Souvenez-vous les professeurs *

Il est de bon ton de critiquer l’Ecole. Certains, lecteurs de Pierre Bourdieu, la considèrent comme le vecteur principal de la reproduction sociale. D’autres, fascinés par une époque préhistorique à l’abri de toute modernité, ne rêvent que de dépecer le mammouth. Les derniers, enfin, désirent la transformer en une multitude d’entreprises privées, lorgnant du côté de l’atomicité, l’une des hypothèses du modèle de la concurrence pure et parfaite. Un diagnostic assené moult fois les rassemble pourtant : notre système scolaire connaît un échec absolu, il est dans un état pitoyable et forme des générations d’abrutis (1). Comme nous avons tous, peu ou prou, un compte à régler avec un de ces professeurs qui ont jalonné notre scolarité, nous ne pouvons que partager cette doxa. De temps en temps, un classement international, pas toujours bien compris, vient opportunément la confirmer.

Pourtant, l’Ecole se porte beaucoup mieux qu’on le prétend. Les personnes qui réussissent le mieux socialement – les dirigeants d’entreprises, ingénieurs, cadres supérieurs, chercheurs, médecins, pilotes, etc. – sont celles qui ont le mieux réussi leur scolarité. Elles ont bénéficié de très bonnes formations qui leur ont permis d’accéder aux meilleures places. Celles qui vivaient déjà dans un milieu aisé ont ainsi évité de dilapider leur héritage. Les professeurs sont souvent accusés de refuser toute sélection. Ils la pratiquent au contraire de façon drastique et impitoyable. Les meilleures formations sont les plus recherchées, et, par définition, les plus sélectives.

Toute sélection entraîne des échecs. Ainsi, de nombreux élèves sortent de l’Ecole sans diplôme. S’ils finissaient tous leur scolarité diplômés, les titulaires des titres les plus bas connaitraient les mêmes affres, les mêmes déboires, que les non diplômés actuels. Une société ne pourrait vivre avec 100% de sa population active constituée d’ingénieurs. Beaucoup d’artisans se plaignent de ne pas trouver assez de salariés disposés à travailler pour eux. Les offres d’emploi qui ne trouvent pas preneurs se chiffrent par milliers, voire par centaines de milliers (2). Mais en quoi l’Ecole serait-elle responsable de décisions individuelles ? L’Ecole propose d’ailleurs de plus en plus de formations directement « professionnalisantes » et, si celles-ci ne conviennent pas, les artisans ne refusent pas de former leurs apprentis.

Il serait impossible de réformer l’Ecole. Pourtant, elle n’arrête pas de l’être (3). On souhaiterait qu’elle arrive à soigner par miracle tous les maux. Les professeurs auraient renoncé à leur autorité. Allez exercer votre autorité auprès d’élèves qui ne craignent ni leurs parents, ni la police, ni la justice ! Il est beaucoup plus difficile de réformer la société, ou encore de retrouver une situation de plein emploi. Comme il était plus facile de bombarder la Libye que la Syrie, il est plus facile de bombarder l’Ecole que notre société, délicieux mélange de modernité et de décadence.

* Je me suis permis d’emprunter le titre de cette chronique à E. Badinder, R. Debray, A. Finkielkraut, E. de Fontennay, C. Kintzler, (Souvenez-vous les professeurs, Le Monde du 26 novembre 1995).

(1) Jean-Paul Brighelli, La fabrique du crétin : La mort programmée de l’école, Editeur Jean-claude gawsewitch / Essais (2005). On pourra aussi lire sur le même sujet Natacha Polony.

(2) Entre 300 000 et 600 000 selon les sources.

(3) Parmi les dernières réformes, on pourra plus particulièrement s’intéresser à l’Idéologie des compétences. Lire à ce sujet Marcel Gauchet : « Nous sommes en proie à une erreur de diagnostic : on demande à l’école de résoudre par des moyens pédagogiques des problèmes civilisationnels résultant du mouvement même de nos sociétés, et on s’étonne qu’elle n’y parvienne pas… Quelles sont ces transformations collectives qui aujourd’hui posent à la tâche éducative des défis entièrement nouveaux ? Ils concernent au moins quatre fronts : les rapports entre la famille et l’école, le sens des savoirs, le statut de l’autorité, la place de l’école dans la société. » in Le Monde du 2 septembre 2011.

