Le Fils de Madame Miguet

C’était un mardi et c’était le jour de la saint-Valentin. J’arrivai au lycée, matinale, aiguisée par les très grands froids de cet hiver 2012, aussi pleine de paroles à transmettre qu’une maman dont le petit a trop dormi, et n’a plus tété depuis la veille. Le mardi est un bon jour, les buées du week-end sont tout à fait dissipées, mais à huit heures la semaine en est encore à son fervent commencement. Le lundi nous a ressaisis dans ce bras le corps, où nous affrontons ensemble la rocaille de ce périlleux programme de mathématiques qui est notre commune planche de vivre, eux mes étudiants de mathématiques spéciales, et moi leur professeur. Avant de me jeter sur la falaise des séries numériques, et de tâcher de faire vibrer en eux, la pulsation des ces divers infinis, qui dans nos théorèmes s’échangent et se croisent comme la main droite et la main gauche sur une partition de Chopin, je jetai vers mon jeune public et sa flopée de minois ouverts et juvéniles, un autre infini, juste au passage, mais comme pour signaler avec humour que quel que soit l’engagement corps et âme de ce qui allait suivre sur les hauts sommets virtuels de la « hélante » abstraction, je ne perdais pas conscience de ces autres mondes vivants et palpitants, que je devinais parfois souffrant en eux de trop d’assignations strictement intellectuelles. Mieux je leur laissais ici même la porte entrouverte: la rêverie, la beauté, l’enthousiasme, n’étaient as congédiés. Fuir le bonheur de peur qu’il se sauve, certainement pas, le bonheur, sauve qui peut…

Si ce n’est maintenant, quand? Alors joyeuse fête des amoureux…lançai-je donc à ces jeunes de vingt ans, comme on lance son chapeau sur le quai, au moment où le vaisseau appareille sur la haute mer. Nous appareillâmes donc, et je retrouvai cette joie de fendre comme l’étrave d’un navire fend les flots, leur belle concentration matinale. Bientôt tout un tableau déjà était couvert d’écumes et d’embruns mathématiques. Un doigt se leva à qui je donnai la parole, la procédure demeurait de ces écoliers à la Doisneau, parmi mes jeunes gens du 21e  siècle qui avaient tant d’autres comptoirs pour s’exprimer, elle disait entre eux et moi ce dernier bout d’enfance qu’il voulaient bien me confier. Qui prochainement lèvera encore le doigt à l’école? être questionné, susciter l’interrogation est toujours une bonne nouvelle, et certains jours de grande fatigue, la cloche sonnait sans qu’un d’eux se fût soulevé pour demander, et je sentais bien que la transmission avait alors été pesante, et demanderait le lendemain à être revisitée, aérée, pulvérisée. Marc, le demandeur de ce 14 février 2012, est un jeune homme posé, extrêmement attentif, à la pensée sobre, et dénuée de toute broussaille, éveillé et discret.

Sa question n’appelait pas de longs commentaires, et comme pour m’empresser de le rassurer sur la simplicité de ce qui allait suivre, je laissai fuser un Mais oui mon chériqui me coupa court, déclencha aussitôt un général éclat de rire, et me fit rougir jusqu’aux oreilles. Après encore deux ou trois ressacs « d’inarrêtable » hilarité, je présentai mes excuses, voulant bien endosser tous les ridicules, mais pas que notre Marc fût raillé à cause des écarts langagiers de son professeur. Physiquement ce garçon très réservé, et plein de retenue, n’avait rien d’un éphèbe de statuaire, de taille moyenne et presque maigre, d’une sensibilité toute en retenue. Il fallait éloigner de lui la moquerie que je méritai moi seule. Je déclarai donc à nos deux joyeux délégués qu’ils devaient me soumettre à un gage, auquel je me tiendrai, pour effacer le risible incident de la Saint Valentin. La suite du cours ne fut pas mauvaise, un peu de gai savoir fut transmis et avec un petit fond d’allégresse reçu.

