L’enchanteresse à la clinique vétérinaire

A aime B qui aime C qui aime D qui aime E: c’est un ressort dramatique classique. Haendel l’utilise dans son Alcina. Alcina est une magicienne qui, sur son île transforme ses victimes en animaux, rochers et végétaux. Une Circé-Nausicaa-Calypso.

Haendel a composé cet opéra face à une cabale menée par le prince héritier britannique, un excentrique dans la tradition royale, qui a réussi à l’expulser de son King’s Theater, à lui retirer son orchestre et ses chanteurs.

Il fallait donc rétorquer, et si possible avec éclat.

Quitte ou double. Haendel double la mise en installant un nouveau théâtre dans un monastère (Covent Garden) avec une machinerie permettant les effets les plus spectaculaires. Et c’est Alcina, un triomphe.

Musicalement, Alcina est une suite de 26 arias reliés par des récitatifs. Tous des morceaux de bravoure avec ornements vocaux destinés à mettre en valeur la virtuosité des voix. Il s’agissait d’éblouir, visuellement et vocalement.

Je sais que l’opéra est un genre fait de conventions et de codes. La féerie, le merveilleux, les invraisemblances ne me gênent aucunement.

Mais pourquoi faut-il que les relectures proposées par nos metteurs en scène contemporains soient toujours lugubres ? C’est pour moi un mystère insondable.

Marco Santi, je ne sais pas ce qu’il a fabriqué à Lausanne, toujours est-il que la critique a qualifié son spectacle de « Alcina chez Ikea » :

Moi, j’ai vu la version de David Alden. Affligeante. Consternante.

Là où Haendel voulait le Palais d’Alcina (Acte I) pour l’arrivée des guerriers, on a une scène de théâtre sur la scène. Une mise en abîme. Figure obligée de la mise en scène contemporaine. Comme obliger les chanteurs à se traîner au sol (Ils se traînent au sol tout au long des 3 heures que dure l’opéra). Et les mettre tous en costume cravate. Il y a un personnage féminin déguisé parmi ces « guerriers ». Donc très gender, la scène d’amour en costume-cravate. Passons.

On comprend à la fin de l’acte que la scène de théâtre sur la scène, c’est pour l’aria « Tornami » de Morgana en truc-à-plumes à la Zizi Jeanmaire.
Tout ça pour ça.

Le pompon :

Acte II. Chez Haendel, jardin d’Alcina où on voit les sortilèges, les hommes transformés en animaux, rochers et végétaux.

Vu par David Alden : un macaque et les autres personnages en costume-cravate avec des régimes de bananes sur les bras. Puis une clinique vétérinaire avec des tables d’opération en inox et des squelettes d’animaux (dont une chimère de dinosaure+girafe+autruche, ne pinaillons pas, c’est de la licence poétique).

À l’acte III, Alcina s’humanise mais en contrepartie, elle perd ses pouvoirs magiques.
Comment le metteur en scène fait-il comprendre à l’imbécile contemporain qu’Alcina perd ses pouvoirs magiques et se banalise en s’humanisant ?

Il situe la scène

  1. dans un hall de gare (la croisée des chemins…)
  2. dans une maquette de lotissement de banlieue.

Si !

Alcina, bien entendu, est en clocharde affalée sur un banc du hall de la gare.

Alors que chez Haendel, le palais d’Alcina sur l’île enchantée s’effondre, submergé par les eaux.

On peut admettre que la magnificence des artifices de Haendel ne soit plus de mise. Mais la clocharde figure imposée ?

Je suis sortie de là accablée. Bien sûr qu’il ne faut pas que l’opéra soit un musée, bien sûr que le répertoire doit être dépoussiéré, bien sûr que les spectateurs actuels ne sont pas ceux de l’époque de Haendel. On est bien d’accord.

Mais Strehler, Deflo, Alfredo Arias modernisent sans craindre l’exubérance, Bob Wilson, Pier Luigi Pizzi modernisent sans craindre la stylisation.

Je laisse le mot de la fin à Pier Luigi Pizzi :

Jusqu’où le metteur en scène a-t-il de droit d’aller dans l’interprétation d’une œuvre ?

