Culture et cultures 2/2

Il n’y a pas de Culture sans cultures 2 / 2

 

 

 

Politiquement parlant, n’est-il pas vrai que le modèle républicain français doit sa beauté à sa passion de l’universel? Mais n’est-il pas tout aussi vrai que ce modèle n’existerait pas sans l’existence concrète de la nation française? En effet, on ne connaîtrait pas la laïcité, que j’estime bonne pour tous (et donc universalisable), ni le modèle d’intégration républicain, si la France n’avait pas d’abord décidé de se développer en son sein, avant de vouloir à tout prix s’ouvrir à tout ce qui venait de l’extérieur – imagine-t-on l’existence de la République française sans une volonté nationale de se démarquer d’un extérieur entièrement féodal?  On remarquera ainsi que c’est en abandonnant progressivement l’idée révolutionnaire de nation républicaine au profit de l’Union Européenne libérale et sans frontières que toutes ces caractéristiques de « l’exception française », admirées à travers le monde, se sont progressivement délitées: laïcité, nation politique, républicanisme, services publics,… Et l’on remarquera que suite à cet abandon les communautarismes les plus divers se sont vus prendre de l’importance, n’ayant plus ni l’identité de classe ni l’identité nationale politique comme « transversales » transcendant les particularismes ethniques. Sans ces grands Nous, c’est le règne de la tribu et de l’ethnie: en niant la nécessité d’une certaine dose d’étanchéité, l’on ne fait que produire des fermetures certes plus petites, mais plus nombreuses et oppressantes. C’est la renaissance de l’esprit de clocher comme contrepoids à l’esprit d’apesanteur et son « insoutenable légèreté de l’être ».

 

En plus, n’existe-t-il pas des lois de « protectionnisme culturel » touchant notamment les artistes et la production française – la fameuse « exception culturelle »? Mesure de salut public au demeurant, celle-ci permet une certaine défense des productions autres que celles en provenance de l’Empire, ou issues de son moule. Quand, en effet, on décide d’abolir les frontières, ici culturelles, non seulement l’on participe de ce « village planétaire » où seule semble vivre une minorité de bourgeois, mais l’on jette aussi la culture dans le rapport de force mondial, où la force dominante est celle des États-Unis, gagnante à tous les coups grâce à un impérialisme culturel agressif. Bref, on s’ouvre à l’américanisation la plus vulgaire de la culture, la plus vulgaire car les « States » n’exportent que ce qu’ils ont de plus pauvre culturellement, c’est-à-dire la culture pop-corn, la culture de masse. Anecdote: ce n’est pas un hasard si l’on remarque de plus en plus fréquemment les justiciables employer dans les tribunaux les termes « votre honneur », appellation américaine, en lieu et place de « monsieur le juge/président ».

 

La Culture ne peut exister sans cultures. Or, les cultures ne peuvent exister elles-mêmes sans frontières qui les distinguent entre-elles. On ne connaîtrait pas le jazz sans les divers apports des cultures occidentales et africaines pré-éxistantes, qui se sont développées  au sein d’univers cloisonnés dont la membrane protectrice permit que les unes se distinguent des autres et puissent in fine se métisser. Tout est question de juste mesure. Il n’y a rien de plus plat et pauvre qu’une culture totalement cloisonnée, mais ce jugement s’applique aussi à une culture totalement ouverte, c’est-à-dire morte. Il n’y a pas de Culture sans cultures, car il n’y pas d’Histoire sans histoires, et pour qu’il y ait histoires il faut qu’il y ait séparations, distinctions, différences. En ces temps d’identité fluide et instable, de postmodernité, où la déconstruction effrénée a conduit à la destruction sans construction, il n’est pas surprenant de voir que la frontière a mauvaise presse. Il est pourtant nécessaire de remettre en valeur le rigide et le droit si l’on veut remédier à ce douloureux problème qui touche la civilisation européenne… La frontière sera de ce fait l’un des enjeux européens de ce siècle.

 

Castoriadis disait en son temps que « sur le plan de la création culturelle, [il est] impossible de sous-estimer la montée de l’éclectisme, du collage, du syncrétisme invertébré, et, surtout, la perte de l’objet et la perte du sens, allant de pair avec l’abandon de la recherche de la forme, la forme qui est toujours infiniment plus que forme puisque, comme le disait Hugo, elle est le fond qui monte à la surface. ». (5) Il est flagrant qu’en effet la civilisation européenne, qui avait accouché auparavant de merveilles, ne soit plus véritablement capable de quoi que ce soit de grandiose, qu’il s’agisse d’art, de littérature ou de politique. Ces prétendus « Européens » sont d’autant plus prompts à se vanter de leur appartenance à l’Europe qu’ils sapent tout ce qui a fait sa richesse. Qui parmi nos élites européistes porte ainsi un projet de civilisation? Qui oserait parmi eux parler d’exception européenne? N’est-il pas cocasse de les voir japper sans cesse en faveur de « plus d’Europe » au même moment où les mêmes abolissent toutes les frontières entre l’Europe et le reste du monde, et jette cette même Europe dans les bras des US of A? Il y a du dégoûtant dans cette attitude où l’on voit le bel idéal européen servir de cache-sexe pour les ambitions eurolibérales des fervents moines-soldats de l’Union Européenne… C’est à se demander si leurs souillures partiront un jour de ce beau mot d’Europe…

 

On ne fera pas une Union véritablement Européenne tant qu’on n’aura pas compris que celle-ci ne peut se faire qu’avec ses peuples, ses nations, et donc ses frontières. Sans frontière européenne, pas d’Union, et sans frontières européennes, pas d’Europe!

 

(1) http://www.mezetulle.net/article-memoire-et-lien-humain-par-j-m-muglioni–43858567.html

 

(2) http://laicard-belge.blogspot.be/2012/02/lenracinement-de-luniversel.html

 

(3) Le Code et le Glaive, Régis Debray, Albin Michel, 1999

 

(4) http://laicard-belge.blogspot.be/2012/06/notes-sur-la-nation-et-le-patriotisme.html

 

(5) http://www.passant-ordinaire.com/revue/31-59.asp

 

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