Mathieu et Philippe, Économie et Philosophie

Un lycée d’une petite ville normande. Années soixante. Classe de première.

Les deux copains sont les bons élèves de leur classe, tous deux pensionnaires, l’un et l’autre alternant les notes du meilleur niveau en maths comme en français, en latin comme en physique. Curieusement, les autres leur ont donné un surnom commun: les deux matheux. Curieusement, car ils sont aussi brillants en lettres qu’en sciences. Est-ce parce que ces garçons et ces filles, moyens ou moins bons, se sentent plus distancés par les arcanes mathématiques qu’ils ne le sont par les textes et les traductions d’auteurs? Parce que les élèves « standard » ne perçoivent pas devant la littérature une barrière aussi infranchissable que devant les maths?

Le prof de latin a pourtant qualifié publiquement Philippe et Mathieu de « latinistes distingués » mais rien n’y fait. Pour leurs condisciples, ils sont et restent « les matheux ». C’est en tant que matheux que les filles les admirent, en tant que matheux que les garçons les appellent parfois à l’aide.

Eux-mêmes cependant ne penchent vers aucun domaine. Sans être fanatiques du travail pour le travail, ils se consacrent avec une ardeur similaire à la solution d’un problème de math ou à la traduction d’un poème de Virgile.

Les professeurs de lettres et de math ont évidemment décelé leur capacité de travail et d’initiation. Chacun de ces maîtres, ouvertement, a entrepris de les convaincre de poursuivre ensuite vers leur propre domaine. Le prof de français et latin, un jeune parisien à l’aspect frêle et pâle portant lunettes aux fines montures, a séduit toute la clase par l’animation qui s’empare de lui dès les premières minutes de cours. Séduction vite renforcée en milieu d’année par une coutume instaurée à son initiative. Chaque jeudi après-midi, Monsieur G. arrive au lycée en bicyclette et emmène tous les volontaires, soit quasiment tous les élèves de sa classe, à une promenade cycliste aux environs de la ville. Là, en pédalant ou au profit de quelque arrêt bucolique, il leur parle. De César ou de Cicéron, de Molière ou de Voltaire, de l’Histoire des lettres françaises, de la beauté de la langue…il leur parle. En riant, en soufflant un peu en haut des côtes, en attendant les retardataires…il leur parle. Et tous ses étudiants, les bons et les cancres, l’écoutent et n’oublieront jamais ces leçons qui n’étaient pas des leçons mais marquaient les esprits mieux que les leçons. Ils l’écoutent, et ils l’adorent.

Le prof de math, lui, est un homme plus austère. Martiniquais d’une quarantaine d’années, Monsieur M. sourit peu et parle d’une voix basse, monocorde. Mais émane de lui une sorte de gravité sereine mêlée à une autorité naturelle qui lui confèrent un pouvoir de conviction de grand poids. Comme Monsieur G., Monsieur M. est vénéré par la classe toute entière, mais naturellement plus encore par Philippe et Mathieu qui ont la chance de joindre, à l’admiration pour un homme, le plaisir d’apprendre à maîtriser une discipline qu’ils aiment.

Inutile de préciser que Monsieur M. pousse les deux garçons vers une bonne classe de taupe, tandis que Monsieur G. rêve tout haut de les voir intégrer une grande khâgne. Sans en rien dire au collègue, ils ont déjà pris contact pour les années scolaires à venir avec un des meilleurs lycées parisiens.

L’été du bac.

Quant à Philippe et Mathieu, ils n’oublieront jamais ce début d’été. Chaque soir après l’étude et avant l’entrée au réfectoire ils déambulent côte à côte sur la longueur de la cour, à parler de tout et de rien. Le bac prochain ne quitte pas leur esprit, néanmoins le thème récurrent qui revient souvent après les premiers pas, concerne l’étape suivante. Philo ou Math Elem, puis Khâgne ou Taupe ?

Philippe voit dans les études littéraires une proximité avec le destin de l’humanité, il est sensible à la réflexion interne sur les infinis méandres de la pensée. Il trouve dans la philosophie une noblesse qu’il oppose volontiers à un « terre à terre » scientifique. Sa pensée le conduit volontiers à voir un moyen dans la science, une fin dans la réflexion littéraire et philosophique.