30 Commentaires

  1. Yaakov Rotil

    Y a-t-il une filière pour une formation à la méthode coué ?

  2. desavy

    Bonjour Yaakov, vous allez peut-être nous l’apprendre ?

  3. Yaakov Rotil

    Je n’ai pas de qualification pour cela.

    Mais plus sérieusement – je n’avais mis ce commentaire que pour pouvoir cliquer en bas à gauche car le sujet m’intéresse – j’ai rencontré quelques mois avant mon départ des gamins de miens cousins, très ambitieux. Ils visaint Louis le grand ou Henry IV, et étaient des bûcheurs.

    Mais ils étaient un peu des exceptions – leur mère était diplômée de l’école des chartes.

    Sinon, j’ai pu constater à de très nombreuses reprises une baisse considérable du niveau scolaire. Et c’est triste.

  4. desavy

    Je comprends mieux pour le commentaire. Mais vous auriez pu choisir un commentaire comme « J’aime beaucoup ce que vous écrivez ».
    Plus sérieusement ( sans vouloir vous imiter ) c’est un peu ce que j’essaie de montrer. Il existe d’excellentes filières élitistes pour les jeunes gens ambitieux. Et ce sont ces derniers qui occuperont les positions les plus élevées de la société.
    Quant à la baisse du niveau scolaire, je ne partage pas votre opinion, mais le sujet mérite d’être étudié.

  5. Lisa

    Le problème c’est que ces jeunes gens réussissent si papa et maman peuvent faire à la maison ce que l’école ne fait pas.

  6. Galaad Wilgos

    Et bien, cela change du bazar libertarien ou libéral-libertaire des Kaplan, Impat & consorts. J’aime.

    P.S.: Outre l’excellente Kintzler l’on lira le magnifique Pena-Ruiz et le sublime Michéa sur la question.

  7. Je ne veux pas vous contredire. Mes jeunes ont tous fait des études : une ingénieur, un docteur et un DUT. L’ingénieur, malgré un stage de fin d’études plus que satisfaisant a mis au moins 6 mois à trouver un travail, et avec une rémunération relativement modeste pour le poste occupé. Le docteur est en train de chercher un emploi post-doctorat, je suis bien curieux de voir combien de temps il mettra ! Quant au DUT, il fait de l’intérim depuis 5 ans et va bientôt devoir se trouver autre chose.
    Et je pense que je ne suis pas le seul père de famille à voir ses enfants galérer !

    Pour la scolarité en elle-même, de nombreux étudiants ne savent pas aligner deux phrases sans qu’il y ait des fautes de grammaire ou d’orthographe (ce n’est pas le cas de mes enfants, ouf !) Il y a déjà là une grosse lacune.
    A une époque, la plupart quittait l’école à 14 ans avec un certificat d’étude. Ils savaient au moins lire, écrire et calculer. J’ai l’impression que la proportion de gens analphabète ne cesse d’augmenter. Quant à l’Histoire, n’en parlons pas : un vrai désastre. A force du supprimer du programme des éléments importants (on n’enseigne pratiquement plus rien sur le christianisme par exemple, on supprime tout ce qui pourrait « heurter » des « jeunes issus de la diversité », et dernière trouvaille : on n’enseigne plus l’Histoire chronologiquement), nous finirons par perdre notre identité.
    Et puis, tout dépend dans quelle école vous atterrissez. Mes jeunes ont plutôt eu de la chance de ce côté-là. Mais il fallait tout de même veiller, on n’est jamais sûr de rien.

  8. QuadPater

    Bonsoir !

    l’Ecole se porte beaucoup mieux qu’on le prétend.

    On n’en sait rien. Le sentiment le plus partagé par les vieux (plus de 40 ans) est que le niveau de culture générale des jeunes (14 ans à xxx) a considérablement décru. Vocabulaire, orthographe, histoire, géographie : ça frôle la cata.