Il me fut signifié dès le lendemain, la nature du gage réparateur: Le mardi suivant était mardi gras. Que je vienne déguisée et fasse ainsi mon cours. Je me costumai donc le jour dit d’une longue robe africaine en batik orange et vert, avec des longues manches-oiseaux, et des empiècements brodés de fils d’or. Je l’avais fait coudre trente ans plus tôt, par un des petits tailleurs du marché de Ouagadougou, qui officiait dehors sur sa petite machine Singer à pédales. J’ajoutai colliers et turban, et à la craie blanche, mis cette exergue à ma séance de réparation, qui fut accueillie par un silence approbateur et amusé, Je est un autre et La profondeur exige le masque. Empruntant à Rimbaud et à Nietzsche le mot du jour.

Marc qui était un esprit clair d’une absolue honnêteté intellectuelle, mais encore un peu inexpert, devint à la fin de l’année, un de ceux dont la maturité conceptuelle était la plus remarquable, un de ceux dont on ne peut que se réjouir de lui avoir transmis non seulement quelques connaissances, mais un art de bien connaître, une faculté de résonance et d’acuité dont on n’est jamais sûr qu’elles soient acquises, alors que finalement ce sont les choses les plus profondes qu’on aimerait avoir semées. Mais gardant dans la relation cette déférence exigeant une certaine distance, à l’écart de toute familiarité, seuil que certains franchissent en bout de semestre sans que cela prête à confusion, question de caractère.

Arriva juin, le temps de la séparation, on vient une fois encore de ressentir cette belle amitié collective qui vous a encordé à toute une classe, et déjà on court au dénouement. Il se mêle la joie des efforts récompensés, ce «crû» 2012 avait vraiment été bon, et la nostalgie de l’adieu. D’où ce rite d’une fête entre eux et nous, où Jacques mon époux, qui vit la même chose selon son propre tempérament passionnément empathique, et moi, nous invitons nos deux classes de PSI (physique et sciences de l’ingénieur) à une garden-party sur notre grand pré sous tilleul et bouleaux. Les premiers des miens escortaient la jeune Louise qui avait apporté ses partitions de piano, et nous l’écoutions à l’étage, toutes fenêtres ouvertes nous exécuter remarquablement avec une grâce pleine d’attaques vigoureuses (paradoxalement le jeu d’Ambroise, notre pianiste, me paraissait plus féminin) un nocturne de Chopin, quand arriva Marc, qui ne connaissant pas les lieux, se présenta à Jacques resté sur le pré pour couper du bois pour le barbecue: Je suis un fils de madame Miguet. Jacques fut un peu interloqué, mais vit bien que ce fils n’était né que d’un lapsus intimidé. A cinq mois d’intervalle nos deux détournements de mots tout à fait involontaires, semblaient se renouer en un petit bouquet surréaliste. Je l’écris pour ne pas l’oublier. L’involontaire, nous le savons mieux depuis Proust, est souvent source de grande joie.

19 Commentaires

  1. Guenièvre

    Merveilleux souvenirs d’enseignant(e) relatés avec beaucoup d’humour et de tendresse. Des trésors qui vous consolent de beaucoup de peines et de désillusions..

  2. Le Phi, ce chéri de Madame Miguet d’un entier compte ceux qui lui sont premiers.

  3. Euler est grand et Madame Miguet est sa profette !

  4. Excellent, Skarda. Les maths te donnent la grande forme.

  5. QuadPater

    Tibor il semble que tout comme moi vous ayez été mathé par Anne Miguet.
    Les pulsations vigoureuses de son récit nous font oublier le rythme étique de la plupart des scientifiques s’essayant à l’écriture.

  6. QuadPater,… » nous font oublier le rythme étique de la plupart des scientifiques s’essayant à l’écriture. »…

    Anne Miguet est la preuve, s’il en est besoin, que votre assertion constitue une généralisation un peu hâtive. La science n’est pas antinomique d’une excellente littérature, ni en affinité ni en talent. À mon sens ce serait plutôt le scientifique illettré ou ne sachant pas « écrire » qui formerait l’exception, au moins lorsqu’il est un bon scientifique.
    Mais il est vrai, de nombreuses « exceptions » existent…

  7. QuadPater

    Une lecture moins hâtive de mon assertion vous aurait appris qu’elle n’est là que pour le jeu de mot avec « [la] rythme étique », que ça fait des mois que j’essaie de le placer çui-là ! 😛

    Je crois comme vous qu’on peut être bon en math et en Français¹. Et même qu’un bon en math l’est forcément en Français. Un scientifique digne de ce nom est fréquemment aussi doté de capacités d’évaluation et sait distinguer un fat de salon d’un écrivain. Les purs littéraires n’y parviennent pas.

    Anne Miguet sait écrire, et bien écrire. Je suis heureux de faire sa connaissance sur Antidoxe et vais me procurer très vite d’autres ouvrages.

    ——————–
    ¹ : Français dans le sens « la matière éponyme enseignée en France jusqu’à la fin du collège »

  8. Honte sur moi, QuadPater, je n’avais même pas remarqué la rythme étique! Je dois être nul en Français…et donc aussi en math…

  9. Guenièvre

    @ QuadPater,
     » Un scientifique digne de ce nom est fréquemment aussi doté de capacités d’évaluation et sait distinguer un fat de salon d’un écrivain. Les purs littéraires n’y parviennent pas. »
    C’est un peu expéditif comme jugement Quad…

  10. kravi

    Anne, merci pour ce beau texte. On y sent votre amour pour ces élèves de taupe et pour votre métier d’enseignante.
    J’y ai pris un plaisir particulier car vous y décrivez merveilleusement les ruses de l’inconscient et ce que, dans notre jargon de psychanalystes, nous appelons le transfert/contre-transfert qui s’exerce de façon plus ou moins marquée dans toutes relations intersubjectives.
    Bien sûr, dans le cas présent, celui-ci ne s’exprime pas en situation thérapeutique [quoique ?], mais il s’agit bel et bien d’amour, Saint-Valentin oblige.

  11. QuadPater

    Guenièvre, vous m’accorderez que je n’ai pas prononcé de peine, ce qui retire toute conséquence à mon éventuelle erreur de jugement.Comme j’ignore au fond si la race « pure littéraire » existe bien, les membres de ce groupe potentiel restent libres de poursuivre leurs existences vides.

    Je pense qu »une teste bien faicte (TBF) relève des deux compétences, mange aux deux râteliers, peut s’alimenter à la fois des beautés de la Science et de celles de l’Art.

    Vous savez que notre cerveau est considéré parfois comme divisé latéralement en deux. Le gauche c’est l’analyste, le logique, le pinailleur, le « faut pas lui en conter », le tatillon, le coupeur de cheveux en 8. Le droit est celui de la vue d’avion, de l’émotion, de la reconnaissance des formes, de la logique floue, de l’évaluation globale. Une TBF n’est pas qu’un cerveau gauche, c’est quelqu’un qui sait utiliser aussi le droit à bon escient. Au début d’un ouvrage, roman, essai philosophique, poème ou histoire de l’univers, elle déconnecte le gauche et laisse l’autre se débrouiller.

    Si le cerveau droit ne fait que peu appel aux compétences du gauche, c’est le ravissement. Images, sentiments et émotions spontanées sont de la partie. Le lecteur est emporté par le texte, sans avoir eu besoin de comprendre tous le mots. Il n’en avait pas besoin parce qu’il ne les regardait pas un à un.

    Si au contraire les demandes d’aide sont fréquentes (‘ »j’y comprends rien, ça n’a pas de sens, que signifie cette phrase »…) le lecteur va juger l’ouvrage médiocre. Il ne se trompera pas et classera par exemple Lacan dans les bouses à éviter et H Reeves dans les bons.

  12. Souris donc

    J’ai adoré cette histoire, un pur délice. Parce qu’elle est drôle, qu’elle ménage le suspens jusqu’à la fin, et surtout : son autodérision. Pour moi c’est, par excellence, la marque de la bienveillance, de la politesse du cœur, de la générosité. Le contraire même de la mesquinerie, de la susceptibilité, du nombrilisme.
    Vous nous consolez joliment de nos gaffes et impairs, Anne.

    Les lapsus font le bonheur des essayistes :
    http://lapsus-politique.com/
    (Y en a tellement que l’auteur les classe par thème : « balancer ses camarades, craindre le pire, outrager »…)
    Dur d’être homme politique, les micros, les caméras, internet, prêts à s’emparer du moindre « dérapage » pour en faire une affaire d’Etat.
    Donc, débiter bien mécaniquement sa langue de bois et son politiquement correct = zéro prise de risque. Et voilà pourquoi votre fille est muette.

  13. Souris donc

    Spontanéité et lapsus. Y a quand même un joker : Ségolène. Qui n’est pas une fille muette. Si vous gaffez en disant qu’il y a trop ou pas assez d’Arabes en Auvergne, dès le lendemain Ségolène Royal va présenter ses excuses en votre nom à Dakar, avant de déclarer qu’elle est victime d’un acharnement.
    Sur SacréeSégo, il y a la liste des écarts pour lesquels Ségo peut aller à Dakar s’excuser en votre nom (« j’ai tabassé un gréviste », « j’ai blindé ton ordi de porno avant Hadopi »…)

  14. plantigrade69

    Ce que je retiens de ce magnifique récit est très prosaïque car il va rendre jalouse plus d’une lectrice (oui! et lecteur): vous rentrez toujours dans votre robe, celle confectionnée 30 ans plus tôt!
    La vie est zinjuste!

  15. Guenièvre

    J’avais lu, il y a longtemps un ouvrage passionnant sur la question des  » deux cerveaux » et les travaux de Roger Sperry et puis- déception- j’ai appris dernièrement que c’était « un mythe » ou en tous cas que ça avait besoin d’être beaucoup relativisé. Vous savez ce qu’il en est exactement aujourd’hui ? et ce qu’il faut lire sur la question ?
    http://www.charlatans.info/droitetgauche.shtml

  16. QuadPater

    Je suis triplement content, Guenièvre ! D’abord de prendre connaissance des expériences de Fink & Marshall, ensuite de constater que la théorie de l’asymétrie cérébrale est scientifique (elle peut être réfutée), et enfin d’avoir pris des précautions oratoires minima avant d’embrayer là-dessus (« Vous savez que notre cerveau est considéré parfois comme divisé latéralement en deux. ») 😛

    Je suis triplement déçu aussi par l’article : d’abord qu’il ne soit pas signé, ensuite qu’il associe la reconnaissance des visages à de la pensée analytique (c’est faux ; si vous regardez un portrait vous savez immédiatement si vous connaissez ou non la personne représentée, sans détailler la forme du nez, la coiffure, la couleur des yeux…), enfin pour le ton quelque peu méprisant du premier paragraphe. Autant on peut critiquer comme le fait l’auteur à la fin l’exploitation commerciale de la chose, autant parler de « croyance » me paraît déplacé. « Pour la plupart des neuroscientifiques, ces notions sont considérées comme au mieux simplistes, au pire stupides.  » : on aimerait bien quelques références.. On retrouve bien la phrase (et quelques autres) sur le blog de Jacques Moreau, mais sous un titre tout de même un peu plus prudent.

  17. Souris donc

    Oui, mais Nounours, c’est la finesse du récit qu’il fallait relever, les boubous sont larges, on n’est donc pas à quelques années ni à quelques kilos près. Sans vouloir offenser Anne. Que je trouve très vaillante d’avoir relevé le défi.

  18. Quelle joie de retrouver mon amie de plume, de livres et de classes sur la toile, comme sous la voile qui prend le vent pour voguer droit devant, spécialement sur le site dont le nom lui va si bien ! Merci pour tout, Anne, et à très bientôt !

  19. Théâme,
    Exquis commentaire, auquel je m’associe en ce temps de rentrée pour souhaiter à Anne une taupe 2012/2013 brillante et ardente, incluant même quelques « chéris ».

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