer ce que serait une défense faite avec mollesse selon M.Kaplan.

  7. Souris donc

    Donc prendre la responsabilité de l’euthanasie et du mariage gay.
    L’euthanasie, je suis pour. La légalisation du cannabis, je suis pour.
    Le mariage gay n’est que l’aboutissement parodique de la grande indifférenciation à l’œuvre dans le multiculturalisme, le métissage universel, l’applaudissement aux migrations.

    Et il y a un spectacle que je ne voudrais pas louper :
    Hollande filant la queue entre les jambes, kaï ! kaï ! kaï ! devant les marchés financiers, les agences de notations et le FMI. Venant nous expliquer que l’austérité, c’est pour notre bien mais que tous les clignotants sont au vert.

  8. QuadPater

    quand on est le chef d’un Etat […] on gouverne […]

    Même pas. On préside, m’a-t-on fait remarquer naguère.

  9. Expat

    Excellent article. GK ne dit que la vérité, car il connait la réalité.

  10. Yaakov Rotil

    Un de mes correspondants me transmet ceci:

    « Nicolas Sarkozy, Queen Elizabeth, et Vladimir Poutine meurent en même temps et se retrouvent en enfer.

    A leur arrivée, ils repèrent un téléphone rouge et immédiatement demandent quelle en est l’utilité.

    Le diable leur dit qu’il peut être utilisé pour appeler la terre dans des circonstances exceptionnelles.

    Considérant tous les trois que les circonstances sont exceptionnelles car ils n’ont pas eu le temps de régler tous leurs problèmes, ils décident de demander s’ils peuvent s’en servir.

    Poutine demande donc d’appeler la Russie , il parle pendant 5 minutes et le diable lui dit qu’il lui doit 1 million de Roubles. Poutine fait un chèque.
    La Reine Elisabeth demande donc à son tour d’appeler l’Angleterre. Elle parle pendant 20 minutes et le diable lui demande 6 millions de livres. Elle paye.
    Nicolas Sarkozy à son tour prend le téléphone, appelle la France et parle pendant 4 heures. A la fin de l’appel le diable lui dit qu’il doit 5 euros.

    Quand Poutine entend cela il rentre dans une rage épouvantable et demande au diable pour quelle raison Sarkozy est traité de manière préférentielle.

    Le diable sourit et lui dit que depuis que François Hollande est devenu président, la France est devenue un enfer et que c’est donc un appel local. »

    Bon dimanche !

  11. Après le fameux  » tous les clignotants sont au vert  » de Pierre Mauroy » nous eûmes droit à TROIS dévaluations.
    Mais de nos jours pas de d’évaluation possible. Alors ?

  12. Galaad Wilgos

    Je dis gouverne car on sait très bien que dans la Ve République le président dirige aussi bien la présidence que le gouvernement dans les faits, mais enfin si vous voulez. On peut aussi dire diriger, mais cela risque de vous rappelez « les heures les plus sombres© »..

  13. Il y a quand même un point que je trouve désolant.
    … »chacun de vos actes n’a été guidé que par un seul et unique impératif : accéder au pouvoir et vous y maintenir. Au-delà des postures et des faux-semblants, c’est l’exercice du pouvoir qui vous a toujours motivé et qui reste, encore aujourd’hui, votre seul véritable moteur »…
    Cette affirmation, toujours et encore entendue comme une ritournelle, est un peu lassante.
    Car enfin, bien sûr que les hommes agissent en fonction de leur ambition et de leur goût du pouvoir. Bien sûr. Mais ne peut-on admettre qu’à côté de cette ambition, certains hommes, même hommes politiques, ne puissent avoir AUSSI le souci de l’avenir de leur pays et du sort de leurs concitoyens ? Est-il interdit de penser qu’une part de leur ambition soit l’ambition de travailler à promouvoir leur idée du bien public ?
    « Accéder au pouvoir et vous y maintenir »…c’est incontestable.
     » guidé que par un seul et unique impératif »…je le conteste.

  14. Souris donc

    « Au-delà des postures et des faux-semblants, c’est l’exercice du pouvoir qui vous a toujours motivé et qui reste, encore aujourd’hui, votre seul véritable moteur”…
    Ritournelle un peu lassante ?
    Alors un exemple :
    Les socialistes se conçoivent comme une caste intouchable. Pourtant leurs idées généreuses n’existent que dans la mesure où elles leur rapportent. Cf. le vote musulman.
    On appelle ça un investissement. Ils se fichent pas mal des musulmans en réalité. Est-ce qu’ils partagent leurs somptueux émoluments, leurs confortables appartements, ou quoi que ce soit d’autre avec leurs chers sans-papiers ?
    La posture de l’Abbé Pierre, sans l’implication.
    Le faux-semblant qui permet, en outre, de draper son agressivité dans les bons sentiments.
    On attend un retour sur investissement : le changement, c’est maintenant ! Oui, pour qui ? Je trouve ce slogan d’un cynisme total.

  15. Evidemment Souris, si vous prenez les socialistes comme exemple…! -:)

  16. Yaakov Rotil

    Le changement, c’est demain:

  17. Hors sujet (à moitié) et pour rire (à moitié), à la suite du dîner PS au José je verrais bien un titre de ce genre dans la presse:
    « Le dîner où DSK est réintégré au PS ! »

  18. grandgil

    Vous êtes pour Souris ? Hé ben alors ? Quattendez-vous ?

  19. Confidentiel la déclaration de François Hollande en cas de succès électoral.

     » Je voudrai tout d’abord remercier Nafissatou Diallo et le Sofitel sans qui je serai pas devenu Président de la République. « 

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