Mathieu rétorque en abondant dans le même sens, ajoutant néanmoins que le domaine littéraire est une impasse car pour un individu il ferme la voie à tout approfondissement de la connaissance scientifique. Regarde autour de nous, dit-il à son ami. Avec M. nous pouvons discuter philo ou littérature. Il s’y révèle moins savant que G. mais tous les auteurs, toutes les théories, lui sont accessibles. À l’inverse, essaie de parler avec G du calcul différentiel, c’est tout juste s’il comprend encore de quoi il s’agit. Eh bien moi, je refuse de me retrouver un jour isolé dans mon domaine, même si c’est un beau et vaste domaine, et d’être devenu incapable d’échanger quoi que ce soit avec les grands scientifiques.

Oui, lui répondait Philippe, on peut imaginer Einstein discutant philosophie avec Bergson, mais ce même Bergson pourrait-il parler de calcul tensoriel avec Einstein?

Sous les tilleuls embaumant la cour, les discussions reprenaient ainsi chaque soir. Elles se poursuivaient quelquefois à table, mais au réfectoire l’ambiance était plutôt aux blagues de potache qui fusaient bien vite au travers de la table partagée par d’autres « internes ». Après le dîner on remontait en étude de 8 heures30 à 10 heures. Les dernières révisions du bac s’y déroulaient près de la fenêtre ouverte, entrecoupées de regards vers la nuit tombante embaumée du parfum des tilleuls. Ce parfum qui reste lié pour Mathieu, soixante années plus tard, aux versions latines…

Il lui arrive encore de passer devant la cour du lycée, mais il ne reste rien de ce temps d’étude. Tous les bâtiments scolaires ont été détruits, laissant la place à des immeubles HLM. Les tilleuls n’existent plus. Seul subsiste le vieux mur d’enceinte que des générations d’élèves avaient consacré au jeu de pelote à la main.

Les professeurs réussirent leur démarche. Les deux garçons se sont retrouvés l’année suivante à l’internat du lycée parisien. Mais leur choix les a amenés sur deux voies différentes. Philippe en philo, puis en khâgne, est devenu agrégé de lettres, professeur et écrivain. Mathieu a choisi math elem puis la taupe, il est ingénieur.

Aujourd’hui.

Aujourd’hui le lien n’est pas rompu. Il n’y a plus de cour de récré ni de tilleuls mais les discussions se poursuivent et le même thème revient souvent. D’autant plus souvent que cette opposition entre littéraires et scientifiques semble avoir basculé vers une opposition plus politique entre « intellectuels et artistes » d’une part, et « utilitaristes » d’autre part, ces derniers souvent assimilés à ce qu’il y a de pire pour les premiers: des libéraux.

Le processus d’établissement de la barrière mentale est le même. Un certain mépris des intellectuels, théoriciens aux mains propres, pour les hommes de terrain qui sont réputés ne réfléchir qu’au côté efficace des choses, donc bassement pratique.

Le discours de Philippe ne concerne que les idées. Il n’affiche pas de mépris pour son ami Mathieu, néanmoins une once de condescendance apparaît chaque fois que ce dernier veut l’entraîner vers des considérations touchant à l’évolution concrète des choses, à l’efficacité de l’action. Face aux difficultés de ses concitoyens, Philippe est heureux s’il arrive à les convaincre d’adhérer aux idées qu’il estime plus sociales. Il pense, comme on a pu lire récemment sur ce site, « qu’on ne s’élève pas l’âme en étudiant des courbes de rentabilité interne ».

Mathieu, lui, est heureux s’il met en œuvre des solutions concrètes visant à améliorer leur éducation, leur niveau de vie, leur emploi. Mais pour Philippe, ces dernières considérations fleurent le consumérisme qui représente le mal de notre société.

