Castoriadis, une Leçon de Démocratie

Voici un aperçu d’un fascinant entretien réalisé par Chris Marker pour sa série de documentaires sur la Grèce antique « l’héritage de la chouette » (à voir aussi sur dailymotion), véritablement passionnant si l’on s’intéresse à l’Athènes démocratique, à la démocratie et à tant d’autres sujets qui nous touchent encore aujourd’hui.

On y apprend un tas de choses sur ce monde auquel nous devons tant. Prenons par exemple leur constitution: on y découvre le fait que la constitution athénienne ne se disait pas « constitution d’Athènes » mais bien « constitution DES Athéniens ». Il s’agissait en effet d’une société sans Etat qui ne reposait pas sur une unité politique territoriale. Ce genre d’erreurs de traduction récurrentes permit une récupération telle que celle orchestrée par les nazis: en effet, la traduction allemande du mot polis (cité) veut dire Etat (stadt), ce qui fait que si l’on remplace le mot Cité par Etat dans l’oraison funèbre de Périclès nous avons là un discours typiquement fasciste (« morts pour l’Etat » au lieu de « morts pour la Cité », c’est-à-dire « morts pour ses concitoyens athéniens  bien réels »). On découvre en outre que la démocratie grecque repose entre autre sur un chaos constituant, non pas absolu mais fondamental, sur lequel vient se greffer un ordre qui, sachant son origine chaotique, est forcé de bouger, changer, tout en se fixant des limites. Ainsi l’hybris pour les Athéniens était une obsession car ils s’en savaient porteurs eux-mêmes, en tant qu’individus libres dans une cité libre (puisqu’il n’y a le choix qu’entre être un mouton paisible dans un troupeau ou un individu libre porteur de démesure).

Le christianisme, que critique Castoriadis de manière particulièrement intelligente, vient briser cela en substituant, dans sa vision hétéronome de l’Homme, le péché à l’hybris: il n’y a plus l’idée de mesure ou d’auto-limitation, mais bien une limitation venant de l’extérieur, de Dieu, qui via ses clercs, son prophète, son livre sacré, dit à l’homme ce qui est bon et ce qui ne l’est pas. Point de place ici pour la véritable philosophie, qui selon notre philosophe est inséparable de l’idée de démocratie et de liberté, en tant que questionnement sur ce qu’il faut penser, donc remise en question de son propre environnement et de ses représentations. Nous avons là en outre un Dieu qui, mais ça je l’ajoute pour l’information, est causa sui, auto-engendré, abstrait, absolu et parfaitement rationnel, contrairement aux dieux grecs qui non seulement n’ont pas dit aux Grecs ce qu’il fallait qu’ils fassent, mais étaient eux-mêmes limités et reposant sur un chaos instituant la répartition de l’ordre divin (faite par un tirage au sort, un lancé de dés: Hadès pour l’enfer, Poséidon pour la mer, Zeus pour le ciel). On peut voir ainsi dans le déplacement opéré par la modernité de cette vision de Dieu dans l’Homme, l’une des causes des problèmes contemporains tels que cet égotisme fat de l’homme qui s’auto-créé (le self-made man), purement rationnel, féru d’abstractions, progressiste au sens d’un futur toujours meilleur et incapable de se mettre des bornes, aveuglé qu’il est par un fantasme proprement divin d’illimitation. Onfray n’a en ce sens pas tort de penser que nous vivons toujours selon un paradigme chrétien du monde, avec lequel nous n’avons toujours pas véritablement rompu.

Castoriadis revient, qui plus est, sur les nombreuses mésinterprétations de la Grèce antique par les Modernes. Notamment sur cette idée qu’il n’y aurait pas chez les démocrates athéniens de conscience individuelle, d’individualités du fait d’une absorption par la cité [chose absurde et fausse – il faut être aveugle pour ne pas la voir dans des individualités aussi fortes que Socrate ou Aristophane – que reprend par ailleurs, rappelons-le, le triste sire BHL (1)], sur le rôle important et démocratique de la tragédie, sur la violence latente de l’ordre grec, etc. (2) Castoriadis pense que cette libération de l’individu a d’ailleurs fait exploser la création artistique en libérant le potentiel créateur des individus, d’où ces différences notables entre des oeuvres d’auteurs différents mais de la même époque, tant dans la poésie que dans d’autres domaines, contrairement à des sociétés traditionnelles où, selon lui, des spécialistes sont requis pour différencier des époques différentes, les changements étant beaucoup plus lents. On peut comparer cela à ce qu’il appelle le formidable potentiel créateur de la modernité en terme d’art (qui disparaît dans le conformisme généralisé de l’ère dite postmoderne). On apprend à un moment, par ailleurs, la confusion des mots issue de la guerre civile commencée en 431 AC, où tout le monde se disant démocrate (oligarques comme démocrates) les mots perdaient leur sens – ce qui n’est pas sans nous rappeler notre propre situation, où se disent démocrates des libéraux défenseurs d’une démocratie vaguement représentative et d’un régime a contrario férocement oligarchique.