« On n’a pas le droit de faire dire à une œuvre autre chose que ce qu’elle dit, sous prétexte qu’elle n’est plus actuelle. Il ne s’agit pas non plus de prouver qu’on a compris mieux que le compositeur lui-même ses intentions. Ou d’innover à tout prix, pour marquer un spectacle de son empreinte. Transposer Aida dans l’Égypte de Nasser, Rigoletto dans le milieu de la mafia, Nabucco sous le nazisme, Faust dans un asile d’aliénés…On tombe là dans une facilité où tout est permis. Il est vrai que les metteurs en scène sont aujourd’hui encouragés à exprimer surabondamment leurs propres fantasmes, leurs propres obsessions…

La liberté d’interpréter doit rester dans l’esprit de la musique. Elle consiste, au contraire, à essayer avec une grande humilité, un respect total pour la partition, de mettre en lumière ce qu’une œuvre peut avoir d’éternel, d’en souligner la force d’expression, d’en faire ressortir le meilleur en atténuant ce qui peut dater et ne correspond plus à l’esprit du temps. Cela suppose un engagement total au service de cette œuvre. »

(Moments musicaux, Sophie Lannes. Ed. Du Linteau. 2011)

Alcina « Tornami a vagheggiar »

11 Commentaires

  1. Yaakov Rotil

    Excellent !

  2. Souris donc

    Pizzi est architecte de formation, il a un sens sûr de la structure esthétique d’une œuvre. Les cuistres formés dans le sérail musical, et qui s’interposent entre l’œuvre et le spectateur, se sentent-ils contraints à la surenchère provocatrice les uns par rapport aux autres ? Je l’ignore.
    (S’il vous plait, lugubres sont les relectures, plurielles, donc il faut un S à lugubre)

  3. QuadPater

    Bonjour ! 🙂

    Mmes & MM. les Auteurs sont prié(e)s de ne pas stigmatiser publiquement les humbles Correcteurs. Quoi qu’il en soit, selon le lugubre Neveu de Tonton la France est elle aussi plurielle. Pourtant on ne met pas de S.

  4. Souris donc

    Autoflagellation pour remonter dans votre estime, Quad, que les lecteurs me pardonnent :
    Alcina ne serait pas tiré de l’Odyssée mais de l’Arioste : Orlando Furioso.
    On en apprend tous les jours, c’est l’avantage de l’illettrisme.

  5. Il restait à l’auteur la chance, avant le lever de rideau et pendant l’entracte, d’admirer une fois encore le plus beau théâtre d’opéra du monde.

  6. Souris donc

    Avant le lever de rideau et pendant l’entracte, j’ai admiré l’exposition de costumes, superbes. Il y avait un roi d’Aida, casque+cuirasse, bien 40 kg sur le dos, je suppose, et la chaleur des projecteurs. Et c’est pas tout ça, faut encore chanter là-dessous. Le cas échéant en se traînant par terre. Magie du théâtre, ils utilisent des résines ultralégères qui donnent parfaitement l’illusion du métal. Travail des accessoiristes et costumiers admirable de précision, même destiné à être vu de loin.

  7. plantigrade69

    La transgression n’a plus rien de transgressif, c’est du vu, revu, rerevu, rerevu….rerererererererevu depuis des lustres. Tout cela n’est plus que posture pour masquer le manque de talent.
    Ce n’est plus original, revenons à l’original!
    PS:
    En général, surtout chez Corneille, D aime A, et non E! ;o)

  8. Eden

    Bien ton article sourisdonc. Bien et utile. Moi aussi je déteste ces opéras revisités en costumes et décors modernes.
    On y vient pour la musique certes, pour la magie beaucoup et il faut que ces nouveaux metteurs en scène nous plongent dans le réel moche et inesthétiques.
    Haendel en plus…merci !
    En ce moment j’écoute beaucoup Didon et Enée ça me change de la musique italienne.
    Une dernière chose : les meilleurs chœurs sont anglais. Ils desservent avec brio les morceaux de Haendel.

  9. gironde

    Festival Haendel à Versailles, du 8 juin au 13 juilllet.
    Alcina en version de concert le 12 juin.
    Sans relecture, moche et insthétique

  10. gironde

    Mêmes réserves que vous sur les relectures.
    J’y ai vu une critique de l’american way of life métamorphosé en société de consommation.
    la toile peinte tombant des cintres à l’acte 3 en démontre la lourdeur didactique. Elle montre la ménagère américaine dans une esthétique publicitaire des années 50.
    Le flamboyant Haendel choisit Alcina qui métamorphose l’homme en animal et s’humanise en perdant ses pouvoirs.
    L’american way of life métamorphose l’homme en consommateur dont l’idéal est le pavillon de lotissement !

  11. gironde

    Les chanteurs qui se traînent au sol.
    Callas a été la première chanteuse qui ne restait pas statique face à l’orchestre, Callas a montré qu’une chanteuse devait être une comédienne.
    La surenchère veut des chanteurs-acrobates qui chantent dans toutes les positions.

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