La quête du Graal en costume-cravate-contorsions

Parsifal, en direct de Bayreuth, sur Arte, samedi : relecture ultra-conformiste dans le scéniquement correct décalé, la quête du Graal en costume-cravate-contorsions.

Sur scène, la villa de Wagner lui-même (énième effet de mise en abyme), les méchants sont des nazis (tu parles d’une nouveauté), la scène au château du Graal se passe à l’hôpital (la blessure d’Amfortas, forcément…), Klingsor le méchant est en meneur de revue (encore le cabaret ! La séductrice maléfique, représentée en Marlène Dietrich/Ange Bleu, c’est pas subtil ?), la seconde scène au château du Graal: la chambre des députés !

Le metteur en scène norvégien, Stefan Herheim, a plaqué tous les clichés du scéniquement correct actuel. Multipliant les citations de films, Allemagne année zéro, de Rossellini, et d’autres que je n’ai pas saisies, bref: un jeu de piste pour cinéphiles qui brouille la musique et le livret.

On reprochait aux scénographies du répertoire d’être devenues une célébration mystique où le sacré, solennel et compassé, ne donne pas envie d’envahir la Pologne, mais de s’endormir. Ça dure 5 heures. A dépoussiérer. Boulez l’avait fait en montrant ce que la musique avait de fondu et apaisé. Mais c’est plus fort qu’eux, les metteurs en scène viennent interposer entre l’œuvre et le spectateur leurs relectures costume-cravate, hôpital et cabaret. La surcharge de significations se fait toujours au détriment de l’œuvre.

Ce n’est pas parce que tout y est symbolique qu’un mythe est ouvert aux interprétations sociétales les plus banales (hôpital = la société est malade, je suppose). Que vient faire l’hôpital dans Parsifal? Dans tous les opéras, il faut l’hôpital maintenant, sa variante psychiatrique (Les Contes d’Hoffmann entièrement à l’asile) ou vétérinaire (Alcina).

Et les critiques blasés sont complices. Dès qu’une mise en scène reste fidèle à l’œuvre, ils crient au péplum et à la muséification (Turandot à Orange). Et puisque les critiques encensent le costume-cravate-contorsions, on leur en donne. Le scéniquement correct est ainsi conforté. Un cercle vicieux.

Pauvre Philippe Jordan, le chef mozartien (et directeur musical de l’Opéra de Paris), qui a dû se plier à cette suite de poncifs didactiques sur l’Allemagne, et pesamment psychanalytiques. Même les voix sont parasitées par la scénographie. Sauf le chœur, excellent.

Parsifal est un opéra mal foutu qui commence par une exposition de ¾ d’heure chantée par une basse, un Coréen. Le chant lyrique a la particularité, physiologique, de tendre les voyelles, le [e] se réalise en [u], un mot comme [les cheveux], on entend [li chuvu]. C’est un tel problème, ajouté aux accents des chanteurs qui viennent de tous les pays, que Bastille fait défiler le texte, même pour un opéra en français. Parsifal, on doit donc lire les sous-titres, ce qui empêche de se laisser aller à l’effet hypnotique de cette interminable exposition. Le livret est un salmigondis de termes mystico-chevaleresques, Wagner a saturé tout le texte de sacré, saint, expier, rédemption. Du Wagner bien chiant, bien daté, plaqué sur l’histoire de Perceval. L’intérêt est dans la musique, étonnamment moins tonitruante.

Question : Est-ce que ça va continuer longtemps comme ça, avec le nouveau conformisme des relectures soigneusement décalées? Poncif pour poncif, rendez nous les opulentes walkyries cornues et cuirassées et toute la casserolerie wagnérienne, tant qu’à faire. Ou Monty Python, Sacré Graal.

Une critique enthousiaste, où l’on voit qu’il faut des explications à chaque intention du metteur en scène, preuve que la mise en scène empêche un accès direct à l’œuvre. Trouvé sur un très beau site, sa lecture en musique vous donnera une idée du Wagner tendre et apaisé sur le tard :

http://fomalhaut.over-blog.org/article-parsifal-roth-maclean-fritz-youn-herheim-jordan-bayreuth-108753699.html

 

 

Selon le metteur en scène, la quête du Graal devient ceci :

 

Au premier acte, donc, Gurnemanz, mémoire de la confrérie du Graal, costume-cravate, mais ailes d’archange dans le dos, comme tous les chevaliers, fait une longue exposition qui commence par une scène où le petit Parsifal va du lit de sa maman malade à ses jouets, le tout dans la villa Wagner (la basse chante « Ho ho, gardes de la forêt, entendez-vous l’appel… »), Ce lit va être l’accessoire central de l’acte I et II et passer de la villa au cabaret et à l’hôpital où une scène d’accouchement donne à penser que Parsifal est le fils du roi Amfortas et de la sorcière Kundry (?).Parsifal devenu adulte est toujours en culotte courte de costume marin de garçonnet des années 30, jusqu’au cabaret et à l’hôpital à l’acte II. L’ingénu au cœur pur du livret, un robuste ténor en costume marin.

