Une Liaison Dangereuse

Ni avec elle, ni sans elle. Les jours où elle est là, près de moi, elle m’exaspère; et ceux où elle ne vient pas je désespère.

Elle et moi c’est une vieille histoire. Commencée à l’école, poursuivie fièvreusement à l’Université, jamais abandonnée depuis. Sous mon bras en ville, sur le canapé du salon, au bistrot de mes vacances, qui sent la sciure, la javel, les pieds sales des joueurs de baby-foot.

Chaque jour, elle m’apporte des nouvelles que j’aime, et d’autres que je n’attendais pas, que je n’aime pas. Elle adore cela. Les mauvaises nouvelles, les rumeurs, les ragots font ses délices. Et je dois dire que, tout en m’en défendant, je ne les déteste pas.

Elle est menteuse, exagératrice, caricaturale. Quand elle fait mine de n’être pas partisane je ne la crois plus. Mais sa mauvaise foi emporte mon adhésion, quand elle rejoint mes opinions. Sur tous les sujets, elle a un biais, un parti-pris. Quand elle me raconte un événement je suis sûr que c’est tronqué. Je le sais: de ceux que nous avons partagés nous n’avons jamais les mêmes souvenirs. Son cœur de femme réputé sensible voit toujours celui qui pleure, ce qui rate, le drame, tandis que j’aimerais qu’elle rapporte aussi (surtout?) ce qui marche, celui qui rit, les victoires, les amitiés, les amours qui durent…

Bien sûr, elle est intéressée, l’argent, la publicité, la notoriété la fascinent. Et, tous les autres péchés capitaux sont au rendez-vous. Pourtant, elle est partout chez moi, jusque sur les écrans, perchée sur les ondes, bruissant au contact de mes doigts qu’elle blesse parfois quand j’ai un geste trop appuyé.

Au matin, je sors pour voir si elle est déjà là. Le soir, je m’enquiers de ce qu’elle a pioché de nouveau, de sensationnel dans sa journée.

Mais comme elle peut m’agacer quand elle prétend savoir, mieux que ceux qui agissent, gouvernent, investissent, jouent, ce qu’il faudrait faire! Ou plus exactement quand elle leur reproche sans cesse ce qu’ils font. Donneuse de leçons, loin d’être exemplaire, jamais en faute, drapée dans ses droits, indiscrète, harcelante, inassouvissable dans sa curiosité, elle me donne le tournis. Et je ne peux m’en passer. Sur son manège continuel, je monte chaque jour, comme un môme fasciné.

Parfois, des traces sombres de son maquillage me restent sur les doigts. Parfois l’odeur de son fond de teint coloré me saoûle. J’ai besoin d’elle, si vous saviez, plus qu’elle ne tient à moi. Je la déteste comme une prothèse inséparable. Je ne lui écris jamais, je ne lui parle pas. Elle me fait peur, elle m’est indispensable, à la manière d’une drogue licite.

Quand je l’empoigne et tapote en son milieu pour qu’elle se tienne, elle se laisse faire. Quand je zappe son babillage pour en écouter un autre, elle ne bronche pas. Elle sait que je reviendrai.

Et toujours je reviens, et toujours je m’en veux.

Sans elle je ne serais pas là. Et vous non plus.

Comment vivre sans la presse?

 

 

 

 

20 Commentaires

  1. La presse… !
    Veule, méchante, menteuse, on n’en finirait pas d’énumérer ses défauts. Ses qualités ? On n’en voit qu’une, et elle n’est pas innée, mais elle en profite honteusement. C’est la liberté.
    Néanmoins la liberté est si importante, si fondamentale, que la presse qui forcément l’accompagne devient un moindre mal.

  2. Les joueurs de baby foot ont les pieds sales? Raciste.

  3. C’est la presse qui vous presse… jusqu’à l’obsession ?

  4. Pour ma part, je n’accepte la presse que si elle ne l’est pas, pressée. C’est-à-dire que seule présente un intérêt la presse non quotidienne, car ce qu’elle écrit peut être stupide, mais au moins cela a fait ou aurait pu faire l’objet d’un temps de réflexion.
    À l’inverse, la presse quotidienne privilégie toujours la rapidité de ce qu’elle appelle l’info, à la réflexion et au commentaire. Comme si les lecteurs préféraient lire tout de suite une c….à lire plus tard une information.
    Un mot, et son concept, tue la presse : le mot « scoop ». Comme par hasard c’est un mot anglais…- 🙂

  5. … « Mais sa mauvaise foi emporte mon adhésion, quand elle rejoint mes opinions. »…
    C’est cela qui la sauve, la presse. Ses adeptes la lisent, non pas pour s’informer (ils ne sont pas fous) mais pour se faire plaisir en confortant leurs opinions.
    Car il n’existe qu’une presse d’opinion, même et surtout celle qui prétend à l’objectivité.

