I Have a Dream

C’est la fête de la musique.
Voici un conte de fée. De fête.
Il était une fois un petit garçon né avec un spina bifida. Une malformation osseuse gravement handicapante. Avec une atteinte des reins et de la vessie. Il passe son enfance à l’hôpital, d’opération en opération.
Il finit par marcher, difficilement, avec une canne. La plupart de ses activités, il doit les faire assis. Il souffre d’une scoliose majeure qui le rend bossu.
L’enfant observe son entourage médical, et à l’âge où d’autres veulent conduire des trains ou des avions, lui veut être docteur. Un rêve irréalisable?
Non, il entreprend des études de médecine, devient médecin et exerce pendant 2 ans.
Quel est le rapport avec la fête de la musique?
C’est qu’il a un autre rêve: devenir chef d’orchestre.
Chef d’orchestre? Tordu, bossu, incapable de tenir debout? Un rêve irréalisable?
Non. A 35 ans, il EST chef d’orchestre. Et pas qu’un peu. Il débute à Covent Garden, vous vous rappelez? Covent Garden, créé par Haendel. Dont il deviendra chef principal.
Le voici. C’est Jeffrey Tate. C’est le seul chef d’orchestre qui dirige assis:

Il a dirigé toutes les grandes scènes lyriques: New York, Paris, Salzbourg…
Éblouissante discographie chez EMI (Haydn, Mozart, Grieg, Strauss, Berg…):
http://www.musiclassics.fr/artistes-interpretes-musique-classique/jeffrey-tate.html
Un être atypique qui a trouvé son dépassement dans la musique. Le documentaire «Une force unique» qui lui a été consacré sur ARTE n’est plus disponible.
Mais Tate va diriger en octobre à Paris, The Rake’s Progress, de Stravinski.
Allez-y. Si vous ne le pouvez pas, ouvrez vos yeux, ouvrez vos oreilles. Jeffrey Tate n’a pas peur des mises en scène aventureuses à grands coups de praticables (Olivier Py), mais cet opéra s’y prête, un collage stylistique revendiqué de Cosi fan tutte et de Don Giovanni, l’histoire d’une déchéance, faisant intervenir le cirque avec femme à barbe et clown nain, le diable à qui on vend son âme, orgie, cabaret, bordel sado-maso, cimetière, squelettes et asile.
La spiritualité sous des bouffonneries et provocations qui ne nécessitent pas de relecture, car c’en est une dès le livret, dès la partition (sauf la bannière style CGT avec poing levé, c’est plus fort qu’eux, faut qu’ils mettent la lutte des classes quelque part).
La mise en scène d’Olivier Py fut huée ET ovationnée en 2008. Bref, controversée.
http://www.opera-online.com/items/personnalities/jeffrey-tate-1943

Si vous allez à la fête de la musique, emportez dans un coin de votre coeur une pensée pour Jeffrey Tate, bossu, contrefait. Lumineux.

20 Commentaires

  1. kravi

    Souris, merci pour ces précisions — que j’ignorais — sur ce chef. Je constate tous les jours dans ma clientèle que les êtres qui parviennent à dépasser leurs souffrances infantiles font des étincelles. Je ne sais s’ils sont exceptionnels et en quoi, mais cette capacité de résilience n’est pas donnée à tout le monde.

  2. plantigrade69

    Souris, vous faîtes erreur, il n’est pas assis, il vole, et nous emmène avec lui.
    Dans la même veine, le fabuleux baryton Thomas Quasthoff, l’extraordinaire violoniste Itzhak Perlman, sans oublier le merveilleux et regretté Michel Petrucciani…

  3. Il faut voir et entendre, sur les videos obligeamment portées en liens sur l’article par l’auteur, l’autorité absolue, impressionnante, du maestro pour être ébloui.
    Cumuler, pour un homme valide, un doctorat de médecine puis une carrière de très grand chef d’orchestre, serait déjà exceptionnel. Réussir cela avec un handicap lourd est infiniment respectable.
    Merci Souris Donc, votre article honore Antidoxe.

