Le Sens du Travail

 

Nos racines  culturelles, nos mythes fondateurs influent sur la représentation que nous avons des choses et des concepts . L’historique du terme « travail » dévoile l’association étroite de notre labeur quotidien, le travail au sens courant et moderne du terme, avec l’expérience de la contrainte et de la domination. Le tripalium qui est à l’origine du mot est en effet un instrument à trois pieux, un instrument de torture ajoute-t-on. En réalité, il semble bien que le tripalium correspondait d’abord au travail utilisé dans les fermes,  c’est-à-dire à un dispositif de contention utilisé pour aider à la délivrance des animaux, mais aussi utile au ferrage, au marquage au fer rouge, ou à des interventions vétérinaires douloureuses… On imagine tout à fait que les romains s’en soient servis aussi  pour « contenir » les esclaves que l’on fouettait ou punissait.

Dans l’Antiquité gréco-romaine l’homme supérieur devait se tenir à l’écart du travail parce que celui-ci était le propre de la condition servile. L’esclavage n’avait pas une raison économique mais philosophique: l’homme libre ne pouvait pas considérer comme humaine cette soumission à la nécessité qui le rabaissait à la condition d’animal domestique. Malgré quelques tentatives de réhabilitation chez certains auteurs, le travail était  largement méprisé.

Dans la Bible, le travail est lié à la culpabilité puisque la peine que l’on y a est la conséquence du péché. En même temps le christianisme va faire de cette activité un moyen pour l’homme de s’élever, de retrouver sa dignité, de faire son salut. La tradition protestante, en particulier, réussit à imposer l’idée que la contemplation plaît moins à Dieu que le travail dans l’accomplissement d’un métier: le travail fait plaisir à Dieu parce qu’il glorifie sa création. Nous avons, en Occident, largement hérité de cette double vision du travail: à la fois peine et salut.

Les inventions techniques qui connaissent un formidable développement à la Renaissance vont repousser les tabous qui pouvaient encore exister quant à la valeur du travail manuel. Tant que l’outil reste dépendant de la main de l’homme le travail manuel est lié à l’habileté et à la créativité: on ne fait d’ailleurs pas la différence entre un artiste et un artisan, tous les deux produisent des œuvres.

A l’avènement de l’ère industrielle, les machines vont s’interposer entre l’homme et la matière et celui qui travaille sur ces machines va quitter le monde des artisans pour devenir ouvrier: il n’a plus l’initiative de ce qu’il produit. Par ailleurs, l’émergence de la condition salariale et de la société marchande va entraîner un changement de point de vue: on ne travaille plus pour accomplir une œuvre mais pour se procurer de quoi vivre. Libérateur au départ dans la mesure où il permet de se faire une place autrement que par sa naissance le travail peut s’avérer aliénant quand la recherche de la productivité et la spécialisation entraînent le morcellement des tâches. Sans initiative, devant répéter une activité mécanique et monotone, l’ouvrier devient robot (magnifiquement symbolisé par Charlie Chaplin dans « Les Temps modernes »).

Vers la fin du XXe siècle les progrès de la technique permettent, de fait, la construction de véritables robots : L’automatisation est (peut-être ?) en passe de faire disparaître le travail à la chaîne (en tous cas dans les pays développés). L’ouvrier devient technicien, il contrôle, répare et régule ce que la chaîne automatique produit. Son travail est plus créatif, plus intelligent, plus humain. Parallèlement ces progrès donnent un moment l’illusion que l’homme n’aura bientôt plus besoin de travailler pour vivre. Un hédonisme post- moderne se met en place qui  tend à nous imposer l’idée que l’on ne profitera de la vie qu’en dehors des heures de labeur. La « vraie vie » commencerait après le travail. Celui-ci ne serait  là que pour nous procurer l’argent qui nous permettra de trouver le bonheur en-dehors, dans les loisirs et les divertissements.

Pourtant nous sentons bien, même confusément, que nous en avons besoin pour le plaisir même d’agir et pour nous sentir utile. Les chômeurs de longue durée en font la cruelle expérience. Au-delà de l’aspect économique c’est l’estime de soi qui est en jeu dans ces situations de non emploi. En effet, on admet généralement qu’outre sa fonction manifeste-apporter un revenu-le travail remplit cinq fonctions indispensables: il impose une structure temporelle de la vie; il crée des contacts sociaux en dehors de la famille; il donne des buts dépassant les visées personnelles; il définit l’identité sociale et il force à l’action.

L’école, jusqu’au milieu du XXe siècle, s’employa à transmettre une vision positive et valorisante du travail:  voici les sujets de rédaction que l’on pouvait trouver dans le cahier d’un élève de treize ans à la fin des années 20:

Mardi 8 mars 1927

Développez cette pensée: «  Ne remets pas à demain ce que tu peux faire aujourd’hui »

Mardi 26 avril 1927

« Le temps et le travail sont des auxiliaires dont on ne peut se passer pour faire quelque chose de durable » Développez.