Le tout devant la villa Wagner. Exploit technique qu’il faut saluer.

Parsifal se réveille comme si tout n’avait été… qu’un rêve. (Il est vrai que « Ai-je rêvé tout cela ? » est récurrent dans le livret). Tout est possible quand on rêve, c’est pratique pour le metteur en scène.

Amfortas, en chemise de nuit en pilou, soigne ses plaies dans une baignoire de station thermale.

Kundry passe de pute à sorcière, puis à chanteuse de cabaret, à consolatrice, rescapée errante de la seconde guerre mondiale  et à Marie-Madeleine qui lave les pieds. La rédemption.

A l’acte III, apothéose. Après avoir erré dans les décombres de la seconde guerre mondiale, Parsifal qui a enfin troqué son costume marin de garçonnet contre une armure puis une tunique arrive avec la Lance… au Bundestag, où Amfortas est député! Au premier plan, un bébé avec un couple, excusez-moi, mais je n’ai pas compris, rappel de l’accouchement ?

 

 La quête du Graal, selon le livret :

 Les bons :

Dans une forêt épaisse, un ingénu au cœur pur est élevé dans l’ignorance des tentations du monde. C’est Parsifal.

La lance et le sang du Christ furent recueillis et confiés à un roi, Titurel. Le calice contenant le sang du Christ s’appelle le Saint-Graal. Titurel construit un château sur une haute montagne, des chevaliers saints et chastes assurent la garde. Au roi Titurel succèdera son fils Amfortas

Les méchants :

En bas dans la vallée, un chevalier noir, le méchant Klingsor veut s’emparer de la Lance qui confère des superpouvoirs. Il construit un château dans le jardin duquel il fait batifoler des filles-fleurs chargées de séduire les chevaliers saints et chastes. Kundry est la reine des filles-fleurs.

Action :

Le méchant Klingsor fait deux fois le même coup : il envoie Kundry séduire Amfortas afin de détourner son attention et s’emparer de la Lance.

Nanti de la Lance, Klingsor blesse Amfortas d’une blessure qui se rouvre à chaque fois qu’on est en présence du Saint-Graal. La blessure ne guérira que si un ingénu au cœur pur se présente

Un jour, Parsifal, l’ingénu au cœur pur, arrive au château du Graal, il voit Amfortas blessé.

Les chevaliers saints et chastes pensent que Parsifal pourrait correspondre à l’oracle. Mais il est tellement nigaud que les chevaliers le mettent à la porte.

Sans penser à mal, Parsifal va tournailler vers Klingsor et ses filles-fleurs.

Epreuves :

Le méchant Klingsor charge à nouveau Kundry, la reine des filles-fleurs, de séduire Parsifal qui manque de succomber, mais se rappelle à temps la blessure d’Amfortas. Le Saint-Graal lui apparait. Parsifal se libère des bras de Kundry, c’est le dénouement.

Le méchant Klingsor tente alors de blesser Parsifal lui aussi avec la Lance, mais la Lance s’arrête miraculeusement au-dessus de la tête de Parsifal qui la saisit. Le château et les filles-fleurs de Klingsor s’écroulent.

Parsifal va courir le monde avec la Lance, sans jamais s’en servir à des fins inavouables.

Il revient vers les chevaliers saints et chastes, qui reconnaissent la Lance. Il pointe la Lance sur la blessure d’Amfortas. La plaie se referme.

Fin :

Parsifal succède à Amfortas et devient à son tour le gardien du Saint-Graal. Car il est parvenu au degré suprême de l’initiation mystique.

 

 

25 Commentaires

  1. C’est un virus contemporain commun, semble-t-il, à tous les arts. En art lyrique, comme en musique, comme en peinture, comme en littérature, comme en sculpture, comme en architecture, nos artistes se croient obligés de faire différent, voire provocant, plutôt que de faire beau.

    (On dirait des hollande succédant à des sarkozy). Qu’on veuille bien m’excuser: ce n’est qu’entre parenthèses.

