Les dix plaies, une approche historique

Le Pentateuque forme la source unique dont nous disposons pour tenter une approche historique de l’épisode des « Dix Plaies », en hébreu les « Dix coups ».

Cela rend toute critique historique difficile sinon impossible, et permet une exégèse toute personnelle.

« Ce que je raconte n’est pas plus incroyable que ce que l’on peut lire dans le Talmud ou le Midrash ». Edmond Fleg, Moïse raconté par les sages.

Jacob et ses fils ont rejoint Joseph en Égypte. (Genèse XLVII – 2)

Les Hébreux s’installent, trouvent du travail, prospèrent, se multiplient et « remplissent le pays ». Le nouveau Pharaon qui « n’a pas connu Joseph ni son Dieu » s’inquiète.

La mise à mort des premiers nés hébreux permettra la disparition de ce peuple.

Moïse sauvé par la propre fille du Pharaon « grandit », prend conscience de ses origines, s’enfuit chez les madianites et émissaire de Dieu revient demander la liberté pour son Peuple.

Refus de Pharaon que l’éducation, la puissance, la certitude de sa propre divinité, empêchent d’admettre l’existence d’un Dieu unique, invisible, sans visage, sans représentation, ni temple et qu’on ne nomme pas.

« Quel est cet Éternel dont je dois écouter la parole en laissant partir Israël. Je ne connais point l’Éternel, et certes je ne renverrai point Israël » (Exode 5, 2)

Pharaon s’entête et finira par céder devant la force de persuasion de ces Dix Plaies :

Sang, Grenouilles, Vermine, Animaux malfaisants, Poux, Peste ou mort du bétail, Ulcères, Grêle, Sauterelles, Ténèbres, Mort des Premiers-nés.

Cependant, le Psaume 57 en énumère six, le Psaume 105, neuf, et une source élohiste n’en décrit que quatre.

Il y aura, dans l’ordre chronologique de leur énumération, trois séries de trois plaies.

Les deux premières plaies de chaque série annoncées sont déclenchées par Moïse tandis que la troisième plaie survenant sans avertissement est déclenchée par Dieu Lui-même.

La première série prouvant la puissance d’Élohim sur l’eau et le sol. La deuxième, sa puissance et sa supériorité sur les êtres vivants, la troisième sa puissance sur l’air et l’environnement de l’homme et sa terre.

Cette succession d’évènements démontre à Pharaon que son sentiment de puissance et de supériorité ne pèse pas lourd, face à la Volonté Divine.

C’est en outre l’humiliation des dieux vénérés par les Egyptiens, de ce qu’ils représentent, de leurs pouvoirs supposés.

La dixième et dernière plaie, terrible, est la mort des premiers-nés et s’abat sur le pays sans crier gare, ce châtiment suprême inattendu n’ayant aucune justification, économique, matérielle, pénale ou morale.

Sans explications à moins d’y voir une riposte à la mort de tous les nouveau-nés mâles hébreux décidée par Pharaon.

Dans son ouvrage La Voix de la Thora, le Rabbin Élie Munk explique : « On considère que les premiers-nés incarnent, aussi bien dans la société humaine que dans le règne animal, les forces d’élite, formées par la nature elle-même.

Cette conception vient rejoindre celle qui attribue aux prémices des fruits ou aux premiers produits des sphères de l’esprit et de l’histoire une qualité spéciale, comme Rachi l’indique au premier verset de la Thora.

« Briser les premiers-nés d’une nation signifie ainsi briser ses assises et ses principaux supports. » (Zohar).

Finalement chacune des dix plaies a détruit un pan de l’économie égyptienne.

L’eau, le ravitaillement, l’agriculture, etc… Comme pour souligner le non-sens économique qu’a représenté l’obligation faite aux Hébreux d’aller chercher la paille nécessaire à la confection des briques, au détriment du rendement. Décision insensée qui signifiait qu’il s’agissait désormais de travaux forcés, sans utilité économique.

Le Midrash voit dans ces dix plaies les étapes d’une campagne militaire qui vit la destruction progressive de toutes les structures de la citadelle assiégée, avant de terroriser l’ennemi.

Reste le point essentiel, le plus difficile : la critique historique.

La seule source dont nous disposons est la Thora. La plupart des historiens passe sous silence l’épisode des dix plaies, ou le traite rapidement, l’un d’eux utilisant à son propos les termes de « guirlande de légendes ».

Il ne peut pas y avoir d’accord entre des croyants, fidèles à la tradition, acceptant tout ce qui est écrit comme autant de faits historiques, et les historiens réclamant des documents précis et irréfutables et ne voyant dans ce récit – la Haggadah- que légende et imagination, utilisant les mot Haggada dans ses deux sens « Histoire » et « Légende ».