Enfin, chose amusante si l’on replace cela dans le contexte du film 300 (basé sur l’oeuvre d’un néoconservateur): les Grecs anciens étaient fascinés et admiratifs des Perses, qu’ils se représentaient comme des hommes valeureux, forts, braves et dont l’éducation était idéale (Hérodote), contrairement à cette mascarade cinématographique où l’on voit des sous-hommes bestiaux attaquer les 300 soldats de Léonidas. Pour les Grecs, ce qui mènera les Perses à leur perte est plutôt l’hybris de Xerxes ou de  Darius, et non une sorte d’infériorité mentale ou guerrière, mise en évidence à l’écran par leur affreux physique et leur pilosité ostentatoire, dont auraient profité les nobles Spartiates au torse glabre et huileux.

Bref, un entretien qui vaut la peine d’être vu ou écouté, comme tout entretien avec Castoriadis. Des interrogations sur la philosophie, la compréhension de l’Autre, à des comparaisons avec nos régimes démocratiques (Castoriadis dirait: nos oligarchies libérales), c’est à un véritable cours que nous assistons ici, très pédagogique et particulièrement simple à comprendre (nul besoin d’un doctorat en philosophie pour suivre cet entretien!).

http://www.youtube.com/watch?v=CJCq6Vy_YRM

(1) http://www.pierre-vidal-naquet.net/spip.php?article49  « Si les critiques avaient tiqué sur le désormais célèbre auteur Hali-baba-carnasse, ils auraient facilement découvert, de fil en aiguille, que 1’« auteur » tire son « érudition éblouissante » du Bailly (excellent dictionnaire pour les terminales des lycées, mais pas pour une enquête sur la culture grecque) et que les âneries qu’il raconte sur l’absence de « conscience » en Grèce tombent déjà devant cette phrase de Ménandre : « Pour les mortels, la conscience est dieu. » »

(2) Notons que sur la question des individus, il nous est difficile de concevoir, en tant que Modernes, le fait que les Athéniens savaient qu’un individu n’était possible que dans une Cité (donc une société) qui le permettait. Il n’y avait donc pas séparation radicale entre individu et collectif, point de robinsonnades derrière l’individualisme athénien: l’individu libre n’existe pas sans Cité qui le forme, et la Cité libre n’existe pas sans individus libres.

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25 Commentaires

  1. Si il existe des lieux communs sur la Grèce antique il en existe sur la Révélation et le péché, merci pour la démonstration. Merci aussi pour le point Godwin et le petit vomis antilibéral, c’est vrai tant qu’à faire dans les lieux communs pourquoi se priver. Et puis Athènes et Sparte mises sur le même plan au nom de la Grècquitude quelle rigolade ! Pour finir, je dirais que la démocratie directe il n’y a que ça de vrai à condition d’avoir des esclaves comme les athéniens ou du pétrole comme Chavez qui a bien compris que pétrole et démocratie directe, c’est encorre le meilleur moyen d’asseoir une tyrannie.

  2. Aventin

    Vous confondez l’église et le Christ, une fois encore !

  3. Heu

    1) Quel point Godwin ? (Je ne faisais que retranscrire les propos de Castoriadis sur les erreurs de traduction du terme polis, qui ont permis selon-lui cette récupération des Grecs par les nazis)
    2) Je n’ai jamais mis, ou alors je me suis mal exprimé, Athènes et Spartes sur le même plan, d’autant moins que dans ledit documentaire Castoriadis oppose les Spartiates pro-oligarchie et les démocrates Athéniens.
    3) La démocratie directe il n’y a que ça de vrai si l’on n’est en effet pas obligé de se suer le burnous à faire des travaux débiles et aliénants. Mais l’on pourrait aujourd’hui assez aisément confier bon nombre de taches merdiques à nos « esclaves » mécaniques, tout en changeant notre mode de vie consumériste. Chavez, s’il a remis en valeur le référendum, ne pratique pas une démocratie directe, il n’y aurait pas de Chavez dans un tel cas.

