L’Expérience Normande

L’Expérience Normande

 Une évocation des premiers jours de la Libération

 

 Les alliés débarquent en Normandie le 6 juin 1944, personne en France ne l’a oublié. Nul n’ignore, non plus, les victimes des premiers combats.  Mais qui connaît les difficultés des premiers jours qui suivent, conduisant  au retour de la République?

Moins d’une semaine après le débarquement, l’Amgot-« Gouvernement militaire allié des territoires occupés »- a déjà émis des « francs complémentaires » comme des lires complémentaires avaient cours en Italie, et comme en Italie les autorités alliées commencent à mettre en place un gouvernement militaire de la France. Un corps d’officiers des « Civil Affairs »  s’apprête à exercer toutes les fonctions administratives françaises.

A Londres, le général De Gaulle sait que le temps joue contre lui (Dans « Mémoires de Guerre » il devait écrire : « Nous n’entendons pas contribuer à l’usurpation »…). Aussi, dès le 14 juin, il embarque de Portsmouth sur le Contre-Torpilleur « La Combattante » avec quelques officiers et deux civils: Pierre Viénot, ministre des Affaires étrangères du Gouvernement Provisoire de la République Française et son ancien aide de camp François Coulet, qu’il a nommé commissaire de la République pour le territoire normand libéré.

A 14h00, le Général débarque près de l’embouchure de la Seulles entre Courseulles et Graye, sur la plage de nom de code « Juno Beach » où une croix de Lorraine marque aujourd’hui l’événement sur le bord de mer. Bayeux, à 15 kilomètres, vient d’être libérée. Caen, à 10 kilomètres, ne l’est pas encore. Elle ne le sera, totalement détruite, que le 9 juillet.

Sitôt à terre, Coulet est envoyé à Bayeux pour prendre ses fonctions. De Gaulle se rend près de Creully, à 6 kilomètres, au quartier général de Montgomery. « Lui ayant exprimé ma confiance, je le laisse à ses affaires et m’en vais aux miennes, à Bayeux », raconte-t-il dans ses Mémoires.

Maurice Schumann, lui, était arrivé à Bayeux dès le 8 juin. Avec les résistants locaux il avait préparé l’accueil du Général par la population.

Cet accueil est triomphal. De Gaulle reçoit les habitants sur la place du château, en présence des journalistes conviés par Schumann, celui-là même qui pendant quatre longues années avait parlé depuis Londres, dans une BBC brouillée par les Allemands. « Ici Londres, les Français parlent aux Français ».

Et dans Bayeux, capitale pour un temps de la France libérée, seule ville normande épargnée d’une Normandie dévastée, le Général lance au peuple et sur les ondes : « Dans toutes les parties du sol national libéré, il n’y a désormais d’autre autorité que la mienne et celle de mon gouvernement … ».

Puis De Gaulle se rend dans les ruines d’Isigny et de Grandcamp avant de rejoindre à la nuit tombée La Combattante qui le ramène en Angleterre le 15 juin au matin. « La preuve est faite », écrira-t-il dans ses Mémoires,  « le peuple français a montré à qui il s’en remet du devoir de le conduire ».

Coulet reste à Bayeux. Il révoque le sous-préfet en place, nommé par Vichy, et le remplace par une personnalité de la Résistance normande: Raymond Triboulet, qui plus tard deviendra ministre et participera à la rédaction de la constitution de la 5e république. Mais pour l’heure, il est à Bayeux confronté aux autorités alliées qui veulent procéder à l’installation des représentants militaires de l’Amgot. Il résiste, et leur déclare en substance : « Ma présence ici ne dépend pas de vous. J’ai reçu du gouvernement du général De Gaulle l’ordre d’être ici et je ne partirai que sur son ordre ». Scène qui se répétera dans bien des préfectures et mairies libérées…

Néanmoins il réussit sa mission, mettant progressivement en place dans la région une administration du GPRF.

Et parce qu’elle réussit, l’expérience normande va devenir un modèle.

 

NB. Le déroulement des événements est tiré d’une dépêche AFP qui, en 2004, commémorait le 60e anniversaire du débarquement.

 

 

 

 

14 Commentaires

  1. kravi

    Merci, Impat. À propos de ce 60e anniversaire, rappelons — en particulier à l’américanophile Aventin — comment le gouvernement français s’était couvert de honte.
    Tous les gîtes, motels et chambres d’hôtel de la région ayant été occupés par les membres [ oh combien] importants de l’administration française, il ne restait plus d’endroits où loger les vétérans américains du Débarquement. Quand on les en informa — avec, j’en ai bien peur, toute la morgue appropriée — un grand silence se fit. Puis un des octogénaires s’avança et dit avec un sourire : « Ne vous en faites pas, nous dormirons sur la plage. Nous avons l’habitude. »

  2. Alpin

    @Impat1,@kravi

    Bien le bonjour

    Belle évocation,merci beaucoup,cela rappelle que l’Histoire se faisant ,n’est pas le pur produit des automatismes et des déterminismes aveugles.

