Une enfance à la campagne dans les années 50-60


Comme vous êtes loin, paradis parfumé,
Où sous un clair azur tout n’est qu’amour et joie,
Où tout ce que l’on aime est digne d’être aimé,
Où dans la volupté pure le coeur se noie!
Comme vous êtes loin, paradis parfumé!

Mais le vert paradis des amours enfantines,
Les courses, les chansons, les baisers, les bouquets,
Les violons vibrant derrière les collines,
Avec les brocs de vin, le soir, dans les bosquets,
Mais le vert paradis des amours enfantines,

L’innocent paradis, plein de plaisirs furtifs,
Est-il déjà plus loin que l’Inde et que la Chine?
Peut-on le rappeler avec des cris plaintifs,
Et l’animer encor d’une voix argentine,
L’innocent paradis plein de plaisirs furtifs?

Les Fleurs du mal, Charles Baudelaire

Dès dix ou douze ans, tous les enfants du hameau participaient aux travaux de la ferme: on gardait les vaches, on donnait à manger aux poules et on allait chercher de l’herbe pour les lapins. On arrachait les betteraves fourragères: on était d’abord obligés de donner des coups de pied pour les déraciner un peu et, au moment de les extraire, on s’arc-boutait et on se retrouvait souvent le cul par terre. On ramassait les pommes de terre sous le soleil de septembre doux et tendre, celui qui annonçait la rentrée des classes. Les adultes triaient les grosses et les moyennes, toutes celles qui pouvaient décemment nourrir les humains, et nous passions derrière eux pour récolter ce qui restait et qui constituerait la pâtée des animaux domestiques. On cueillait l’oeillette (variété de pavot) dont on mangeait quelques têtes, croquant sous la dent les graines huileuses et odorantes. Plus tard vers 13 ans on conduisait, quand il y en avait un, le tracteur, au moment des moissons ou du fumage des terres: cela faisait un homme de plus pour les travaux de force. Mais les journées les plus marquantes, parce qu’elles étaient en même temps une fête, étaient celles des battages. Levés à 5 heures du matin pour éplucher les oignons qui serviraient à la soupe de dix heures nous pleurions toutes les larmes de notre corps malgré les «trucs» que les âmes charitables nous donnaient pour éviter ce désagrément. A six heures arrivaient les hommes qui s’enfilaient un café, un morceau de pain avec du fromage, et pour certains, un demi verre de «goutte» (eau de vie à base de marc de raisin, autour de 50 degrés). Il fallait aider les femmes à la cuisine et surtout, c’était un rôle qui me tenait à cœur et que je remplissais avec une petite parisienne en vacances, il fallait passer deux ou trois fois dans la journée avec la bouteille de vin donner à boire aux travailleurs qui n’étaient pas moins de dix ou douze. Sur le haut de la batteuse la poussière de blé faisait un halo qui entourait celui qui coupait les ficelles des gerbes avant de les guider dans la machine. Son visage et ses bras étaient très vite marbrés de crasse ou s’incrustait la balle du grain. Ceux qui lui fournissaient les bottes de céréales n’étaient pas mieux lotis: sous les tuiles du hangar ou de la grange, la chaleur moite les transformait en éponges grisâtres. Pendant des journées entières, les plus costauds et les plus trapus montaient au grenier des sacs de 80 kilos, sur des échelles souvent de guingois. Ceux-là étaient choyés selon l’adage en vigueur: «l’alcool donne des forces» et on semblait penser qu’une ration supplémentaire de vin protégerait leur dos. Tant que la batteuse fut actionnée par la locomobile celui qui était chargé d’alimenter la chaudière terrorisait les petits enfants: mi-Vulcain, mi- Jacques Lanthier, rouge à cause de la chaleur et noir à cause du charbon, il avait la faculté d’arrêter ou de faire repartir la machine infernale en actionnant un sifflet strident qui vrillait les oreilles. S’il y avait des « privilégiés », c’était peut être ceux qui récupéraient la paille au bout de la presse. Mais il avaient une responsabilité qui n’était pas des moindres: la construction de la meule – ici on disait «le plongeon» – Un «plongeon» de travers risquait de les faire plonger de haut sur la terre battue ou de s’effondrer plus tard et être la cause d’accidents.
Au fur et à mesure que le temps a passé les gentilles remarques des gars qui accueillaient notre arrivée se transformaient en plaisanteries gaillardes qui nous faisaient rougir jusqu’aux oreilles. Ces années là personne ne souffrit de la soif …
On n’avait pas d’éducation sexuelle à l’école et nos parents n’étaient pas très loquaces sur le sujet. Pas loquaces sur grand chose d’ailleurs… On apprenait en regardant autour de nous: la vache et le taureau (avant l’insémination artificielle dans les années 60), le coq et la poule, les canards … nous portions à tous les animaux un intérêt croissant lorsqu’ils étaient en période de rut avec, il faut le dire, une tendresse particulière pour les chiens qui ne demandaient qu’à nous instruire et qui nous faisaient des travaux pratiques à répétitions. Ah la stupéfaction un peu inquiète devant les canidés collés! Est- ce que les humains subissent aussi ce genre de péripétie? Moi, je lisais tout ce qui me tombait sous la main : «Autant en emporte le vent» à 12 ans . Le « Prends-moi là dans la boue » de Scarlett à Ashley m’avait fait grande impression!
Dans nos périodes de liberté, on avait des jeux toniques, on était toujours en train de courir ou de sauter: pas d’enfants obèses à l’époque! On jouait à la marelle , à «je déclare la guerre », à «l’attaque de la diligence» , un vieux vélo sans pneu ni frein que l’un d’entre nous enfourchait en haut d’une côte et que les autres devaient arrêter en lançant des bâtons dans les roues au moment où il dévalait la pente; j’en ai encore des souvenirs sur le nez! Et puis il y avait, et ça avait toujours un énorme succès, l’inévitable «balle au prisonnier »! Joue-t-on encore à la balle au prisonnier aujourd’hui? On faisait des cabanes dans les arbres. On fumait des lianes. On se fâchait. On se battait à coups de lance-pierres- des frondes disait-on – mais les disputes ne duraient jamais longtemps. Comme les adultes du village qui avaient besoin les uns des autres pour les travaux des champs, on était liés, condamnés à s’entendre ou à vivre isolés et solitaires. On était parfois tellement occupés par nos jeux que nous en oubliions l’une de nos tâches quotidiennes et que nos parents nous appelaient, furieux. Le lendemain nos jambes portaient les stigmates de la punition qui accompagnait ce rappel à l’ordre: les bouquets d’orties et les badines de noisetier nous caressaient parfois les mollets.
Jusque dans les années 70, quand deux hommes de mon village se rencontraient ils se posaient invariablement deux questions.
Ça va-t’y? Té vins boière un coup?
La deuxième interrogation suivait la première, de manière si systématique et instantanée que j’ai longtemps cru qu’il n’y avait là qu’une seule phrase. Le «çavatitévinboièruncou» était une espèce de mot de passe à l’usage des adultes, un sésame qui permettait aux messieurs d’aller ouvrir la porte de la cave. Parce qu’à l’époque on ne buvait pas dans la cuisine ou au salon (d’ailleurs cette pièce était inconnue dans les fermes) mais dans la cave et très souvent il n’y avait qu’un verre pour tout le monde…
Une autre phrase mystérieuse a été pendant longtemps l’objet d’une intense perplexité: «Elle a glissé su’l chemin du lavoir». « Y paraît qu’la femme Untel, elle a glissé su’l chemin du lavoir! » J’avais beau refaire ce chemin, je ne voyais pas où il pouvait être dangereux et surtout celle à qui c’était arrivé n’avait jamais l’air de souffrir d’un quelconque traumatisme: aucun plâtre, aucun pansement, aucune égratignure!
L’écrivain patoisant J.L Boncoeur fit autour de cette expression un joli récit:
http://www.berry-passion.com/jean_louis_boncoeur_et_le_lavoir.htm