    Cela reste un idéal à atteindre, et possible, dans le sens où ce n’est pas une utopie. Il faudrait néanmoins une révolution vu le système actuel. Castoriadis : « Aujourd’hui comme toujours, la tâche politique est de reprendre et de porter plus loin la grande tradition émancipatrice de l’Occident : construire une société démocratique, autogouvernée, où autonomie individuelle et autonomie collective s’étayent et se nourrissent l’une l’autre. Mais cela ne peut se faire en dehors d’un grand mouvement démocratique de la population, qui est précisément absent. »

  4. Non, il ne s’agit pas d’anticléricalisme ici, mais bien d’une critique philosophique du christianisme (et non pas tant d’ailleurs du Christ – tout comme une critique du marxisme n’implique pas une critique totale de Marx). Vous avez été le premier à mettre en avant la révolution introduite par le christianisme. Il y a donc basculement du paradigme dominant, il y a donc moyen de comparer cette vision de l’Homme chrétienne et celle des Athéniens. Castoriadis parle de cette différence entre l’hybris grec et le pêché chrétien, et y voit là une différence majeure entre la vision athénienne et chrétienne : la première considère qu’il n’y a pas de limites imposées de l’extérieur, que l’homme peut faire ce qu’il veut et qu’il est donc nécessaire pour lui de s’auto-limiter pour ne pas tomber dans la démesure (d’où l’obsession dans la tragédie et autres de l’hybris), tandis que la seconde voit ce qui est pêché comme ce qui est contrevenant à l’ordre divin, aux prescrits de la religion, etc… Le mythe de l’homme qui s’auto-créé, le self made man, ne pouvait qu’exister, je pense, dans une civilisation dont l’héritage chrétien implique cet imaginaire de l’être causa sui, illimité et ayant une maîtrise parfaitement rationnelle du monde, la modernité ne faisant d’une certaine façon que laïciser cette vision, en la mettant dans les mains de l’Homme – via le Progrès de la Technique et de la Science, l’Homme pourra donc devenir « comme maitre et possesseur de la nature » (Descartes, comparant ainsi l’Homme à la vision dominante de Dieu de l’époque). C’est ce que Castoriadis nomme « l’imaginaire capitaliste de l’expansion illimitée de la pseudo-maitrise pseudo-rationnelle ».

  5. Aventin

    Il s’agit pour moi, ici, d’une critique du Christ envisagé par le prisme de la dogmatique chrétienne. S’il y a limitation selon les éléments énoncés alors cela concerne tous les monothéismes, pas seulement l’église chrétienne. Je ne vois rien dans les évangiles (auxquelles je me limite, préférant même le « gnostique » Thomas) venant valider strictement ce que dit Casto. Mais je fais peut-être erreur. Il y a une philosophie du Christ !

  6. « que l’homme peut faire ce qu’il veut » c’est presque ça ! La liberté de l’homme est la volonté, celle de Dieu la puissance, l’orgueil est de confondre l’un et l’autre, libre volonté et toute puissance. Ce qui caractérise le paganisme et donc la Grèce antique c’est l’enfermement des dieux sur eux-mêmes et celle de l’homme sur lui-même, le mythe et la tragédie. La révélation judéo-chrétienne c’est l’ouverture de Dieu vers l’homme, c’est une vision existentielle du paganisme initial. Le paganisme est le fond réel de l’existence, la réalité avant la pensée, la révélation est la dynamique même de l’existence. Il n’y a en fait pas de différence fondamental entre le péché judéo-chrétien ou l’hubris, les deux sont la volonté de toute-puissance de l’homme, la volonté de faire le mal pour la simple jouissance de le faire.

