En Normandie, hiver 1943

A grandes enjambées, grandes pour ses petites jambes de 9 ans, Bernard sans se presser remonte la rue Saint-Jean. La bruine du matin d’hiver laisse percer les premières lueurs de jour, qui déjà diffusent quelques pâles reflets sur les pavés mouillés.

Largement à l’heure pour arriver à l’école il marche d’une foulée sûre, mais non sans précaution car ses galoches neuves à semelles de bois accusent à chaque pas un début de glissade. A tout instant, de ses bras légèrement écartés, il se tient prêt à rétablir l’équilibre. Ses yeux pourtant ne s’attardent pas sur le sol, ils explorent le paysage immobile et gris enveloppant son regard. Pas âme qui vive dans la rue de la petite ville normande à cette heure matinale. Les couleurs, ou plutôt la couleur, révèle toutes les nuances de gris, du gris sombre du ciel au gris noir des toits d’ardoise, au gris autrefois rose des murs de brique, jusqu’au gris perle et brillant des pavés sur le trottoir et sur la voie déserte. Aucune lumière de ville, aucune lumière aux fenêtres dont tous les volets, d’ailleurs, restent encore fermés. L’occupant veille au black-out, de peur de renseigner les avions alliés…

D’un garage proche semble provenir un ronflement, accompagné d’un léger bruit de forge intermittent, saccadé. Bernard depuis quelques mois le connaît bien, ce bruit. Le père Gadbois, le vieux mécanicien, assure chaque matin le démarrage de son gazogène. Bernard parfois, le dimanche, va l’aider par plaisir dans cette opération qui lui fait approcher « la mécanique », manier quelques outils, voir vivre les pièces en mouvement. Le père Gadbois possède un Ausweiss permanent qui lui permet de circuler dans les limites du département à condition de prendre en charge les déplacements urgents. Peu d’autres véhicules civils circulent, et Bernard quelquefois participe aux courses de la vieille 402. Ainsi vient la récompense: après avoir plusieurs fois grimpé l’échelle, chargé les sacs de charbon de bois pour emplir la chaudière en forme de colonne installée sur le flanc droit de la voiture, puis avoir actionné le soufflet afin d’activer les braises, alors après une vingtaine de minutes de chauffe le moteur peut démarrer. Le père Gadbois s’installe au volant, Bernard à droite près de la colonne à gazogène, et on part en mission! Un peu poussif dans les côtes, le moteur ainsi alimenté, mais on roule, et Bernard en profite pour enregistrer déjà, dans sa tête de technicien en herbe, l’art et la manière de bien conduire.

La rue Saint-Jean est longue, mais déjà Bernard aperçoit, là-haut, le léger virage qui débouche sur la place de La Halle. Le ciel s’éclaircit un peu.

C’est à cet instant qu’il le voit. Les bottes d’abord, à la hauteur de son regard. Noires, brillantes, frappant le sol d’un pas régulier en descendant la rue en sens inverse. Alors progressivement Bernard lève les yeux vers la haute silhouette qui s’approche. Culotte gris clair, vareuse du vert trop connu de la Wehrmacht, ceinturon de cuir noir muni du pistolet dans son fourreau, long cou enfermé par le col argenté de la vareuse. Et la casquette impeccablement posée sur un visage glabre, long, dont la proximité maintenant permet de distinguer les yeux bleus étonnamment doux dans cette apparence générale raide et austère.

Déjà Bernard sent monter sa haine. Rien d’exceptionnel pourtant, il les voit, les subit, tous les jours, ces uniformes du vainqueur. Le vainqueur provisoire, lui répète sa mère, mais en attendant, le vainqueur omniprésent! Il ne peut s’habituer, chaque vision de cet uniforme lui serre le cœur.

L’Allemand a aperçu le jeune garçon marchant face à lui. Son attitude s’est imperceptiblement raidie, il marche comme à la parade. Soudain, arrivé à une dizaine de pas, Bernard le voit s’arrêter brusquement, pivoter sur sa gauche et s’immobiliser au garde-à-vous devant un magasin. Intrigué, l’enfant ralentit sa marche. S’approchant doucement il constate que ce n’est pas un magasin, mais un vaste miroir accroché au mur extérieur. L’officier examine sa tenue, tire sur un pli, rectifie l’angle de sa casquette, puis salue militairement devant sa propre image!

Fasciné par l’impressionnante silhouette qui maintenant se tourne vers lui, Bernard demeure immobile et ose lever les yeux devant l’officier. Celui-ci abaisse son regard:

– Bonjour jeune homme.

A peine un très léger accent… Le militaire sourit, reprend son attitude raide et tend la main. Bernard se fige, les bras au corps, regarde l’Allemand dans les yeux puis amorce un mouvement de côté pour continuer son chemin sans un mot. Alors l’officier rit plus franchement et sort de sa poche une barre de chocolat qu’il tend à l’enfant.

Un réflexe, un mauvais réflexe, Bernard prend le cadeau et s’enfuit. Quelques mètres en courant, honteux de lui-même, et il jette le chocolat dans le caniveau en se retournant pour montrer son refus. Las, le geste est gratuit car le militaire, déjà loin, ne regarde pas derrière lui. Mort de honte, Bernard ne bouge plus. Les larmes aux yeux, il aperçoit encore la silhouette vert-de-gris tourner le bas de la rue Saint-Jean, probablement vers la Kommandantur installée un peu plus loin.

Malgré les lourdes galoches aux pieds il faut maintenant courir pour entrer en classe avant que le prof ne referme la porte. Essoufflé, il traverse la cour déjà vide. Trop tard ! Il se rassemble un instant avant d’affronter les reproches de monsieur Jouhault, et frappe à la porte.