Mathieu aime que ses compatriotes disposent d’un maximum de choix, qu’ils aient la possibilité d’orienter leur vie selon leurs désirs. Cela entraîne de la part de Philippe, une accusation récurrente de libéralisme et de consumérisme. Et Mathieu fait connaître son étonnement face au rapprochement de ces deux termes. Il est vrai, dit-il, que le peuple consomme plus facilement dans un pays libéral que dans un pays socialiste, mais cela n’est dû à rien d’autre qu’à la relative rareté des produits et services à consommer dans un monde socialiste…

Il leur arrive fréquemment de conclure que l’un s’est orienté vers une culture philosophique, l’autre vers une culture économique. Peuvent-ils encore se comprendre? L’un a plus de mal que l’autre, mais tous deux le souhaitent car leurs années de lycée ont imprimé en eux la conviction que les deux cultures se valent et se complètent.

13 Commentaires

  1. desavy

    La culture économique est donc une culture libérale. Au moins, cela fera plaisir à Georges.

    Dans les deux compères, il y en a un qui a l’air mieux vu que l’autre.

  2. … »La culture économique est donc une culture libérale. »…
    En effet, en ce sens qu’un économiste ayant les yeux ouverts, s’il n’est pas libéral à l’origine, le devient. Car que voit-il ? Il voit que les économies qui fonctionnent le mieux sont celles des sociétés libérales.
    Mais que signifie  » économie qui fonctionne bien »?
    Cela signifie « une économie qui enrichit toute sa population et arrive à atteindre le plein emploi ».

  3. QuadPater

    Un peu HS mais pour rebondir sur les propos d’Impat, je me demande depuis longtemps si le plein emploi ne devrait pas être considéré comme une conséquence « naturelle » d’une économie sainement auto-régulée plutôt qu’un objectif à atteindre par des mesures contraignantes.

  4. QuadPater, c’est aussi mon avis (sauf que je ne me le demande pas…-:)). Et justement qu’est-ce qu’une  » économie sainement auto-régulée »…?
    C’est une économie libérale.

  5. desavy

    Je me demande s’il n’y a pas une confusion entre théorie libérale (pour ne pas dire idéologie mais ce terme a désormais une connotation péjorative) et économie, non pas libérale mais capitaliste.
    En effet, je ne comprends pas comment notre pays peut être qualifié de libéral avec un taux de prélèvements obligatoires supérieurs à 40%. J’aurais pu prendre aussi le cas des États-Unis dont la dette est supérieure à 100% du PIB. Enfin, l’État a joué un rôle essentiel dans la croissance des nouveaux pays industrialisés asiatiques.
    Les exemples peuvent être multipliés à l’envie : aucun pays n’est libéral. Alors vous pensez bien, l’ultra- libéralisme rabâché par la bien-pensance existe encore moins.

  6. Aventin

    La lettre ou le chiffre. Le chiffre appartient d’abord à la machine, à tout ce qui en nous est machinal et calculant, il est figé et mort pour l’immanence.

    Au commencement était le Verbe.

    Le chiffre est du monde, la lettre dans le monde.

    L’économie contemporaine est d’abord une idéologie, c’est à dire une certaine conception de l’homme et du monde. A l’oeuvre, elle donne des résultats monstrueux et catastrophiques. Regardez !

    De toutes façons l’économie n’est pas, n’a jamais été, une science dur ou fondamentale, c’est dans le meilleur des cas une science appliquée – et encore…

    Que d’intelligences se sont perdues à étudier les âneries économiques accumulées.

    Il n’y a pas de culture économique, seulement un amas de résultats, courbes et calculs, dont est parfaitement maître cette multitude de spécialistes idéologues qui ne font que se tromper depuis que l’on entend parler de « science économique ».

    Ces messieurs ne peuvent qu’exsuder l’erreur dans leur volonté de tordre le réel par le dogme.

    La science économique est l’école de la rationalité réduite au calcul.

    Hayek – et autres… – a dit bien moins qu’Horace en quelques Odes, il n’a même rien dit ce pauvre Hayek…

  7. … »aucun pays n’est libéral. »…
    C’est vrai, si « libéral » signifie 100 % libéral. Néanmoins on peut parler d’un curseur du libéralisme, qui peut aller de 0 à 100 %. La France s’y situerait plus proche du zéro que par exemple les Etats-Unis qui pourtant sont loin du 100 %.
    Cela dit, le libéralisme dont parle cet article se fout des théories d’untel ou untel, et ne s’appuie pas sur un pourcentage de tel ou tel taux. Ce libéralisme, directement attaché au mot liberté, est celui qui permet entre autres choses:
    De se déplacer et de s’installer selon ses propres choix
    D’acquérir ou de vendre un bien selon les seules lois du marché.
    D’adhérer au parti que l’on veut, de créer une association ou un parti sans limitation.
    De créer une entreprise en trois heures, et non en trois mois de démarches.
    D’embaucher et de licencier librement.
    D’inscrire ses enfants dans l’école de son choix.
    D’enseigner selon des programmes libres.