  7. Bien évidemment que cela ne concerne pas uniquement l’église chrétienne, mais Casto parle de notre civilisation occidentale, dont l’influence monothéiste majeure reste le christianisme. L’on peut en effet aller encore plus loin et viser le judaïsme qui est la racine même de tous les monothéismes et ce qu’ils impliquent bien souvent. Encore une fois, la critique vise le christianisme, bien plus que le personnage du Christ de la Bible !

  8. Guenièvre

    @ Galaad,
    Merci d’avoir pris la peine de résumer Castoriadis.
    Je remets ce que j’avais écrit dans un autre billet où vous parliez de la démocratie directe :
    Environ 380 000 habitants à Athènes ( vers – 431), 42 000 sont citoyens ( 11 % de la population) et on estime que seulement 6000 pouvaient participer aux Assemblées ( les citoyens athéniens les plus riches, les grands propriétaires terriens qui disposaient de temps libre pour assister aux assemblées grâce au travail de leurs esclaves et des métèques). D’ailleurs des écrivains comme Aristophane ne se gênent pas pour critiquer les pratiques mises en place pour inciter les citoyens à participer , pratiques qui ont des effets pervers :
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Gu%C3%AApes
    On retrouve d’autres critiques chez Démosthène qui dénonce l’extrême lenteur du système démocratique athénien : tout doit être longuement expliqué, débattu et voté avant qu’une action puisse se mettre en place ( vous imaginez à l’échelle d’un pays ? ) et le même Démosthène s’inquiète déjà de la perte de l’esprit civique : finalement la cité doit employer des mercenaires pour se défendre !
    La démocratie directe c’est très bien quand on n’a pas besoin de travailler comme le dit Skardanelli.

  9. Il y a une différence fondamentale, en ce que l’hybris (ou hubris peu m’importe) n’est en rien du domaine du bien ou du mal, mais de la limite, et plus particulièrement de l’auto-limitation. Si en effet faire un pêché est mal dans la vision chrétienne, faire preuve d’hybris n’est ni bien ni mal en principe, c’est au-delà ! Et il est même, et bien évidemment possible de tomber dans le démesure en voulant pourtant « faire le bien » ! Ce n’est pas quelque chose qui est déterminée d’avance, il n’y a pas de limites explicites comme dans la notion de pêché, avec une table et des commandements par exemple, c’est quelque chose qui repose sur la volonté de l’Homme, qui peut aller trop loin, mais qui ne vivant pas dans un monde régulé par on ne sait quelles lois divines (Marché, Histoire, etc.) est obligé de se définir ses propres limites. Et pour ça il n’y a ni science ni religion, il n’y a que politique. C’est donc une affaire à la fois individuelle et collective, et une affaire de doxa (tiens tiens !). Enfin d’après ce que j’ai compris (je ne fais que reprendre Casto).

  10. Guenièvre

    @ Galaad,

    « les Grecs anciens étaient fascinés et admiratifs des Perses, qu’ils se représentaient comme des hommes valeureux, forts, braves et dont l’éducation était idéale (Hérodote)  »

    Hérodote avait une vision très ouverte et généreuse du monde , « colorée de sympathie humaine » disait J.de Romilly…
    Il y a eu des approches variées du monde perse chez les grecs. Mais, en général, à part chez Hérodote c’est vrai, on a quand même de très nombreux clichés hostiles et des jugements négatifs.
    Grecs et Perses n’avaient pas la même vision du monde et de la société. Le souverain achéménide exerçait sur ses peuples une souveraineté absolue, quasi sacrée, n’ayant au-dessus de lui que la divinité. Aux yeux des Grecs il était un despote. Dans les cités grecques, pour faire simple, l’homme est un citoyen, dans l’empire perse il est un sujet.

  11. Les limites et le bien et le mal, vous y êtes presque mon cher Galaad je vous dis : « connais toi, toi-même ». L’homme veut le bien mais fait le mal, c’est le constat de Socrate, le bien et le mal est bien au coeur de la réflexion des penseurs grecs, le mot éthique nous vient d’eux. Bien sûr la morale est devenue un gros mot, l’éthique c’est plus chic et on cherche à balayer le vice te la vertu sous le tapis, le mal est une maladie. Mais dans ce cas pourquoi tant vous soucier des méfaits de telle théorie politique, finalement tout se vaut, tout est dans tout et vice-versa.

  12. Je ne crois pas avoir dit le contraire, il est évident que Darius ou Xerxes étaient des despotes, ce qui n’empêchait pas la fascination des Grecs pour les Perses, tout comme pour les Egyptiens (qui étaient loins d’être des démocrates). Castoriadis raconte dans la vidéo, que je vous invite vraiment à voir, un épisode que raconte Hérodote sur Darius le Perse, où il réunit des Indiens d’une certaine tribu et des Grecs, et Hérodote montre qu’il a compris dans sa sagesse le relativisme culturel en comparant les usages mortuaires des uns et des autres (les Indiens mangent leurs morts, les Grecs les enterrent, et tous deux réagissent avec une égale indignation quand on leur propose de faire ce que l’autre fait avec ses morts). Par ailleurs, ce n’est pas uniquement Hérodote, c’est aussi Eschyle qui dans sa pièce sur les Perses, représentée en plus durant des hostilités avec ces derniers, montre les Perses comme étant de valeureux adversaires, de braves guerriers, complètement différents de la caricature quasi-raciste des « 300 » de l’autre.

    Éprouver du respect n’implique pas volonté d’imitation – il est évident que les Grecs ne pensent pas que le régime Perse est bon pour eux. Mais il faut y voir plutôt une forme d’égalité assez particulière, qui n’est pas « mêmeté » mais bien respect et admiration pour un peuple qui est considéré comme différent, mais digne d’être mis sur un même pied que soi. Un peu comme deux boxeurs qui se castagneraient ensemble jusqu’à épuisement, pour terminer néanmoins main dans la main avec un respect réciproque pour les capacités de l’autre. Une forme de respect très virile je l’admets (car assez liée à la guerre), mais respect quand même. Il y eut des choses similaires lors de découvertes d’autres cultures « développées », je pense à la rencontre du Japon avec l’Occident, où ce dernier fut surpris et admiratif du niveau de « civilisation » de ce pays, sa notion d’honneur etc.

  13. Saint Augustin, dans ces confessions prend le saccage d’un verger de poiriers par une bande de gamins dont il fait partie comme exemple du péché originel : la volonté de faire le mal pour le simple plaisir. Il est beaucoup plus proche de Péricles que de nous, le mal n’est pas une notion inventée par les juifs, le mal est concept connu de tous les hommes.

  14. Je ne crois pas avoir dit que le mal était une particularité chrétienne, j’ai dit que la notion de pêché l’était, et était profondément hétéronome en ce sens qu’elle se base sur des prescrits divins que l’Homme doit respecter, sans remise en cause. Il s’agit donc d’une limite extérieure à celle que l’Homme se donne. Le pêché veut bien dire que le pêcheur a désobéi à Dieu, me trompe-je ? Le pêché originel n’est-il pas cela ? Il y a là une profonde différence avec la notion grecque et profondément démocratique d’hybris.

  15. Oui précisément vous vous trompez ! Comme on se trompe généralement sur l’idée de création et de providence divine. Dans le judéo-christianisme Dieu crée le monde et le trouve bon (« Dieu vit que cela était bon » est répété plusieurs fois dans la Genèse), Dieu crée un homme libre dans un monde bon, c’est en allant contre la nature du monde que l’homme pèche. Le décalogue énonce des évidence à propos du bien et du mal : ne pas assassiner, ne pas voler, ne pas convoiter, ne pas être avide etc. toutes interdictions connues des Grecs, leur plus grande autonomie me semble tout à fait contestable, c’est de toute façon dans les deux mondes devant les hommes que la faute est constatée. La différence entre le paganisme et le judéo-christianisme est la notion d’amour divin, Dieu aime l’homme, la Création est un acte d’amour. Cette notion est tout à fait étrangère au paganisme, mais ceci est une autre histoire ; l’autonomie de l’homme est égale dans les deux mondes, le juif et le chrétien vivent aussi devant le regard des autres hommes, c’est une évidence. L’idée nietzschéenne du ressentiment judéo-chrétien, le souhait du retour de Dionysos est une régression c’est le retour du sacrifice humain, du pharmakos des Grecs justement, cet homme que l’on sacrifiait pour expulser les tensions de la cité. Le paganisme est une culture de la honte, le judéo-christianisme une culture de la culpabilité
    http://skardanelli.com/2011/12/02/cultures-de-la-culpabilite-et-cultures-de-la-honte/
    je ne vois de supériorité des cultures de la honte sur les cultures de la culpabilité, au contraire.