  4. Saul

    Très bel article

  5. Quelqu’un sait-il si le nom de Jeffrey Tate provient de la même famille que celui du Tate Museum?
    Simple curiosité.

  6. Merci Jeffrey, merci Sourisdonc !

  7. Patrick

    Merci Souris pour cet article sympathique.

  8. hathorique

    Bonjour à tous
    Merci à vous Souris d’être sortie de votre retraite pour cet bel hommage à un chef d’orchestre exceptionnel.
    et pour Itzhak Perlman ce merveilleux violoniste pétri d’humanisme

  9. Souris donc

    Jeffrey Tate avait donné une interview à Diapason, où il disait qu’il avait été boursier pendant ses études de médecine à Cambridge, il doit venir d’une famille plutôt modeste, ne pratiquant pas le mécénat.
    Sa page wiki est vide, ce n’est pas un maestro connu du grand public, car spécialisé dans l’opéra, il dirige dans la fosse. Il est filmé de face, mais sur la vidéo 1 (de la mosaïque en fin de vidéo) on peut le voir arriver à la répétition avec sa canne et s’installer sur son podium aménagé avec la barrière et le fauteuil pivotant.

  10. Souris donc

    Merci à tous, J’étais sûre que vous seriez charmés par Jeffrey Tate
    Aussi un fin connaisseur de l’architecture romane. Qui le sait ? Il dit qu’il lui est vital d’irriguer son art par les autres arts, notamment la peinture et l’architecture.
    Et qu’il ne veut pas se laisser dévorer par la direction d’orchestre.

    Il est plus connu Outre-Rhin, où il a été l’assistant de Boulez-Chéreau sur le Ring.
    C’est l’anti-star. Il préside une association de spina bifida, sans entretenir sa popularité sur le dos de ceux qu’il défend. Par contre les gays se servent de lui pour leur combat, on connait son homosexualité, le nom de son compagnoin, sa collection de porcelaines, ce qu’il mange et ce qu’il boit…

  11. Aventin

    J’ai un rêve : le recul rapide, massif et irrémédiable, de l’expansion de la langue « anglo-américaine » dans mon joli pays.

    C’est permis ou c’est soft power obligatoire à tous les étages – toutes les chaînes -, à la schlague et à la winchester ?

    Le marché dérégulé dévorant voracement les peuples n’irait-il pas de paire avec l’expansion de la langue commerciale « anglo-américaine » ? Planquons-nous, l’homme « civilisé » débarque, avec courbes de rentabilité dans les bagages.

    Résistance ! telle une tribu d’irréductibles voyant avancer, du fin fond de son Amazonie, les bulldozer et la déforestation !

    Mais que sont les Indiens devenus ?

    They made a dream ?

  12. Guenièvre

    Je pourrais être d’accord avec vous Aventin tellement les expressions anglaises utilisées à tout moment m’agacent surtout quand nous avons, en français, mille manières d’exprimer la chose.
    Mais là , je trouve que vous tombez complètement à côté de ce que vous voulez dénoncer ! « I have a dream  » est devenu justement le symbole d’une résistance à la domination. C’est l’un des plus beaux discours du XXè siècle qui a inspiré les opprimés dans le monde entier . Ce n’est pas une expression anglaise, c’est devenu une expression universelle et le fait qu’elle soit  » en anglais » est anecdotique !

  13. Aventin

    Le seule problème, c’est que depuis 45, le pays de la liberté sauvage travaille au 45 un peu partout dans le monde. Pour le monde, c’est un cauchemar. Mais l’idéologie américaine vous (nous) a bien été vendue Guenièvre, et le monstre a récupéré un discours d’affranchissement – King – qu’il ne cesse de projeter – avec bien d’autres images d’Epinal ou discours représentant cette idéologie américaine – sur un drapeau qui flotte sur je ne sais combien de bases militaires dans le monde. Dany Robert-Dufour a écrit des choses intéressantes sur les malheurs et la perversité que trimbale ce libéralisme qui fleurit à la bouche du canon.Le complexe militaro-industriel est notre ami, et puis l’ami du monde aussi !