    @kravi,

    Cette histoire n’a guère été diffusée et pour cause,elle est honteuse,merci de la rappeler ,je ne la connaissais pas.Les bureaucrates ont presque toujours tendance à croire que ceux et celles qui ont versé leur sang passent après.

    Dans ce style ,il faut lire la description du retour à la vie civile de François Jacob (prix Nobel et ancien de la France libre),quand voulant reprendre ses études de médecine il eut affaire à la bureaucratie de ceux qui étaient resté là pendant la guerre en attendant que cela se passe.

    « La statue intérieure ».

  3. Alpin,… « l’Histoire se faisant ,n’est pas le pur produit des automatismes et des déterminismes aveugles. »…
    Votre œil d’aigle ne s’y est pas trompé, c’était exactement l’objectif de cet article.

  4. Souris donc

    On ne sera jamais assez reconnaissants aux Américains de nous avoir tiré du pétrin. L’américanophilie, ça va, ça vient. Au gré de nos besoins idéologiques. Avec Obama et le politiquement correct, l’Amérique a la cote. Du temps de l’URSS, des Sartre-Aragon, elle l’avait moins…
    Je ne connaissais pas non plus l’accueil hotelier que relate Kravi.

  5. QuadPater

    Je trouve bien étrange cette période de juste-après-guerre que vous nous relatez, avec de Gaulle imposant un pouvoir, le sien, qui n’était semble-t-il ni plus ni moins légitime qu’un autre.

  6. Quad,
    … « n’était semble-t-il ni plus ni moins légitime qu’un autre. »…

    C’est tout à fait vrai. Le seul pouvoir « légal » était encore Pétain, mais il n’était plus légitime. De Gaulle n’avait encore qu’un pouvoir auto-proclamé, légitimé par l’honneur…et par la victoire, mais non encore légal.
    C’était le vide, que les Etats-Unis qui détestaient De Gaulle s’apprêtaient à combler par un régime d’occupation.
    Le Genéral avait très bien perçu le danger. D’où son empressement à venir se faire légitimer en Normandie.

  7. Il avait bien raison, CDG, à craindre un régime d’occupation imposé par les alliés en France.
    Il n y avait aucune raison que les alliés traitent la France, pays collabo, mieux que furent traitées l’Italie et l’Autriche (ultérieurement le Japon), alliés de l’Allemagne pendant la guerre.
    Ce récit de Impat est symptomatique de l’oubli volontaire qu’une certaine France s’impose sur cette période. Car à le lire on oublierait presque que la courte villégiature de CDG en Normandie fût rendue possible par 30 divisions alliés, notamment américaine, qui, simultanément, versaient leur sang à quelques encablures. Et que parmi le premier million de soldats alliés débarqués en Normandie il n y avait que quelque dizaines de Français.
    Que faisait CDG pendant cette courte période? On s’en fout, c’est accessoire. Il serait intéressant de savoir que faisaient Eisenhower, Bradley, Patton, Churchill et les autre VRAIS chefs de guerre.

  8. Cette histoire du 14 juin à Bayeux est emblématique de la renaissance française. Pendant que les De Lattre, Juin, Leclerc participent aux combats, De Gaulle montre sa capacité d’homme politique, de chef d’Etat qui ne tardera pas à s’imposer.
    Le 6 juin c’était le débarquement, opération militaire. Le 14 juin c’est l’opération politique, le retour de la France métropolitaine hors Corse (déjà libérée en 1943 par les troupes françaises) dans le concert des nations alliées.

  9. QuadPater

    parmi le premier million de soldats alliés débarqués en Normandie il n y avait que quelque dizaines de Français

    Quelle est la raison de cette infime participation, selon vous ?

  10. QuadPater,… « Quelle est la raison de cette infime participation, selon vous ? »…

    De Gaulle avait été semble-t-il tenu à l’écart, jusqu’au 4 juin, du jour précis du débarquement. Reflet probable de la méfiance de Roosevelt envers la France libre.
    Mais il serait honnête de présenter les chiffres de soldats impliqués sans trop tordre la réalité. « Quelques dizaines de Français » est exact pour le premier jour. Ce même jour le total des effectifs débarqués n’était pas un million mais 150.000, dont 22.000 parachutistes.
    La veille, les premiers éléments de toute l’opération avaient été largués en Bretagne, avec mission d’empêcher les Allemands de faire mouvement vers la Normandie. Ils étaient des parachutistes français.
    En même temps, environ 150.000 Français étaient engagés en Italie, en Corse, et le seraient bientôt en Provence.
    Et en Normandie, dès le début du mois d’Août, les troupes françaises au sol seront d’environ 15.000 hommes.(2e DB)
    Enfin il faut noter la présence d’un certain nombre de Français libres de l’Armée de l’Air intégrés au sein de la RAF.
    Les effectifs de l’Armée française augmenteront sans cesse pour atteindre 1.300.000 hommes en mai 1945.