– Entrez !

Bernard se fait tout petit, mais chacun est déjà à sa place sur les bancs et comme la porte de la classe est à côté de l’estrade du maître il faut passer devant tout le monde. Et d’abord devant monsieur Jouhault…

– Excusez-moi, monsieur.

– Alors Nouhet, panne de réveil ce matin ? Vous ne l’aviez pas remonté hier soir ?

– Non, monsieur. Je suis parti à l’heure.

– Mais vous avez dû vous tromper de chemin…

Toute la classe, évidemment, s’esclaffe. Quand Jouhault plaisante, profitons-en.

– Monsieur, j’ai été…arrêté par un Allemand.

– Quoi ?

Les rires se figent.

– Euh, non, pas vraiment arrêté. Je l’ai croisé alors qu’il marchait vers la Kommandantur, et il m’a dit bonjour, et…euh, il.. il m’a donné un chocolat.

– Hou, hou !

Déchaînement de cris dans la classe, et ce ne sont plus des rires.

– Il a parlé à un Boche, hou, hou !

– Silence !

Monsieur Jouhault ne plaisante plus.

– Nouhet, donnez-moi ce chocolat.

– Monsieur, je l’ai jeté.

– Ah bon, allez à votre place. Et au prochain retard vous resterez en colle le jeudi après-midi.

Le professeur commence la leçon aussitôt. Il devine que tout commentaire additionnel ne serait pas sans risque. La ville est occupée, d’autres expériences ont montré que des propos rapportés peuvent conduire très loin. Et il pense à son réseau…

Bernard a rejoint son banc, il sort ses cahiers du cartable. Son voisin est un bon copain, mais il lui pousse durement l’épaule en chuchotant:

– A la récré je te casse la gueule!

Le pire, c’est qu’ils vont tous vouloir en faire autant. La classe n’est pas très suivie, même le prof semble moins attaché à expliquer, à démontrer, à convaincre, lui qui d’habitude emporte si facilement l’adhésion de ses jeunes élèves.

La récréation. Tout le monde sort dans l’excitation, les bavardages s’échangent sur un ton plus haut que de coutume. Ils sont nombreux à entourer Bernard, les invectives pleuvent.

– Salaud! Traître! Collabo!

La classe entière est là, ils poussent le garçon du coude, des épaules. Le pauvre recule dans un coin du préau, tente de se défendre. Mais lui-même ressent trop de honte pour faire face. Arrive le « surgé », qui éloigne les assaillants. Bernard crie de toutes ses forces:

– C’est pas vrai ! Je vous jure que c’est pas vrai, je suis pas collabo!

– Prouve-le!

– Oui, je le prouverai. Je combattrai les Boches, mieux que vous tous!

– Silence, tout le monde en rang!

Jamais fin de récréation ne fût tant appréciée par Bernard.

Ce texte est un passage, condensé et adapté, du roman « Né de Père disparu ». (Raoul Rouot, Muller édition, 2006)

13 Commentaires

  1. Marie

    ha la rue Saint Jean ….

  2. Guenièvre

    Les enfants sont bien cruels entre eux…et le mot « collabo » entamait dans notre pays une longue carrière qui se poursuit de nos jours…
    J’avais un collègue, normand lui aussi, qui aimait le chocolat plus que de raison. Il expliquait cette gourmandise par le fait qu’il en avait été très frustré pendant la guerre. Excuse facile ou réalité ?

  3. Réalité, Guenièvre, n’en doutez pas!
    Marie, une « Rue St-Jean » vous dit quelque chose?

  4. Marie

    Bien sûr Impat nous fûmes caennais ! De plus la grand mère de mon mari y est née rue Caponière et y a rencontrée place de la République près du kiosque à musique son futur époux officier en garnison au Chateau .

  5. Marie

    @Impat
    http://www.musee-de-normandie.caen.fr/emeute/halle/st_sauv2.jpg la place de la halle c’est la place Saint Sauveur je suppose?

  6. Marie,
    Non, la ville où s’est déroulée l’anecdote du chocolat allemand est une bourgade normande beaucoup moins importante que Caen. Cette ville s’appelle Laigle, en Pays d’Ouche. La rue St-Jean y existe encore, mais raccourcie car la moitié fut débaptisée en 1945 pour honorer un grand résistant de la ville mort en déportation.
    La rue St-Jean de Caen est une quasi avenue, d’une autre taille que celle de Laigle. Elle est, comme la totalité des rues de Caen de construction des années 1950 car la ville en 1945 n’était plus que décombres. Seules exceptions, la rue St-Pierre, les abbayes et les églises.

  7. Et merci, Marie, pour les photos de Caen d’avant la guerre. Une ville que je n’ai pas connue, qui portait le même nom que la Caen actuelle…

  8. Guenièvre

    J’ai traversé Laigle une fois il y a deux ans lorsque je suis allée passer 8 jours dans la maison familiale de mon gendre, dans un petit hameau près de Carrouges. Belle région très verte et très généreuse en fruits et champignons !

  9. …et pour cause, Guenièvre, car elle est aussi très généreuse en pluies!

  10. Marie

    L’Aigle le pays des aiguilles ma belle mère y passait de délicieuses vacances dans l’entre deux guerre aux Gondriers sur la commune Saint Martin d’Ecubley

  11. Marie, vous connaissez toute la Normandie par coeur!
    (le nom de L’Aigle était Laigle en 1943)

  12. Marie

    Par coeur pas tout à fait je connais la Basse mieux que celle de l’autre côté de l’iau!

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