Mardi 10 Mai 1927

« Il y a quatre manières de perdre son temps: Ne rien faire, ne pas faire ce que l’on doit, le mal faire, le faire à contre temps ». Voltaire

Tirez de cette étude des conclusions se rapportant à vous-même.

Mardi 28 juin 1927

Développez cette pensée: « Si quelqu’un vous dit que vous pouvez vous élever autrement que par l’instruction, le travail et l’économie, fuyez-le »

Plan détaillé (début)

Sens de s’élever: c’est mériter de plus en plus le nom d’homme par conséquent s’affranchir le plus possible de soi-même, de la matière et des autres.

Comment s’affranchir ?

-de soi-même (passions, erreurs, préjugés, routine) par l’instruction = intelligence plus développée, raisonnement plus clair, volonté plus ferme.

– de la matière. Par le travail, les progrès de la civilisation sont dus au travail persévérant de tous.

Aujourd’hui une enquête européenne a rendu compte des transformations du rapport au travail notamment dans une perspective intergénérationnelle. Les jeunes européens se distinguent nettement des autres générations par une distanciation accrue au fait de pratiquer une activité rémunérée. Ils ont une conception polycentrique de l’existence c’est- à -dire que leur système de valeurs s’organise autour de nombreux centres dont l’ activité rémunérée n’est qu’un élément.

Les mentalités ont changé: la valorisation, dans tous les médias, des loisirs et du temps libre ont détrôné l’évangile du travail des hommes du début du XXe siècle et nous ne reviendrons pas en arrière. Mais il reste qu’une bonne partie de notre temps y est consacrée et que, de notre attitude à son égard, (ce « nous » comprend aussi bien les particuliers que les ceux qui créent les emplois), dépend beaucoup la qualité et  la plénitude de notre vie et peut être aussi l’avenir de notre civilisation.

16 Commentaires

  1. … « la valorisation, dans tous les médias, des loisirs et du temps libre ont détrôné l’évangile du travail des hommes du début du XXe siècle et nous ne reviendrons pas en arrière »…

    En Europe et à court terme, en effet nous ne reviendrons certainement pas en arrière. Ailleurs (Inde, Etats-Unis…) le travail a gardé son caractère à la fois nécessaire et juste, presque sacré. Et en Europe, lorsque les années de crise auront passé avec l’appauvrissement relatif qui les aura accompagné, le travail reprendra peut-être son rang « d’évangile ».

  2. Guenièvre

    @ Impat

    Il y a une vraie différence de la conception du travail dans les pays où le protestantisme est majoritaire comme aux Etats-Unis, je ne l’ai pas assez développé. Pour le catholicisme le retrait hors du monde, le refus de la recherche des biens, ont été valorisés en tant que voies de salut alors que l’action professionnelle dans le monde n’avait pas de valeur positive. À l’inverse, pour Luther, l’activité professionnelle est une tâche que Dieu a donné à accomplir aux hommes : la profession devient une vocation . Selon Calvin, Dieu a de toute éternité destiné certains hommes au salut et condamné les autres à l’enfer. Le calviniste va alors chercher dans son activité professionnelle les signes de sa confirmation : la réussite dans la recherche des richesses lui semblera être le témoignage de son statut d’élu.
    Pour les Hindouistes il n’y a aucune notion de peine ou de culpabilité liée au travail. L’hindou quel que soit son rang, intègre au tréfonds de lui même le pourquoi et le comment de son existence, le rôle qu’il remplit non seulement dans la société, mais aussi au sein de l’univers lui même. L’hindou a profondément conscience que chacun de ses actes, chacune des ses pensées, participent activement à l’harmonie universelle, au Dharma (La Loi).
    A l’époque de la mondialisation, même si les populations sont de plus en plus brassées, même si les religions ont un moindre impact, je pense que le terreau culturel est toujours influent sur les mentalités.

  3. … « le terreau culturel est toujours influent »…
    Oui, sans aucun doute, et pas seulement pour sa part provenant des religions. Ainsi le travail est une valeur de premier ordre au Japon, où il est courant que des salariés ne prennent pas tous les congés auxquels ils ont droit, car les vacances font un peu honte.

  4. desavy

    Impat,

    Je pense que le rôle de la religion dans la conception japonaise du travail est important.

  5. Guenièvre

    Vous avez raison desavy, l’éthique du travail est profondément enracinée dans le shintoïsme. Par son travail l’homme peut participer à l’action des forces divines sur le monde et augmenter ses propres capacités. En 1547 , l’explorateur Jorge Alvares soulignait déjà que les japonais étaient  » très durs au travail ». Par ailleurs la conception holiste de la société ( identification très forte de l’individu au groupe ) a permis une cohésion du corps social qui a joué sur l’efficacité de ce travail.
    Mais j’ai une amie japonaise qui me disait qu’il y a un changement profond qui se fait jour depuis les années 90 , les jeunes générations aspirent à une autre vie que leurs parents et il y a une montée de l’individualisme et de l’hédonisme comme en Occident. Exemple significatif dans la langue : il y avait en japonais un mot qui signifiait  » non travail  » un mot de valeur négative avec une approche dévalorisante donc; il est maintenant de plus en plus remplacé par un autre mot à valeur positive proche du mot loisir.