  11. Alpin

    @Impat,@Quadpater,

    Bien le bonjour,

    Le discours de Roturier est bien caractéristique des effets de distorsions idéologiques de ces dernières années,même si cela fut pour certaines personnes avec de bonnes intentions dont nous savons que l’enfer est pavé.

    Ce qu’on appelle la concurrence mémorielle a amené aujourd’hui à un quasi effacement de la mémoire résistante,et surtout à une méconnaissance de la réalité historique et humaine de l’époque nettement plus contrastée et complexe.Le deuxième problème réside dans la tendance morbide à la haine de soi que cela porte.

    Le général Einsenhower rappelait quelques décennies plus tard que la résistance française de l’intérieur avait aidé les forces alliés en pesant l’équivalent d’une quinzaine de divisions à partir du 06 juin .Ainsi comme le vous le rappelez Impat les SAS français parachutés en Bretagne ,contribuèrent à l’encadrement des combattants,fixant des forces allemandes significatives dont une division parachutiste qui s’y fit remarquer par ses exactions contre la population civile.On se battit beaucoup aussi dans le massif central ,Oradour et Tulle furent quelques des blessures que cette région eut à endurer.Il devrait être inutile de rappeler le sacrifice du Vercors au mois de Juillet et des Glières quelques temps auparavant,des maquis de l’Oisans.
    Quand à la population civile normande les affrontements lui coutèrent une vingtaine de milliers de tués,Caen détruite à 85/100,Le Havre rasé peu avant le passage de la Seine,avec 2000 morts à la clef.

    A-t-on vu des soulèvements en Italie et des maquis partout à l’approche des alliés à fortiori au Japon?Et même si l’occupation française ne fut pas l’occupation nazie ,les algériens d’avant 1962,pour la plupart non combattants furent-ils des collabos?Non,à l’évidence,les mots perdraient-ils autrement leur sens?

    Pour ce qui est de la répartition des forces au débarquement,il ne faut pas oublier qu’un accord avait été conclu pour réserver l’essentiel des forces de l’armée en reconstitution au débarquement en Provence qui eu donc lieu un mois plus tard avec 250 000 hommes dont 42/100 de pieds noirs ,un taux de mobilisation supérieur à celui déjà très élevé de 14-18.

    Un force hétéroclite d’allemands en retraite (~50 000) encerclée et bloquée par la résistance après sa remontée du Sud-Ouest dans la région d’Orléans se rendit formellement à quelques officiers américains en reconnaissance ,car les allemands avaient trop peur de se rendre aux FFI et exigeait des plénipotentiaires alliés.

    Sans parler bien sur de l’insurrection de Paris en aout.

    Pour ce qui est des vrais chefs de guerre ,oublier Leclerc avec qui François Jacob avait combattu,ayant commencé dans des conditions de dénuement dont à tout oublié aujourd’hui pour finir comme un très brillant officier général participant avec talent à l’encerclement d’une bonne partie des forces nazies de Normandie,est fort de café.

  12. kravi

    Impat, pour info : mon père a débarqué sur les plages hollandaises avec l’armée anglaise. Je ne sais comment ni pourquoi, et n’aurai plus jamais les détails.

  13. Merci Alpin, pour cette remise en place des événements.
    Voici un bref rappel des victimes occidentales alliées de la seconde guerre mondiale :
    Royaume Uni : 320.000 soldats, 62.000 civils
    France : 250.000 soldats, 350.000 civils
    USA : 300.000 soldats.

    La proportion de militaires tués rapportée à la population est de 0,6 % pour la France, 0,6 % pour le Royaume Uni, et 0,1 % pour les Etats-Unis.

  14. Une précision sur le chiffres ci-dessus

    Sur les 250.000 soldats français tués, 100.000 le furent en mai/juin 40 pendant la campagne de France. 100.000 en 6 semaines, c’est dire comme ces combats contre les panzers ont été âpres.
    Par ailleurs, dans ce même temps, l’Armée de l’Air a abattu 800 avions de la Luftwaffe. Avec 800 avions de plus côté allemand, la « bataille d’Angleterre » dans les airs un mois plus tard aurait très probablement mal tourné pour les alliés.

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