  16. Guenièvre

    @ Galaad,

    J’ai écouté l’interview et j’ai bien aimé ce qu’il dit de la délation. Je trouve effectivement très intéressant cette conception de la « chose publique » et cet exemple montre très bien la différence avec notre façon de voir.
    Mais Castoriadis a tout de même tendance à idéaliser et, en ce qui concerne les Perses , je persiste, il ne prend que des exemples qui servent sa démonstration. Hérodote est un cas à part . Quant à Eschyle il n’insiste sur la puissance de l’armée perse ( multiples comparaisons avec la houle de la mer et l’ essaim d’abeille ) que pour mieux faire mesurer l »ampleur du renversement et pour montrer l’immensité du désastre qui suivit. Il parle de  » brutale Insolence, fille de Démesure » ( c’est effectivement l’hybris qui est puni ) de ce  » roi en qui luit le regard d’un dragon sanglant « .
    D’autres historiens grecs, par contre, dénigrent systématiquement les combattants perses, dont ils soulignent l’incompétence et la lâcheté en l’opposant au talent et au courage des Grecs.
    Ils les voient comme des Orientaux décadents, couverts de bijoux d’or et de pierres précieuses et portant des vêtements luxueux et très colorés.
    Chez Aristophane les Perses émettent des sons confus, les ambassadeurs sont corrompus et on trouve des stéréotypes bien xénophobes.
    Parfois on a aussi un mélange de fascination / répulsion. Bref les visions étaient très variées et parler de l’ensemble  » des Grecs » à propos de celle qu’ Hérodote a des Perses, ce n’est à mon avis pas plus juste que de dire que l’ensemble  » des Américains » voit la Perse ancienne comme la voit le film dont vous parlez ( que je ne connais pas) .

  17. grandgil

    La théologie chrétienne s’inspire des grecs, en particulier d’Aristote et des stoïciens qui s’inspiraient d’Epicure, rappellerais-je en passant…

  18. Casto dirait (mais je vais cesser de le citer de peur d’apparaître comme un dogmatique) : la décadence voire la fin de l’Athènes démocratique. En ce qui concerne l’idéal démocratique, les stoïciens et les épicuriens ne m’apparaissent clairement pas comme des références. Il me semble par exemple qu’Epicure s’en fichait un peu, au point de justifier la monarchie si tant est qu’elle soit sage et permette le bonheur du plus grand nombre.

  19. Casto c’est castoche, et pas que toche.

  20. Intéressante réponse, je dois vous dire bien plus intéressant que vos blablas libertariens. Vous énoncez une vision du christianisme qui est intéressante, mais qui suscite en moi des interrogations : si l’on pousse la logique de votre raisonnement jusqu’à ses fins à mon avis logiques, vous devriez plutôt être du côté des chrétiens antilibéraux à la Bernanos (ou comme Aventin). Mais passons.

    Le problème, c’est que votre interprétation du christianisme est visiblement très personnelle, cela ne me pose pas de problèmes, mais ce n’est clairement pas celle qui a été faite dans le passé et qui a forgé la civilisation occidentale… Le pêché originel reste avant toute chose 1) une légitimation de la misogynie (mais c’est un autre débat) 2) l’exemple même de ce qu’un pêché est, à savoir la désobéissance à Dieu. Pêcher c’est aller à l’encontre d’un ordre qui est extérieur à la création humaine, par exemple la fornication avant le mariage a été (et est toujours dans certains endroits) un pêché, et non une forme d’hybris, de même que le sacrilège, le blasphème j’en passe… Le christianisme a introduit une forte dose d’hétéronomie, il n’y avait pas de théocratie sous le polythéisme régnant, et l’Athènes démocratique fonctionnait de manière autonome (pour ses 30000 citoyens j’entends) parce qu’elle avait compris que dans ce bas monde il n’y a point de « pêchés » qui comptent, il n’y a pas de livre sacré dans laquelle l’on chercherait des réponses aux interrogations à la fois personnelles et collectives. C’est l’absence de sens, l’absurdité de la vie humaine qui poussa ces Grecs à imaginer la démocratie et à la pratiquer, on ne réfléchissait pas sous formes de diktats kantiens (si ce n’est dans la vision platonicienne anti-démocratique et anti-matérialiste, par exemple). Ne pas tuer (vous oubliez les autres commandements bien moins « tolérants »), par exemple, n’a aucun sens dans des moments où le meurtre est nécessaire (légitime défense, guerre juste, révolution,…). Le marxisme et le libéralisme sont pour moi les exemples types de cet héritage chrétien dans ses aspects les plus négatifs, ce sont des religions séculières qui suivent le même format : d’un côté la main invisible, ce Dieu sécularisé avec son son marché omnipotent, ses commandements (les lois de l’offre et de la demande), et ses self-made men, de l’autre le prophète Marx, avec son église (le Parti), son Saint Paul marxiste (Lénine) et son Théodose (Staline).