  14. Guenièvre, 23 juin 2012 à 14:12
    En effet, si justifiée que soit la cause du rejet d’expressions anglophones inutiles, l’exemple de « I had a dream » est certainement le dernier qu’il faut citer pour la défendre.

  15. They made a nightmare…

  16. Souris donc

    Ich bin ein Berliner. Moi, Président. Ça s’appelle une figure de rhétorique, Aventin.

    Tiens, d’autres expressions passeront à la postérité comme figures de style :

    Dégage ! (Place Tahrir)

    Cass’toi, pov’con ! (Salon de l’Agriculture)

    A l’intention des malcomprenants :
    Un enfant difforme réalise deux souhaits, bien que les fées ne se soient pas penchées sur son berceau.

    Il faudra un jour qu’on se penche sur l’emploi du mot rêve.
    C’est l’objet de l’association Petits Princes : « Réaliser les rêves des enfants gravement malades »
    C’est aussi l’objet d’une affiche de propagande nordcoréenne : « Donnons des rêves à nos enfants »
    (in Evadés de Corée du Nord, J. Morillot et D. Malovic, 2004, Presses de la Cité).

    Itzak Perlman : sa vie est un roman. Qui s’y colle ? Rotil ?

  17. Expat

    Merci souris, je connaissais Tate, mais pas sa vie. Il y a des êtres dans cette vie !

  18. Aventin

    @ Souris

    Rhétorique est un mot français. Votre expression est anglaise. C’est donc pire que ce que je pensais. Ce n’est pas la langue anglaise que vous propagez dans mon beau pays, mais les référents culturels d’un autre peuple – respectable par ailleurs – et ce comme si ces référents étaient les nôtres (c’est surtout cela le drame). L’idéologie américaine est une catastrophe préjudiciant aux américains eux-mêmes.

    En matière de courtes phrases vous nourrissant l’âme – bof bof votre I have a dream, très ado finalement – je préfère Chamfort : Maximes et pensées. L »auteur susmentionné a une autre gueule sur le plan littéraire et a la courtoisie et le bon goût d’être du coin.

    ps : ce Monsieur n’ayant pas de rapport avec le chanteur du XXème siècle, vous trouverez ci-dessous un lien explicatif :

    http://fr.wikipedia.org/wiki/S%C3%A9bastien-Roch_Nicolas_de_Chamfort

  19. Souris donc

    Bonjour vous tous !
    Un post scriptum
    C’est Olivier Py qui met en scène The Rake’s Progress de Stravinski, que Jeffrey Tate dirige.
    Je disais que la mise en scène provocante d’Olivier Py était en adéquation avec l’œuvre que Stravinski avait voulu iconoclaste. Les chanteurs qui se trainent au sol, l’ambiance rouge et noire de cabaret, ne sont pas choquants comme dans une relecture de Haendel, lugubre et sursaturée de sens.

    Or voici, actuellement à Lyon, par le même Olivier Py, un contresens par la surenchère : Carmen, en…string. La nuisette rouge remplace le drapeau…
    D’accord, Carmen est une espagnolade-castagnettes sans grande envergure.

    http://www.leparisien.fr/lyon-69000/carmen-mise-a-nu-en-version-cabaret-par-olivier-py-a-l-opera-de-lyon-26-06-2012-2065575.php

    (La réservation pour The Rake’s Progress à Garnier ouvre le 3 septembre sur Internet et le 4 au guichet. Présentation vidéo sur le compositeur et la mise en scène, rien hélas sur J. Tate) :

    http://www.operadeparis.fr/saison_2012_2013/operas/the-rake-s-progress-stravinsky/detail/

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