  2. Souris donc

    Vous ne croyez pas si bien dire, Impat, l’excellent Wanderer, un blogger spécialisé dans les opéras et les concerts, voit dans cette mise en scène l’histoire de l’Allemagne depuis Bismarck.
    http://wanderer.blog.lemonde.fr/2012/07/30/bayreuther-festspiele-2012-parsifal-le-29-juillet-2012-dir-mus-philippe-jordan-ms-en-scene-stefan-herheim/
    Il a même débusqué un tableau de « Germania » (la Marianne allemande) dans un coin de la villa.

  3. Guenièvre

    Allons souris ! vous savez bien que le  » clin d’oeil » au présent est obligatoire dans toute mise en scène qui se respecte, d’un auteur mort ( les concepteurs du programme du Festival d’Avignon ont eu pendant quelques années cette lubie, qui en dit long, qui consistait à séparer, dans l’index, les « auteurs- morts » des « autres auteurs » – sous-entendus les vivants).
    Ce qui se conçoit dans les Commedia dell’arte devient comme vous le dites proprement insupportable quand c’est fait de manière systématique pour toutes les oeuvres un peu anciennes.

    « Dès qu’une mise en scène reste fidèle à l’œuvre, ils crient au péplum et à la muséification (Turandot à Orange » .
    Et les spectateurs eux-mêmes pour  » avoir l’air de s’y connaître » se joignent souvent au conformisme des critiques.
    Ceci dit, pas de généralisation là non plus, j’ai vu des adaptations ou des transpositions réussies…

  4. Souris donc

    Je n’ai rien contre les transpositions, sauf en costume cravate, ça clignote comme un signal « Attention, critique politico-sociale lourdement gauchisante à l’œuvre ! »
    Opéra : les invraisemblances font partie des conventions du genre. Ca ne me pose pas de problème. Jessye Norman a chanté Kundry (Deutsche Grammophon, 1994) ainsi que d’autre rôles wagnériens. Tout à fait convaincante, magnifique.
    J’ai quelque chose contre l’amoncellement de significations surajoutées.

  5. Souris donc

    Par ailleurs, le copyright n’existant que depuis peu, les compositeurs se citaient, voire se pillaient entre eux, sans grande vergogne. Les compositeurs.
    Mais là, il s’agit de vulgaires metteurs en scène, juste le cran au-dessus du scénographe qui dessine les plans et de l’accessoiriste qui fabrique le casque. Quand Brecht et Kurt Weil transposent l’Opéra de Quat’sous de je ne sais trop qui, ils font une œuvre. Mais ce Norvégien est un coucou qui rajoute ses oeufs.

  6. Guenièvre

    Ce genre de mise en scène donne raison à Galaad : ça crée une coupure infranchissable entre « les initiés » ( ceux qui comprennent ou qui font semblant d’avoir compris ) et les autres. J’ai une amie qui n’a pas fait d’études mais qui est nettement plus calée que moi en opéra. C’est sa passion et elle les regarde tous. Elle m’a envoyé un mail dépité :  » je viens de renoncer, rien compris à la mise en scène, rien de rien, je dois devenir idiote… »

  7. Guenièvre

    Vous êtes pour ce qui est fait avec intelligence …

  8. Cela va en étonner quelques uns, mais les rares opéras que j’ai vus à New York (Turandot, Faust, Carmen, les Noces de Figaro, Alcina) respectaient parfaitement les mises en scènes, les costumes, et les décors classiques.
    De même au Staatsoper de Vienne(Fidelio).

    Il semble que les Américains sachent réserver, mieux que nous, les mises en scène avant-gardistes aux ballets avant-gardistes, ce qu’ils font très bien (Alvin Ailey….)

  9. Souris donc

    Moi, j’ai dû m’accrocher… Des applaudissements, à moins qu’ils n’aient été enregistrés (la tradition voulait qu’on n’applaudisse pas), ça vous donne raison quand vous idites que le cercle vicieux comprend aussi les spectateurs qui confortent les critiques qui confortent les metteurs en scène.

    Parsifal est à la mode, on redécouvre Parsifal. Résultat, des Parsifal dans tous les sens et dans tous les coins. Cette année :
    L’un, à l’Opéra de Lyon, une obscure histoire communautariste (les chevaliers) + synthèse bouddhisme-christianisme (que Wagner induit, c’est vrai).
    Un autre, à Bruxelles, au hammam (pour l’effet fantomatique comme de Funès dans je ne sais quel film). Les filles-fleurs de Klingsor : le string dans la raie, juchées sur un trapèze.
    Et Alain Badiou donne des cycles de conférences sur Parsifal. C’est dire.

    Et l’hôpital, c’est comme au patinage artistique, une figure imposée de l’art lyrique.