  6. Je crois, Guenièvre, que vous avez raison sur le changement en cours, mais il me paraît certain qu’il restera longtemps quelque chose dans les esprits nippons en faveur du travail. Davantage en tout cas qu’en Europe.

    Une anecdote : au début des années 90 j’étais en voyage d’étude de management à Tokyo. En visite dans un atelier j’ai demandé ce que signifiait le tableau de chiffres affiché au mur.
    Réponse : ce sont les jours de congés qui restent pour chacun d’entre nous.
    Moi : Et à combien avez-vous droit par an ?
    Réponse : 10 jours. Mais nous n’en prenons que 4 ou 5.
    Moi : Ah, pourquoi ?
    Réponse : parce que nous en gardons 5 ou 6 en réserve pour le cas où nous tomberions malades.
    Moi : yeux ronds et mutisme…

    Il est assez vraisemblable qu’en 2012 les 10 jours sont devenus 15 ou 20, et qu’ils sont « pris » en totalité.

  7. Toujours à propos du Japon, à la fin du XXe siècle le gouvernement japonais avait fait campagne pour inciter les salariés à prendre des congés.
    L’objectif était probablement d’accroître la consommation.

  8. Guenièvre

    @ Impat,
    Je ne regrette pas le temps où le travail était une religion ( cela ne sert à rien de regretter d’ailleurs). Je trouve plutôt bien que l’on ait dans la vie, comme les jeunes aujourd’hui, plusieurs centres d’intérêts. Ce que je trouve dommage c’est qu’il soit considéré souvent comme un pensum parce que nous y passons une bonne partie de notre vie. Et cette vision ne dépend pas uniquement des conditions dans lesquelles on travaille ( qui peuvent être déplorables parfois c’est vrai ) mais de notre mentalité.
    Finalement c’est un autre travail qu’il faudrait faire : un travail sur soi…

  9. … « il faudrait faire : un travail sur soi… »…

    Je vous suis totalement. Travail sur soi quand on est exécutant pour tenter de trouver un intérêt à son travail et à ses collègues. Pas toujours facile, mais nécessaire.
    Et aussi travail sur soi quand on est responsables des autres, afin de comprendre qu’il faut accorder de l’intérêt aux subordonnés, et que commander c’est avant tout convaincre.
    Il me paraît certain que pour ne pas considérer son travail, quel qu’il soit, « comme un pensum » la première condition est d’avoir un chef hiérarchique, ou fonctionnel, intelligent. Mais, je ne sais pourquoi, ils ne le sont pas tous…

  10. Guenièvre

    Un magnifique texte de Péguy sur le travail et l’amour de la perfection dans le travail qu’il voit déjà disparaître à l’aube du XXè siècle. C’est tiré de  » l’Argent ». Il y fustige par ailleurs la bourgeoisie et la modernité responsable selon lui de cette perte , cela devrait plaire à Galaad…

    http://saintsymphorien.net/L-argent-Charles-Peguy.html

  11. Admirable, Guenièvre ! Les deux articles récemment publiés sur Antidoxe trouvent leur justification, leur raison d’être, dans ce texte de Péguy qui les surpasse.
    Je ne sais s’il plaira à Galaad, mais il enthousiasme Impat.

  12. … « qui les surpasse »…
    Excusez-moi pour le vôtre, je pensais surtout au mien…- 🙂

  13. Guenièvre

    Impat,
    Mais vous pouvez m’inclure sans problème, d’ailleurs je n’oserais même jamais oser une comparaison avec Péguy !

    « Ces ouvriers ne servaient pas. Ils travaillaient. Ils avaient un honneur, absolu, comme c’est le propre d’un honneur. Il fallait qu’un bâton de chaise fût bien fait. C’était entendu. C’était un primat. Il ne fallait pas qu’il fût bien fait pour le salaire ou moyennant le salaire. Il ne fallait pas qu’il fût bien fait pour le patron ni pour les connaisseurs ni pour les clients du patron. Il fallait qu’il fût bien fait lui-même, en lui-même, pour lui-même, dans son être même. Une tradition, venue, montée du plus profond de la race, une histoire, un absolu, un honneur voulait que ce bâton de chaise fût bien fait. Toute partie, dans la chaise, qui ne se voyait pas, était exactement aussi parfaitement faite que ce qu’on voyait. C’est le principe même des cathédrales. »

  14. Ce passage, je vais l’apprendre. Par cœur.

  15. Souris donc

    Juste le temps de survoler cette réflexion sur le travail, l’évolution de son sens historique. Il me semble que le travail est considéré comme une valeur qui s’est construite et qui se délite ? Je rapporterais bien le travail de nos jours à son adéquation avec la personne qui exerce tel ou tel métier, choisi ou non, et à la motivation financière. Bref, faudrait qu’on me paie très très cher, mais alors vraiment très, pour que j’aille instruire les boulets racailleurs du 9-3, par exemple.
    Henri Salvador et Pink Martini ont chanté des choses définitives sur la question…

  16. Voilà maintenant que Souris Donc veut aller dealer dans le 93, quelle époque !

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