On peut imaginer que chaque phénomène décrit fut un phénomène naturel hors norme. On peut y sentir le reste d’un événement lointain, extraordinaire amplifié et gravé dans la mémoire de toute une nation.

Sous la légende serait cachée une part de vérité. La puissance de la mémoire aurait magnifié l’événement, l’aurait métamorphosé en une vérité historique.

Dans son Moïse, publié en 1952, Martin Buber propose sa théorie :

Entre le croyant qui accepte tout sans discuter, et l’historien qui rejette tout ce qui n’est pas prouvé par des documents irréfutables, il propose une troisième voie, celle de la Légende historique.

« La recherche par la critique, l’accès à une réalité en se demandant quels rapports humains avec les événements réels, ont pu, peu à peu, par le chemin de nombreuses migrations et mutations de bouche à oreille, de mémoire en mémoire, et de rêve en rêve, donner naissance à l’oeuvre écrite que nous lisons […] ce n’est pas de la chronique […] ou […] de la poésie […] c’est de la légende historique ».

À partir de ce concept il obtient les contours d’un processus historique possible.

Au départ, Moïse le fugitif retourne en Égypte où tous ses ennemis sont morts -Exode 4, -10.

À l’arrivée: Un fait historique l’Exode.

Buber admet que Moïse n’est pas seulement le chef historique d’une rébellion, mais aussi un prophète.

Osée déclare (12 , -14) « Par un Nabi YHWH fit monter Israël hors d’Égypte. Et par un Nabi il le protégea. »

Le Nabi prophétise en associant la parole et le signe. Il affronte le Pharaon par la Parole et un Signe critique.

« La Parole est une exigence formulée au nom de Dieu et de sa justice, une annonce de catastrophe pour le cas de refus, et l’interprétation d’un événement désastreux qui suit tôt ou tard cette parole.

« Le signe est l’incarnation de cette parole. Le processus par lequel; il apparaît doit sans doute être extraordinaire, pour pouvoir agir précisément comme signe mais il n’a nul besoin d’être ‘surnaturel’. »

Moïse ne réalise pas miracle, ni fait de prédictions. Il annonce la décision et interprète le désastre naturel qui s’abat, comme une conséquence du refus de céder à l’injonction. Moïse a le temps. Il profite du « terrain ». Les événements décrits par la Bible, se sont produits à un moment ou un autre, au cours de cette histoire. Ce sont des événements extraordinaires mais pas surnaturels Ce qui en fait leur caractère surnaturel, c’est le moment où ils se produisent et le parti que Moïse réussit à en tirer. Et surtout il finit par obtenir du Pharaon une chose que ce dernier refusait avec entêtement.

Le processus pourrait être le suivant :

Moïse demande à Pharaon le départ des Hébreux et menace d’un châtiment en cas de refus. Un phénomène naturel se produit sans signe magique : Nil qui rougit, sauterelles dévastatrices. Le désastre a été annoncé, et il s’est effectivement produit ; peu importe lequel ni à quel moment. Et cet homme au langage malhabile, saccadé [1], inquiétant, sait interpréter les signes de ce désastre. Les phénomènes vont se succéder, peu importe le moment, il leur suffit de se produire. Pharaon cède finalement devant le cadavre de son fils.

Présentée de cette manière, l’histoire peut entrer dans l’Histoire. Buber explique l’action de Moïse par l’utilisation habile du terrain. Il part à la recherche d’une explication plausible.

Mais ce faisant il ôte aux Dix Plaies leur caractère divin.

Dans son Histoire d’Israël en 1954 Martin North écrit : « Il est absurde de déclarer historique l’intervention de Moïse. »

L’Exode raconte donc la libération des Hébreux et les « Dix Plaies » en sont l’événement fondateur par la leçon administrée : « Abandonnez le paganisme ! »

On l’a vu, le combat n’opposait pas seulement Dieu à Pharaon, il opposait Dieu à toutes les divinités de l’Égypte et même de l’Univers. Le sang, les grenouilles, la vermine, les anophèles etc… ridiculisaient la représentation de ces dieux, en matériaux divers. Un combat dérisoire mais significatif : poux contre taureaux, vermine contre ibis. Une parodie tragique ! « Une démythologisation » selon le mot d’André Neher dans son Moïse. Finalement, cette démonstration de force, démythifiant ces petits dieux, constituait en fait un « signe » destiné aux Hébreux eux mêmes.

Nous sommes en situation de crise. Les Hébreux souffrent de cette oppression et de leur condition d’esclaves. Beaucoup acceptent leur sort, d’autres comme Dathan s’assimilent.

Peut-être adoraient-ils les dieux égyptiens, ou étaient-ils tentés de le faire…

Il fallait leur montrer les dangers d’une idolâtrie conduisant à la perte d’une identité inédite en ces temps de paganisme et éviter la destruction d’un peuple.