    Une impression est difficile à récuser. Réaction des enseignants, se sentant à tort ou à raison critiqués : nous, on fait notre boulot et c’est pas facile. Je les crois sur parole.

    Est-ce alors une question de programmes ? d’organisation de l’enseignement ?

    —-
    N.B. à rectifier dans les références : c’est Natacha Polony, pas Nathalie. 🙂

  9. desavy

    Merci pour la correction QuadPater, cela sera modifié.

  10. La présence et le soutien des parents sont indispensables
    Pour ma part j’en suis aux petits-enfants. Dans le XVII° arrondissement ils ont eu la chance d’avoir dans les écoles de la République des enseignants férus de discipline à l’ancienne, de notes compréhensibles par les parents et grands-parents, de devoirs à la maison, d’un carnet de correspondance. Résultat des classes d’un niveau exceptionnel.

  11. Sophie

    « Et bien, cela change du bazar libertarien ou libéral-libertaire des Kaplan, Impat & consorts. J’aime. »

    Ravie de vous plaire!

  12. Souris donc

    Généalogie.

    Les enfants Docteur Spock engendrent des enfants Dolto, qui engendrent des « J’ai droit à » zappeurs.

    Les enseignants essaient de structurer tout ça en passant un temps fou à négocier et finissent à la Verrière.
    Je vois la solution du côté de programmes style BayaM, d’une patience infinie, qui complimente bruyamment, festif, jamais de dépression nerveuse.

  13. Tous les enfants du primaire passent en 6ème, et tous les enfants du secondaire obtiennent le bac. Alors ou est le problème ?

  14. Yaakov Rotil

    Eh bien justement, il est là… Bien des enfants qui passent en 6ème savent à peine lire, et le bac ne vaut plus grand chose.

  15. le problème est que ces baccalauréats-pochettes-surprises cela donne 9,8 % de chômeurs par manque de qualifications

  16. desavy

    Ce n’est pas vrai pour le Bac. Il ne faut pas non plus amalgamer le Bac général, le Bac technologique et le Bac professionnel.

  17. desavy

    Donc vous expliquez le chômage par le seul manque de qualifications. C’est le sens de votre commentaire. Il faut aussi l’écrire lorsque le coût du travail est jugé trop élevé :  » Mais non, le chômage ne s’explique que par manque de qualifications ! »
    Ou alors, je vous ai lu trop vite et vous voulez dire que 9.8% du chômage s’explique par manque de qualifications, et le les environ 90% restant par autre chose ?

  18. « le Bac général, le Bac technologique et le Bac professionnel »
    Justement, la confusion a été créée avec tous ces examens qui s’appellent tous « bac », mais qui ne se valent pas. Où alors comme disait Coluche : « ils sont égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres ! »
    Tout cela pour satisfaire un objectif imbécile : 80 % des élèves doivent obtenir le bac.
    Si tu n’es pas assez fort pour arriver au bac, le bac s’abaissera à toi.

  19. je parlais du taux de chomage global soit 9,8 % de la population active en France, Mais je reconnais que c’était un peu excessif.

    L’ absence de qualification est une des raisons. Nicolas Sarkozy fait de la qualification un cheval de bataille.
    J’y ajoute l’échec de l’Éducation nationale qui nous confectionne ces non qualifiés.

  20. Nombre de baccalauréats en France avec les groupes et les sous-groupes.
    c’est suréaliste

    http://www.france-examen.com/filieres-lycee-bac-72771.html

  21. desavy

    Loaseaubleu :

    « J’y ajoute l’échec de l’Éducation nationale qui nous confectionne ces non qualifiés ».

    L’élite économique est composée de ceux qui ont le mieux réussi à l’École. Les rares dirigeants de sociétés qui sont autodidactes s’empressent de s’entourer de diplômés.
    Pour le reste, environ 3 millions de chômeurs, 600 000 emplois qui ne trouvent pas preneurs (hypothèse haute), admettons que ces 600 000 n’aient pas une bonne formation, quid des autres ?