  8. QuadPater

    Impat :

    qu’est-ce qu’une ” économie sainement auto-régulée”…?
    C’est une économie libérale.

    Je ne suis pas complétement certain que le libéralisme ne comporte que des boucles auto-régulées (cf. cybernétique), d’où mes interrogations.

  9. Justement, QuadPater. Vous avez écrit à juste titresainement auto-régulées. Pour moi cela signifie pas que </b< auto-régulées.
    Votre phrase, il est vrai, pouvait être interprétée dans l'autre sens.

  10. Quel gras charabia ci-dessus, pardon! Cela m’apprendra à jouer les savants en html.
    Voici ce qu’il fallait lire:
    Justement, QuadPater. Vous avez écrit à juste titre sainement auto-régulées. Pour moi cela signifie pas que auto-régulées.
    Votre phrase, il est vrai, pouvait être interprétée dans l’autre sens.

  11. QuadPater

    Chevron ouvrant devoir être équilibré par chevron fermant. Sinon HTML cagater message.

    Impat vous êtes gentil mais ce que j’ai écrit n’a pas de sens. Soit un mécanisme s’auto-régule, soit non. Mais il ne le fait pas « sainement ».

    Bref ma question était « tous les mécanismes d’une économie libérale sont-ils auto-régulés ? »

    Nous avons eu un exemple récent de Kaplan avec les économies « automatiques » générée par la raréfaction d’un produit : produit abondant et pas cher : prix bas –> grosse consommation –> raréfaction –> prix augmente –> moins de consommation.

    Un pays 100% libéral pourrait-il le rester dans le monde tel qu’il est actuellement ? Ou lui faudrait-il lâcher du lest ?

  12. Il lui faudrait, sans aucun doute, lâcher du lest. Un minimum de régulation me semble nécessaire. Je pense que le critère de principe, si on veut simplifier en une phrase, est que l’Etat doit réguler, mais en aucun cas il ne doit « faire » lui-même. Contrôler (au sens français) mais ne pas exécuter.
    Par exemple, les écoles doivent être entièrement libres, mais l’Etat doit disposer d’un corps d’une centaine d’inspecteurs pour leur attribuer un label de qualité. Ce corps d’inspecteurs pouvant lui-même être sous-traité à une entreprise privée. (cf Bureau Veritas)
    Je suis sûr que GK en est bien d’accord, mais il caricature un peu pour se faire bien comprendre, et il a raison.

  13. QuadPater

    Impat, l’actualité nous donne l’occasion d’une application concrète. Certaines régions sont des « déserts médicaux ». Quand le vieux médecin de campagne prend sa retraite, un village entier (ou plusieurs) n’a plus de toubib parce que les jeunes qui acceptent encore d’exercer à la campagne se regroupent en cabinets.

    Que faire ?

    Laisser faire ? la situation va automatiquement s’aggraver. Si 3 médecins se partagent un bout de région assez vaste et travaillent donc au maximum, il suffit que l’un d’eux s’en aille et ne soit pas remplacé pour que les 2 restants soient surbookés. La qualité de la couverture médicale va chuter ; un jeune qui enquête avant installation sera découragé, etc. La solution « libérale » (c’est le cas de le dire !) mène à une impasse.

    Comment réguler ? je vois 2 façons

    – une prime à l’installation dans la cambrousse. Versée par… ? ben l’état, ou un organisme public quelconque. Tout en croisant les doigts pour que ce soit assez motivant.

    – une contrainte comme celle imaginée par l’Ordre des Médecins : obliger un nouveau diplômé à exercer pendant 5 ans (je crois) dans le département où il a fait ses études. Ça ne me paraît pas la plus mauvaise solution. Les étudiants ne sont pas contents, certes, mais après tout, l’OM peut leur rétorquer que les règles changent et que c’est comme ça.

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