En acceptant les prescriptions de Moïse, – plus tard les Hébreux diront ces mots étonnants « nous ferons PUIS nous obéirons » (Exode24, 7) -, en préparant la Pâque, avant même le déclenchement de la dixième plaie, les Hébreux ont fait le premier pas vers leur libération. Vers le « passage » à une nouvelle exigence morale celle qui dira oui aux Dix Commandements s’opposant à toute une conception de vie dégradante et sans issue.

[1] Dans l’Exode IV, 10, Moïse faisant une allusion à sa « langue pesante », il en a été déduit qu’il était bègue.

6 Commentaires

  1. Averell

    «Peut-être adoraient-ils les dieux égyptiens, ou étaient-ils tentés de le faire… Il fallait leur montrer les dangers d’une idolâtrie conduisant à la perte d’une identité inédite en ces temps de paganisme et éviter la destruction d’un peuple», écrivez-vous à raison. Or, dans l’Alexandrie hellénistique, dans l’Alexandrie des Ptolémées, des Greco-égyptiens (je ne sais comment les désigner) s’employèrent à démontrer que les Hébreux avaient été chassés d’Égypte car jugés insupportables… Ils ne s’étaient pas enfuis, ils avaient été chassés… Nuance formidable qui va nourrir l’antijudaïsme, qui va activer une effroyable dialectique. C’est l’une des clés d’une énorme affaire dont Simone Weil sera l’une des principales propagatrices au XXe siècle. L’Exode revu et corrigé par des propagandistes gréco-égyptiens…

  2. Souris donc

    Comme vous êtes savants !
    Moi, la nuée de sauterelles qui s’abat sur la France je crois l’avoir identifiée, au grand dam de Galaad…

  3. sauterelles-doryphores-cigalesayantchantetoutl’été-pique-assiette ( fiscale of course )coucous-

  4. J’aime beaucoup le début de votre article.
    Par contre, je ne suis pas convaincu par votre affirmation :
    « Moïse a le temps. Il profite du « terrain ». Les événements décrits par la Bible, se sont produits à un moment ou un autre, au cours de cette histoire. Ce sont des événements extraordinaires mais pas surnaturels Ce qui en fait leur caractère surnaturel, c’est le moment où ils se produisent et le parti que Moïse réussit à en tirer. »

    Pourquoi ces événements arriveraient-ils dans l’ordre et suite aux annonces de Moïse ?
    Si j’affirme que dans un avenir proche, un tremblement de terre détruira une certaine ville ou région française, cela va-t-il arriver pour autant ? Moïse a tout de même annoncé dix désastres et le tout a eu lieu, non pas en 40 ans, mais dans une période beaucoup plus courte, si j’en crois la Bible. Et dans un ordre bien précis : celui que Moïse a donné.
    Si on veut s’affranchir de Dieu ou d’interventions divines, on est obligé de trouver des arguments que j’estime foireux. Il vaudrait mieux dire alors que les preuves historiques et scientifiques manquent pour le moment, mais qu’il sera peut-être possible dans l’avenir de trouver une explication « raisonnable ».

    Je prends un autre exemple : on m’a dit que si les murs de Jéricho se sont écroulés au son des trompettes pendant sept jours, c’est à cause des infrasons produits par les dites trompettes. C’est fort possible. C’est au moins une explication que l’on pourrait qualifier de scientifique. Seul problème : je doute fort que Josué savait ce que sont les infrasons et qu’il ait trouvé de lui-même qu’il faudrait faire le tour de la ville en jouant de la trompette une fois par jour pendant six jours et sept fois pendant le septième jour.

    Je respecte l’athée tout comme je respecte le croyant. Mais si on veut me prouver « scientifiquement » des miracles ou des signes divins, j’aimerais au moins que les explications tiennent la route.

  5. Averell

    @ Souris donc,
    Je comprends votre irritation, votre rage. Je me permets de vous mettre en lien un article écrit par un homme d’une intelligence rare mais aussi d’une belle honnêteté, chose plutôt rare :
    http://danilette.over-blog.com/article-le-probleme-national-de-la-france-shmuel-trigano-104542080.html

  6. Souris donc

    Merci, Averell, j’ai toujours trouvé que l’incantation du « vivre ensemble » sonnait faux, faux-cul même, Trigano analyse bien la réalité, y a qu’à regarder les bobos, est-ce qu’ils se mélangent avec les immigrés, est-ce qu’ils SONT ensemble ? Ils parlent beaucoup et font beaucoup de bruit mais restent entre eux. Ils ont inventé le vélib pour ne pas avoir à descendre dans le métro mal fréquenté. Les quartiers populaires qu’ils investissent le sont pour des raisons d’opportunisme immobilier. Après, on rationnalise l’opération qu’on masque avec le vertueux « vivre ensemble ».

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