  22. desavy

    Les personnes qui réfléchissent doivent s’efforcer de ne pas entretenir cette confusion. Il serait intéressant de mesurer le parcours post-bac des titulaires d’un Bac professionnel.

  23. Souris donc

    C’est Chevènement qui a été touché par la « grâce » lors d’un voyage au Japon, de constater que là-bas les balayeurs étaient bacheliers.
    Ce qui démontre qu’un modèle ne s’importe pas juste parce qu’il réussit ailleurs.
    La pérennité de cette ânerie montre qu’elle convient à tout le monde, finalement. Les parents sont flattés, les jeunes sont illusionnées, les politiques sont satisfaits, les journaux publient des palmarès, les syndicats enseignants prospèrent, le corps enseignant y trouve son compte. Que demande le peuple ?

  24. Je n’ose pas repondre, mais dans mon quartier les affichettes d’offres d’emploi sont très nombreuses et restent très très longtemps sur les vitrines.

  25. Guenièvre

    Sans doute est-il très difficile de mesurer le niveau des élèves et de faire des comparaisons puisque en culture générale notamment depuis une vingtaine d’années beaucoup de matières nouvelles sont étudiées au collège et même en primaire. Cependant j’ai pu constater qu’en ce qui concerne la lecture – et la compréhension d’un texte- il y avait depuis la fin des années 80 un plus grand nombre d’élèves de sixième qui avaient des difficultés. Constatation confirmée par certaines études
    « En 2011, le « Portrait social de la France » publié par l’Insee constate que « depuis une dizaine d’années, le pourcentage d’élèves en difficulté face à l’écrit a augmenté de manière significative et près d’un élève sur cinq est aujourd’hui concerné en début de 6e. » En clair, 20% des élèves ont aujourd’hui de gros problèmes avec la lecture quand ils entrent en 6e, contre 15% en 1997.

    « À l’école primaire, on voit bien, depuis les années 1990, une tendance à la baisse du niveau des élèves », confirme le chercheur Bruno Suchaut, directeur de l’Institut de Recherche sur l’Éducation (Irédu), affilié au CNRS.
    Ces problèmes de lecture se répercutent sur l’écriture : ce ne sont pas simplement les fautes d’orthographe qui augmentent mais les fautes de grammaire et de syntaxe ce qui fait que l’on arrive parfois à des choses incompréhensibles . Et pas seulement chez les élèves de sixième. C’est ainsi qu’une grande marque de produits capillaires imprime sur ses affiches vantant une nouvelle teinture la phrase suivante :

     » Plus aucune teinture sans odeur d’ammoniaque ! »

  26. desavy

    Loaseaubleu :
    « Je n’ose pas repondre, mais dans mon quartier les affichettes d’offres d’emploi sont très nombreuses et restent très très longtemps sur les vitrines. »

    J’ai l’impression que j’écris des phrases simples mais je n’arrive pas à me faire comprendre. J’ai évoqué 600 000 emplois non pourvus. En quoi cela s’oppose-t-il aux affichettes que vous évoquez ?

  27. desavy

    Certes, mais qui dirige ce pays depuis des années ?

  28. pour le reste des chômeurs je n’ai aucune explication.Expliquez-moi
    Destruction des emplois par la délocalisation ? Fermeture d’usine par manque de commandes ou de perte de compétivité ?

  29. desavy

    Je ne sais pas. Les questions complexes ne peuvent entraîner des réponses trop simples.
    Contrairement aux idées reçues, les délocalisations sont peu importantes et on ne les voit pas dans les chiffres du chômage.
    Manque de commandes, c’est-à-dire insuffisance de la demande (il y a au moins un Keynésien sur Antidoxe) ou perte de compétitivité, c’est-à-dire un coût du travail trop élevé, oui, pourquoi pas ?
    On peut aussi imaginer qu’une crise financière entraîne une récession économique qui, mécaniquement, entraîne une augmentation du chômage.
    L’inadéquation des qualifications n’est qu’un aspect du chômage. Mais il est tellement facile de taper sur l’École.

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