14 Commentaires

  1. isa

    Magnifique, votre texte Guenièvre: il sent le foin , on a l’impression d’y être, d’arracher les patates et…Un peu les pattes de sauterelles (c’étaient les garçons, ça).

  2. plantigrade69

    Quel joli texte!

  3. Guenièvre, avant-hier c’était la St-Jean. Ce soir là, faisiez-vous aussi un grand feu de bois après le travail, afin de l’entourer ensuite par les danses, les chants, et …plus si affinités?

  4. hathorique

    joli texte Guenièvre, très nostalgique.
    IL aurait beaucoup plu à Louis Pergaud que je ne me lasse pas de relire lorsque revient le bel été, lui qui trouva la mort sur le front de l’Est à 33 ans en 1915, vous n’étiez surement pas encore née:=) mêlant son sang à la terre comme les animaux de Goupil à Margot dont il savait si bien raconter l’histoire tragique.
    J’espère qu’il est encore lu dans les écoles.
    Sa guerre des boutons s’achèvera pour lui dans la guerre des tranchées.

  5. Guenièvre

    Merci isa et plantigrade.
    L’idée de ce texte m’est venue après une phrase de Desavy sur un autre fil : « le passé est meilleur que le présent pour seulement deux raisons : nous n’étions pas nés, ou nous étions plus jeunes. » Loin de moi donc, de dire qu’aujourd’hui « les jeunes ne savent plus s’amuser ou qu’avant c’était mieux  » .
    isa oui , les garçons arrachaient les pattes des sauterelles ou des grillons … ils faisaient même pire ! pour attirer notre attention , sans doute !

