Tant de Choses à Vous Dire….I/II

Tant de choses à vous dire….I/II

à mes 36 élèves de PSI 2012 (Physique et Science de l’Ingénieur)

Emerge autant que possible à ta propre surface. Que le risque soit ta clarté, comme un vieux rire, dans une entière modestie.

René Char.

 

Chers étudiants de l’an 12, j’ai adoré la façon souriante et spontanée avec laquelle hier vous m’avez rappelée à vos fleurs oubliées dans ma voiture, sur un trottoir de la ville à proximité du lycée. Oui vous et moi nous nous lançons mutuellement des appels d’être. Vous parler m’est précieux, comment sans vous formulerais-je cet héritage, ce testament spirituel, qu’à mon âge il convient d’avoir su lancer sur le visage des eaux, comme l’enjoint à son disciple l’homme de Qohélet, Lance ton pain sur le visage des eaux, à la longue il te reviendra…Merci d’avoir été si tôt les « commenceurs » de ce retour. En m’agréant comme professeur, vous consentez à vous inscrire dans une relation de transmission vive – ni vous ni moi ne sommes des clones ou des robots- mais accueillir un héritage, quel qu’il soit, c’est aussi, fût-ce de façon implicite s’en tenir un jour  pour responsable, et bientôt le transmettre à son tour, ou du moins se sentir appelé à l’être. Cette dynamique de l’en-avant convient à votre inventive jeunesse. Je salue avec joie ce geste si fraternel de nos sept anciens, qui ont imaginé ce rite d’hospitalité, envers leurs condisciples nouveau-venus du verre levé ensemble à votre année commune et du petit pain pour la route. Puisse cette route qui à la fois promet et ne promet pas le pays de sa destination, nous ménager dans son aile des détours, et des surprises, de l’imprévu et de l’inespéré. Telle sera la richesse de notre commune présence. Tel sera son défi.

Les mathématiques que je vais tâcher de vous enseigner, tout au long des ces semaines denses et pour vous parfois pesantes, je voudrais tâcher de vous en alléger la peine. Qu’elles ne vous soient pas fardeau, fagot de formules figées, inassimilables car le Vivant a horreur des feuilles mortes. Nos petites fleurs de cette fin d’été, les premières furent des colchiques, fanent vite et j’ai mission de ne pas vous laisser faner. Entendez le avec humour, je me tiens responsable de votre non-dépérissement. Il ne s’agit point ici de vous attacher des pierres au cou, et de vous regarder sombrer.  Les mathématiques sont réputées difficiles, et tant mieux, tout ce qui dans nos vies importe un peu l’est très certainement, difficile liberté. Cette liberté  est un des premiers termes dont en algèbre linéaire nous donnons une définition étonnante, et destinée à vous faire à la fois réfléchir et rêver. Qu’est-ce qu’être libre? Si ces notions que nous manions ensemble de systèmes liés ou déliés, libres ou dépendants ne remuent pas en vous, n’atteignent pas en vous une part d’être inexprimable, elles risquent fort de n’être que cymbales retentissantes et cuivres qui résonnent. Les mathématiques interrogent tout en définissant, car justement définir c’est ne jamais en finir, exprimer est nécessaire pour laisser de la place à de l’inexprimable, pour faire reculer les frontières. Produire du dit, est tout sauf nier le non-dit  et il convient de  vivre notre engagement mathématique sur ce mode interrogatif qui concerne l’être tout entier. Car comment vivre sans inconnu devant soi ? En aiguisant la conscience, les mathématiques élargissent l’inconscient dont elles se nourrissent en secret. Purement conceptuelles elles seraient d’une affligeante pauvreté, et je vous le concède ennuyeuses à  mourir. Ne surtout pas en clore le champ d’investigation, le langage symbolique dont elles procèdent ouvre des questions bien plus qu’il n’en ferme les issues. Oui la réponse interrogative est la réponse de l’être. Entrer dans ce champ symbolique est à vos âges d’une importance décisive.

Il ne s’agit pas, soyons clair, de tout dire, mais de développer un dire limpide, de dissiper des ombres. Le défaut, le déficit, la faille, le manque sont constitutifs de cette approche qui déconstruit au fur et à mesure qu’elle construit. Nous menons la guerre à la fausseté et à l’enrôlement, intègres nous luttons contre tout intégrisme. Nous proposons des modèles avec l’idée qu’aucun n’est idéal, et que la richesse d’une théorie est d’ouvrir des voies, de déstabiliser les certitudes techniciennes. Nous faisons le pari d’aborder ensemble un monde qui questionne et surtout de ne pas nous en tenir à un monde qui fonctionne. Les mathématiques sont donc subversives par leur pratique vive du doute entretenu, de la perpétuelle remise en cause. Elles s’opposent génialement et poétiquement, avec tout l’humour qui leur est propre, au monde technicien où il suffit que ça marche, pour que ça soit jugé acceptable. En mathématiques nous vomissons le ça. Nous préférons les fleurs, les étoiles, les anneaux, les corps, les matrices, les idéaux…Nous avons l’audace de tutoyer l’infini, tout en admettant qu’il nous échappe toujours un peu. Cette échappée est notre belle liberté.

Les mathématiques que je désire pratiquer avec vous sont des appels-à-être, qui si elles ne vous mobilisent pas tout entiers resteront dérisoirement insuffisants, de peu de poids. Or ensemble nous rechercherons le poids et la présence, cette commune présence si émouvante entre vous et moi, vous qui avez à peu près l’âge de mes enfants, et cette idée d’enfantement sera au cœur de nos préoccupations quotidiennes. Qu’enfantons nous ensemble ? Nous tâcherons de bannir des mathématiques stériles, nous convoquerons toutes les puissances du désir, et du jeu de l’être, nous chérirons leur beauté, seule garante de leur part possible de vérité, mais comme le suggère Diotime à Socrate dans le banquet de Platon, nous aimerons non tant cette beauté comme une donnée statique, mais nous tâcherons avec elles d’engendrer dans la beauté.

 

 

 

6 Commentaires

  1. Souris donc

    Je constate que nos matheux écrivent, et bien. Et peuvent s’émouvoir devant l’amortissement Landau et nous proposer des théorêmes vivants comme Villani, notre médaille Fields, avec sa dégaine de poète maudit du siècle dernier. Je l’adore.
    On est avant-derniers en anglais mais premiers en maths. Cocorico !

  2. Guenièvre

    Ces deux textes, celui-ci et le suivant, sont magnifiques. Merci beaucoup. A lire une première fois pour savourer et rien d’autre, à relire pour pouvoir commenter…

  3. Souris, si tout le monde écrivait comme Anne Miguet nous serions aussi premiers en français…

  4. rackam

    Souris poste et Miguet mousse!

  5. Souris donc

    Quand Rackam fout les miquettes, Souris mouse.

  6. Souris donc

    et Miguet muse

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