  10. Souris donc

    L’Américain Bob Wilson ou l’école Strehler mettent en scène avec la volonté de faire passer au public un bon moment et de se mettre au service de l’œuvre en la stylisant. Styliser, voilà la seule façon de moderniser une œuvre, à mon sens, ou alors carrément burlesque (Le lapin de Troie des Monty Python…). Mais cet entre-deux didactique et militant est crispant.

  11. roturier

    Ce commentaire sur Wagner à Bayreuth réalise l’exploit d’être plus chiant que son objet.
    Pas trop tôt de comprendre que Bayreuth & Avignon (& Salzburg etc…) même combat: piège à c…

  12. Souris donc

    Et encore, je vous ai épargné la vision psychanalytique surajoutée par le metteur en scène.
    Mais si vous y tenez…

  13. Guenièvre

    « pour l’effet fantomatique comme de Funès dans je ne sais quel film).
     » La grande vadrouille » ! le passage est un morceau d’anthologie je trouve. Je suis pliée de rire à chaque fois ..bon je sais il y en a qui trouvent que c’est nul…

  14. Guenièvre

    Désolée je voulais seulement mettre le lien !

  15. Souris donc

    Guenièvre, merci pour cette vidéo inoubliable. C’est exactement ça, si vous voulez comparer avec le Parsifal au hammam de la Monnaie, tout pareil, dès le début de la vidéo au milieu de l’article dont je n’ai pas réussi à l’extraire :
    http://www.arte.tv/fr/3688454,CmC=3685018.html

  16. Guenièvre

    Affligeant ! ainsi que le baratin qui sert à « expliquer  » cette mise en scène ! le pire est qu’ils ont l’air d’y croire !

  17. Souris donc

    D’un autre côté, du Wagner fidèle à l’oeuvre, de nos jours ça fait super kevin le roxxor, roi des kikoulol. Faut dire les choses comme elles sont.

  18. Souris donc

    Le Festival a été dénazifié en 1951, les Allemands sont assez nerveux sur la question.
    Provocation dans les mises en scène, oui. Métalleux tatoué, non.

    A 4 jours de la première, le baryton-basse russe, Evgeny Nikitin (Boris Godounov au Châtelet) a été viré. Dans sa jeunesse, il avait fait partie d’un groupe de heavy métal, tatouages nazis sur le torse. Le métalleux devenu chanteur lyrique (ça arrive) devait chanter le rôle principal du Vaisseau Fantôme en ouverture. Il est pressenti pour Parsifal au Met avec le beau Jonas Kaufmann l’an prochain.
    Je pense que sa carrière est foutue.

  19. … « Je pense que sa carrière est foutue. »…
    Pas sûr. Si le Met le trouve bon ils le garderont à NY.

  20. Souris donc

    Luchini rigolant de son rôle dans le Perceval le Gallois de Rohmer :

    …J’arrive avec mon cheval comme Fernandel avec sa vache, dans La Vache et le Prisonnier, le texte dit : « il le laissa aller paissant l’herbe fraiche »… Et je dois faire paitre mon cheval sur le béton.
    Dans une cantine, j’ai pu constater que les chanteurs rigolent beaucoup de leurs rôles. La distanciation. Ou le paradoxe du comédien.

    Impat, ne pourrait-on pas mettre la quête du Graal selon le metteur en scène juste avant la quête du Graal selon le livret ? Pour que le pensum devienne facultatif. Mais le mal est fait…

  21. Souris donc

    Merci, Impat, je ne sais pas si c’est bien. C’est moins pire.

    Vous avez regardé Luchini chantant « et hue, et hue, et hue, et hue » sur ce qui ressemble à du Guillaume de Machaut ? Un grand moment. Luchini, je n’ai jamais assisté à une de ses lectures, mais j’aimerais.

  22. De nada.
    Non, pas regardé Luchini, je ne surveille pas les programmes et ma TV se rouille.
    Je l’avais vu une fois dans je ne sais plus quel spectacle, seul sur scène, au théâtre Marigny. Grand moment également.

  23. Guenièvre

    Je n’ai pas pu ouvrir votre lien Souris mais j’en ai trouvé un autre : génial Luchini! Génial acteur, génial conteur mais je ne l’ai jamais vu sur scène pour de vrai, juste aperçu à un festival de cinéma en janvier 2011, à Paris …

  24. kravi

    Souris, avec votre permission, nous passons donc de Wagner à la Grande Vadrouille.
    Deux gags irrésistibles : la course en chaise de nos amis allemands [kolossale finesse] ; et la réplique qui tue à la fin du film : « Y a pas d’hélice, hélas, c’est là qu’est l’os ! ».
    Merci pour vos critiques sagaces et érudites.

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