    Impat, non, on ne fêtait plus la Saint- Jean : les traditions dans cette partie de la Nièvre étaient beaucoup moins suivies que dans le Morvan ou dans le Berry voisin. Après 68 , tout cela a même failli être abandonné pratiquement partout. Puis c’est revenu en force dans les années 90. Aujourd’hui , si on veut faire la Saint- Jean on passe dans le Cher, de l’autre côté de la Loire, à 10 km, et l’on retrouve tout ce que vous dites : danses, chants et plus…

  6. Guenièvre

    hathorique, « la guerre des boutons » fut étudiée dans les collèges, en classe de 6è ( le roman faisait partie des textes de « lectures suivies »), jusque dans les années 80 , si je me souviens bien. Après il fut un peu oublié. Beaucoup de fermes avaient disparus entre temps , les paysans étaient devenus des agriculteurs, les hameaux des villages dortoirs et l’école devait  » s’ouvrir sur le monde moderne ». 🙂
    J’aime aussi beaucoup Louis Pergaud !

  7. sausage

    Merci pour ce très joli texte, Guenièvre. Ces souvenirs émus d’enfance me font penser à ces vers d’Hugo qu’Hathorique a posté sur Causeur il y a quelques temps et que j’ai retenu :

    Le bonheur, ô mon Dieu, vous me l’avez donné.
    Naître, et ne pas savoir que l’enfance éphémère,
    Ruisseau de lait qui fuit sans une goutte amère,
    Est l’âge du bonheur, et le plus beau moment
    Que l’homme, ombre qui passe, ait sous le firmament !

    J’ai joué à la balle au prisonnier tout mon primaire dans la cour de récrée à l’occasion d’interclasses organisées par M. Tahan, notre « Bouillon » à nous, et me suis enorgueilli d’avoir soulevé plusieurs fois la fameuse coupe délivrée sous le préau à la fin de chaque trimestre. Quand il pleuvait, on jouait à cloche-pied.

  8. Le feu de la Saint-Jean, on le pratique encore en Aquitaine, mais…seulement chez moi.
    Il faut imaginer ce que devait être cette soirée dans les régions vallonnées, à l’époque (bien antérieure à celle que décrit Guenièvre) où l’électricité n’avait pas envahi les campagnes. Les nuits sans lune ne laissaient passer aucune lumière, normalement on ne pouvait pas marcher sur un chemin sans torche.

    Or ce soir du 24 juin, chaque colline, chaque crête, se voyait à des lieues à la ronde, illuminée par des dizaines de feux projetant de hautes flammes dans le ciel noir.
    Une féerie que nos ancêtres ne nous ont pas transmise.

  9. Guenièvre

    Bonjour sausage !
    Je suis heureuse de vous lire sausage qui êtes si rare aujourd’hui alors que vos dialogues, avec Hathorique justement, me charmaient sur Causeur . Merci à vous deux d’avoir rappelé ce beau poème de Victor Hugo :  » Où est donc le bonheur ? »
    On joue donc toujours à la balle au prisonnier à l’école primaire ! Au collège , je n’ai vu que du basket…

  10. Souris donc

    Un autre rapport au temps, un autre contrôle social. L’exact opposé des cités de banlieue.
    Sauf une stricte ségrégation des sexes : à l’école, à l’église.
    Je me souviens d’avoir beaucoup sauté à la corde et poussé la boite de valda lestée de cailloux sur la marelle. Et : une passion pour le carnet de chants, ma collection à moi, les chants. En fait, nous avions toutes notre carnet de chant. Une initiative des bonnes soeurs pour nous faire tenir tranquilles, je suppose. Ca nous plaisait.

  11. Lisa

    J’aurais bien aimé naître plus tôt….

  12. Guenièvre

    Aucune ségrégation des sexes pour moi Souris : je suis allée à l’école avec mon voisin et je me suis assise à côté de lui pendant pratiquement toute la primaire.Puis C.E.G de filles mais cantine mixte et ensuite Lycée mixte. Très peu d’église , la Nièvre est une terre anticléricale et je suis née dans une famille de mécréants .

  13. QuadPater

    Magnifique, Guenièvre !

    Un regrettable oubli toutefois : en bas du texte, il manque « À suivre… ».

  14. kravi

    Guenièvre, merci pour ce beau texte. Contrairement à ce que dit l’autre, la nostalgie est toujours ce qu’elle était.
    J’en profite pour rendre hommage à mes instits de l’époque qui m’ont tant appris. C’étaient de vrais hussards, maîtres de l’École Normale d’Instituteurs. Les futurs instits étaient appelés « élèves-maîtres », tout un programme bien oublié aujourd’hui.

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