    Je ne suis pas pour un retour du paganisme, je suis pour un retour de l’imaginaire d’autonomie tel que nous l’ont légué les Grecs (plus particulièrement les Athéniens), le logos, cet imaginaire qui a été réactivé par la modernité pour aboutir dans les Lumières, les mouvements populaires (et plus particulièrement le mouvement populaire), j’en passe… La vraie démocratie ne peut se faire avec des individus qui pensent que les réponses aux problèmes politiques se trouvent dans la bible, dans le marché, dans l’histoire, dans la techno-science ou j’en passe. Castoriadis est quelqu’un qui permet de réfléchir contre ces divers facteurs d’hétéronomie, d’où l’article. Contre le postmodernisme et ses diverses proclamations funestes (fins de l’histoire, de la philosophie, de la politique, etc.), je dis lisez Casto !

  21. Souris donc

    Castoriadis doit sa célébrité à Socialisme et Barbarie, une branche du trotskisme, qui réunissait C. Castoriadis et C. Lefort et s’interrogeait sur le marxisme et, avec Arendt, a inventé le mot totalitarisme. Les interrogations sur le totalitarisme étaient dans l’air du temps (répression de la révolte hongroise par les chars soviétiques, révélations sur le goulag, sort des dissidents) diffusées plus tard dans le grand public par le film « Vol au-dessus d’un nid de coucou ». Mais le Flore veillaient et le PC faisait ses 20% aux élections. Les intellectuels français ont continué à avaler les couleuvres et les boas. C’est pourquoi les Français sont les seuls au monde avec les ubus tropicaux et la Corée du Nord, a avoir toujours la grille de lecture marxiste.

    Galaad, je me réjouis de ce que notre site soit commenté par une élite de 16 à 96 ans. Vous êtes notre petit et on vous aime beaucoup. Mais, je ne sais plus qui a dit que ce qui se concevait aisément s’énonçait clairement. On ne vous demande pas de twitter ! Mais d’être moins touffu et confus. Visuellement vous occupez TOUT l’espace et vous modifiez l’identité d’Antidoxe. En avez-vous conscience ? Non ?
    Un dernier truc, si vous permettez. En allemand, il est totalement impossible de confondre Stadt (la ville) et Staat (l’état), vu qu’ils ne se prononcent pas du tout de la même façon.

  22. Moi, j’ai adoré les commentaires de Vidal-Naquet et de Castoriadis sur BHL. Dire que ça remonte à 1979 et ce méprisable charlatan continue encore à sévir…
    Et même de convaincre le gouvernement français de faire son apprenti sorcier en Libye en y pratiquant la bonne vieille politique coloniale de la canonnière.
    Avec les résultats que l’on sait.
    Les imbéciles ne disparaissent donc jamais, ils se remplacent.

  23. Bah écoutez je suis à peu près à moi tout seul l’antilibéralisme sur ce blog, avec parfois Aventin quand il veut se bouger le train (mais qui soutient, à mon grand dam, Marine Le Pen, donc nous ne sommes pas du même camp), donc je suis bien obligé de faire le boulot de plusieurs personnes. Et puis je ne commente pas partout, juste les articles hilarieusement libertariens ou les miens. Le reste, si je lis, je ne commente pas ou peu.

    Sur Casto, oui mais il s’est vite démarqué du trotskysme pour former une oeuvre à la fois socialiste, et donc anticapitaliste, et antimarxiste. C.Lefort a quant à lui, si je me souviens bien, provoqué une scission au sein de S et B, comme on en voyait quotidiennement dans les groupuscules de l’époque.

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