  6. Guenièvre

    C’est bien vu et fort bien tourné mais pourquoi donc comparer la presse à une femme 🙂 !
    On aurait pu parler  » des médias  » – masculin, pluriel ….:-))

  7. QuadPater

    C’est la presse écrite que nous raconte M. Riantz…

  8. Guenièvre

    J’avais bien compris Quad !

  9. Guenièvre, … « pourquoi donc comparer la presse à une femme « …
    à cause de dernière phrase, à mon avis!

  10. Guenièvre

    @ 🙂

  11. … « J’ai besoin d’elle, si vous saviez, plus qu’elle ne tient à moi. »…
    Vous savez, elle aussi tient beaucoup à vous. À nous. Mais il me semble bien qu’elle nous méprise un peu, sinon elle ferait plus attention à ce qu’elle nous raconte…

  12. … « elle prétend savoir, mieux que ceux qui agissent, gouvernent, investissent, jouent, ce qu’il faudrait faire! Ou plus exactement quand elle leur reproche sans cesse ce qu’ils font. Donneuse de leçons, loin d’être exemplaire, jamais en faute, drapée dans ses droits, indiscrète, harcelante, inassouvissable dans sa curiosité »…

    Comme vous la connaissez bien !

  13. Souris donc

    Elle est en état de coma dépassé, la pauvrette. Les Rotschild ne savent plus à qui fourguer leur part de Libé (?), les oligarques fuient, les derniers journaux ne tiennent plus qu’à coup de numéros spéciaux « montres ».
    Qui rêve encore d’être journaliste ? Depuis qu’on a découvert que des blogueurs étaient aussi bons que des pros, depuis qu’on peut lire les dépêches AFP ou Reuters sur internet, depuis qu’on a la zapette, notre presse, on se la fait nous-mêmes !

  14. Il y a quand même quelque chose qu’elle a conservé brillamment: son pouvoir de nuisance.

  15. La presse, probablement, est éternelle, c’est un mal mais un mal nécessaire. Mais la presse sur support papier n’est-elle pas appelée à disparaître ? C’est si facile de s’informer sur tout via la toile, y compris d’y lire les éditos intelligents : ils sont rares mais il y en a.
    Et la presse papier coûte cher. J’imagine mal qu’elle perdure longtemps encore.
    Qu’en pense l’auteur de ce billet ?

  16. Tony

    C’est vrai, impat, que l’annonce par Newsweek de l’abandon de sa formule papier a de quoi troubler. Mais je crois à la longévité de la presse papier. Pas seulement chez la veuve de Carpentras qui n’a pas internet, mais aussi chez les sensuels qui ne se lassent pas du toucher d’un papier couché, du craquement d’un quotidien, de la liberté de feuilleter sans fenêtres surgissantes, de l’excitation d’un enfant à aller chercher son Popi, son Petit Ours Brun à la boîte aux lettres. Sud-Ouest est beaucoup plus surprenant à lire en main qu’en ligne, plus pratique à emmener sur la plage, plus facile à prêter etc. Mon avis est que la presse papier a encore de l’avenir. Un avenir resserré mais fructueux.

  17. … « ne se lassent pas du toucher d’un papier »…
    Ah le plaisir de se retrouver avec les doigts noircis…!

  18. Tony

    Et, après un café, on a les lèvres brunes, après des oignons on pleure, après des frites on sent l’huile etc. Aucun plaisir n’est sans contrepartie. Vous verrez, impat, quand vous serez adulte, vous le saurez et le transmettrez aux générations qui viennent. Patience.

  19. … « quand vous serez adulte »…
    Peut-être, mais actuellement je suis un ado râble, et ce dernier mot renvoie à la seule destination que j’attribue au papier journal…

  20. La misère mentale de la presse (oui c’est un peu fort, le lecteur atténuera de lui-même) apparaît aujourd’hui en pleine lumière. Tous les articles commentant le débat d’hier soir entre Fillon et Copé ne font état que d’une chose : leur déception parce qu’il n’y pas eu bagarre !
    C’est bien leur réflexe systématique, dans tout débat ils ne s’intéressent qu’aux attaques et aux défenses des uns et des autres, et ne relatent l’échange qu »en termes de guerre. Sur les arguments invoqués, sur les projets relatés, rien.
    Alors hier, quelle déception !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :