Chômage, Encore

Au café du commerce, tout le monde vous le dira. Le chômage, « c’est parce qu’on met plein de gens à la porte ». Les entreprises, elles ont qu’à garder leurs salariés au lieu de les virer à tour de bras comme elles font. Pas de licenciements, pas de chômeurs !

Ailleurs, dans les salons, sur la toile, on entend la même chose sous une autre forme. Il y a trop de monde en France,  donc trop de gens candidats à l’emploi. La démographie nous joue des tours, on n’a pas de travail pour tout le monde. Heureusement qu’on a beaucoup de fonctionnaires embauchés, « si on en supprimait un million ça ferait un million de chômeurs »…

Et puis il faut « partager le travail ». Puisqu’on n’en a pas assez, de travail, au moins répartissons le plus équitablement. Par exemple limitons l’horaire à 35 heures, multiplions, les jours de congés… « les loisirs des uns feront l’emploi des autres ». Que n’a-t-on entendu ces slogans, même si leur mise en œuvre a refroidi quelques ardeurs !

Entrez dans un jardin public, asseyez-vous sur un banc à deux faces, public lui aussi. Laissez-le jouer son rôle de banc public : deux jeunes amoureux sont assis derrière vous, ils parlent. Mais ô surprise, ils ne parlent pas d’amour. Au contraire le ton semble vif, les réponses fusent. Ne bougez pas, écoutez.

……………………

                – Marie, le chômage, on ne pourra l’éradiquer qu’en facilitant au maximum les licenciements. Au lieu de quasiment les interdire.

–   Ah ben oui, c’est ça, fous tout le monde à la porte. Comme ça on aura tous un beau contrat de travail, on sera tous pleins aux as, on sera tous bien contents et on te dira merci beaucoup! Tu te fous  de moi ? »

 Silence. Elle se lève et marche très vite. Va-t-elle partir en courant ? Non, elle s’arrête brusquement, revient.Calmement, mais d’une voix vibrante, elle reprend.

« – Ben je te prends au mot.Explique-moi donc comment tu fais. Tu vas avoir du mal pour démontrer qu’en foutant les gens à la rue plus facilement tu diminues le chômage. Je t’ attends, morte de rire à l’avance quand tu vas t’ emmêler les pinceaux dans un raisonnement bidon. Allez, vas-y, montre-moi que le bleu est rouge, que le plein est vide, que la terre est carrée !

–   Marie, je suis sûr de ta bonne foi. Crois-tu en la mienne ?

–   J’en sais rien.

–   Tant pis. Tu m’écoutes quand même, c’est déjà ça. Alors imagine un instant que l’emploi soit libre, entièrement libre.

–   Ça veut dire quoi ?

–   Ça veut dire que les entreprises peuvent embaucher et licencier comme elles veulent, sans contrôle. Le contrat de travail est le même pour tout le monde, pas de CDD, CDI, CNE, CPE et autres complications. Simplement tout licenciement se fait avec un préavis important et entraîne une indemnité substantielle.

Que se passe-t-il alors ?  Tiens, pense à ta mère qui attend sûrement des semaines comme tout le monde lorsqu’elle a un robinet à réparer. Tu sais bien que les artisans croulent sous le boulot, ils pourraient embaucher mais ils ne le font pas. Crainte de ne pas pouvoir, ensuite, se séparer d’un ouvrier éventuellement incompétent. Deux millions d’artisans, si la moitié emploie un mec pour l’aider, ça pourrait faire au moins un million de chômeurs en moins. Pas mal, non ?

Donc il se passe que le chômage diminue fortement.

–   Et n’importe qui peut être foutu à la porte du jour au lendemain !

–   Marie, please ! Je t’ai parlé de long préavis et de grosses indemnités. Alors sois gentille, ne déforme pas mes propos. On n’est pas en AG ici.

–   OK, pas du jour au lendemain, mais on risque un licenciement selon le bon vouloir du patron.

–   Oui, absolument. Mais là j’arrive à l’essentiel, à la clé de cette hypothèse qui est pour moi la solution. On peut être licencié, mais on a toutes les chances de retrouver du boulot très vite puisque, l’embauche étant moins risquée pour elles, les entreprises emploieront l’effectif maximal pour leurs besoins. Aujourd’hui c’est plutôt l’effectif minimal.

–   Ouais, ton truc, c’est la précarité pour tout le monde, quoi !

–    Le même emploi ne serait garanti à vie pour personne, mais l’est-il aujourd’hui ? En revanche il y aurait  bien plus de sécurité qu’aujourd’hui dans la possibilité d’embauche pour tout le monde. On serait amené à changer assez souvent d’emploi, mais en retrouvant facilement un emploi nouveau. Et Marie, pour revenir au souci affiché de tes manifs, on permettrait un accès au travail bien plus facile pour les jeunes. Ça ne te séduit pas ?

–   Trop théorique, ton  histoire ! D’abord ça n’a jamais été essayé nulle part.

–   Mais détrompe-toi ! Lève les yeux et regarde un peu ailleurs. Ainsi je ne suis pas un admirateur des Etats-Unis, loin de là, mais sur ce plan ils ont raison. Ils appliquent exactement « mon histoire ». Et ils affichent un taux de chômage que nous pouvons leur envier.

–   Ah oui, quel exemple ! Pas de sécu, plein de bas salaires…

–   Ce pays n’est pas un exemple en tout point. Mais pour le chômage ils n’ont pas de problème. Au summum de la crise ils ont atteint le taux de chômage que nous avons en France en permanence ! Dès 2010 ce taux a commencé à redescendre, il est déjà repassé sous les 8 %. Et tu sais, leur méthode de licenciement libre est appliquée chez eux beaucoup plus durement qu’elle ne le serait chez nous. Là-bas, pas de préavis, pas d’indemnité, ou très peu.

–   La jungle.

–   Oui, tu pourrais dire ça dans tes A.G. Mais notre sujet, c’est le chômage. En Amérique il y en a bien moins qu’ici, de même dans d’autres pays, donc personne n’a le droit de dire qu’on a tout essayé et qu’on n’y peut rien.

–   On est en France ! C’est pas parce que ça marche en Amérique ou ailleurs que ça marcherait ici.

–   D’accord, Marie. Mais pourquoi donc ne pas essayer dans un coin, pour voir ? Seulement une région, par exemple, une seule, comme expérience. Tes copains, ils auraient peur de constater qu’une solution « libérale » peut fonctionner quelque part ?

–   Ben ce serait quand même pas normal, de pas avoir les mêmes lois partout.

–   Oh comme tu es imbibée de jacobinisme ! Moi je dis qu’à l’inverse il n’est pas normal de fonctionner partout en France de manière identique. Les Français sont malades de la similitude: tous pareil, pas une tête ne doit dépasser ou  pencher ! Si ils ne se mentaient pas à eux-mêmes ils changeraient l’inscription sur les frontons des mairies, leur vraie devise est « égalité, égalité, égalité ».

–   Ce serait pas mal, ça.

–   Désolé, mais moi j’y tiens aussi, à Liberté et Fraternité.

–   Bah, tout ça, c’est des mots.

– OK, mais le chômage ce n’est pas qu’un mot, c’est un ulcère qui ronge la société.

–   Votre société, elle s’en fout, du chômage. Y a que les chômeurs qui souffrent. Les autres vont très bien, merci.

–   Les autres, ils ne vont pas si bien que ça. Et ma solution, à l’inverse de ce que tu viens de dire, elle transformerait aussi leur vie, aux autres.

–   Waouh, quel magicien ! Et comment donc ?

–   Eh bien actuellement il existe un décalage choquant dans les entreprises, petites ou grandes. Décalage dans les rapports entre l’employeur et l’employé. Ce dernier est pénalisé, car sachant qu’une embauche ailleurs est plus que problématique, il ne peut pas envisager de quitter son entreprise volontairement. Conséquence: un employé qui ne peut plus supporter son travail, ou son patron, ou ses collègues… n’a d’autre solution que subir!

–   Ça c’est toujours le cas, le salarié c’est le mec qui subit.

–   Mais ce n’est pas vrai ! Enfin c’est  vrai actuellement, mais mon père me répète chaque jour que dans les années soixante dix, sans chômage de masse, les employés étaient bien plus libres vis à vis du patron. Nous n’avons pas connu cela, mais ça existait.

–   Ben non, je suis jeune, moi.

–   Merci pour mon père. Tiens, je vais te dire ça autrement: si j’avais été jeune ingénieur il y a trente ans, j’aurais pu dire merde à mon chef. Pas grave, il m’aurait foutu dehors, et j’aurais retrouvé un job vite fait.

–   Ça, c’était le rêve.

–   C’était la réalité. Bon, raconte la chose à tes copains, ils vont défiler pour libérer les licenciements. »

Un éclat de rire, et ils partent ensemble. Ils se tiennent la main mais on voit, de dos, les visages osciller alternativement de droite à gauche, de gauche à droite, laissant deviner des opinions toujours divergentes, irréconciliables…

 Les Français comprendront-ils un jour que l’on n’a vraiment pas « tout essayé » ?

 Ce texte est un extrait, condensé et adapté, du  roman « La Pensée Brute »  (Raoul Rouot, Muller édition, 2010)

 

 

22 Commentaires

  1. QuadPater

    Le fait de proposer une libéralisation des licenciements aux patrons à qui il est d’ordinaire reproché de trop licencier est une sorte de prescription de symptôme (ou injonction paradoxale). Cette méthode de résolution des problèmes a montré son efficacité non seulement en thérapeutique mentale et de la communication, mais aussi dans la gestion des ressources humaines.

    C’est une des raisons qui me font penser que ça pourrait marcher, et que cela mériterait par conséquent d’être expérimenté, comme le suggère le jeune homme de l’histoire.

    Le jacobinisme endémique ne serait pas le seul frein. La culture syndicale se nourrit de la présence dans l’entreprise d’équipes stables assurant l’union des camarades dans la lutte. Une carrière multi-entreprises, qui ne permet pas de tisser ces liens, est vivement critiquée.

  2. QuadPater

    Pas de licenciements, pas de chômeurs !

    Et comme « Pas de patrons, pas de licenciements ! » – un comité ouvrier autogestionnaire ne saurait mettre à la porte un de ses membres – nous tenons la solution au chômage !
    Yapuka.

  3. Souris donc

    Le donneur d’emploi, l’entrepreneur petit ou grand, entravé par un code du travail kafkaïen, doit songer à faire comme Depardieu : se barrer. Et investir ailleurs.
    Se tirer de ce pays de fous avec une classe politique-spectacle, les clowns de tout obédience qui se mettent sur la gueule devant les caméras, ont des comptes en Suisse à l’insu de leur plein gré, copinent avec des Dodo la Saumure, rackettent les vieilles dames.

    Quand il n’y aura plus que des fonctionnaires et des immigrés, la gauche aura enfin réalisé son rêve de table rase. Façon URSS, etui implosera. Adviendra alors le règne des oligarques.

  4. rackam

    Obnubilés par le non-licenciement, nos ministricules s’apparentent à un gastro-entérologue focalisé sur la constipation sans se soucier de l’alimentation et du mode de vie qui en sont la cause. On n’est pas dans la mouise!

  5. …, « nos ministricules s’apparentent à un gastro-entérologue focalisé sur la constipation »…
    Mais ils nous obligent à nous serrer la ceinture, ça peut aider.

  6. Guenièvre

    Pouvoir changer de travail plusieurs fois dans sa vie oui, je ne suis pour . Savoir si la solution d’Impat est la bonne pour le permettre et pour diminuer le chômage , je n’en sais absolument rien mais on pourrait essayer !

  7. roturier

    L’emploi est un vase plein d’entreprises et de travailleurs, avec un orifice d’entrée et un orifice de sortie;
    Si personne ne sort, (car la sortie est entravée) personne ne peut entrer.
    MAIS à l’intérieur du vase le temps passe et fait son oeuvre; entreprises et travailleurs ne sont pas éternels; ceux qui disparaissent occupent toujours la place et intoxiquent les autres..
    En conséquence, entreprises et travailleurs diminuent à l’intérieur du vase; mais il n’y a toujours rien qui entre.
    Pour qu’il y ait des entrées, faut que le bouchon qui entrave les sortie saute. Et tout se mettrait à respirer à l’intérieur du vase.

  8. desavy

    C’est bien de réinventer la libéralisation du marché du travail. La gauche, au pouvoir depuis 30 ans, ne l’a bien entendu pas fait. Ah, je me trompe, c’est la droite qui était au pouvoir…

  9. QuadPater

    desavy, la droite au pouvoir était légèrement plus libérale que la gauche, mais à peine.

  10. Souris donc

    Quelle droite au pouvoir ? Vous avez vu la droite au pouvoir, vous ? La droite politicienne, c’est la gauche en plus réac sur les problèmes de société, mais pas dans les choix économiques. Ce sont les mêmes.

    Tiens, Hamon commence à me plaire « Depardieu a fait un bras d’honneur à la France et aux Français », bien vu, Mr Hamon, et bien fait pour vous. Bras d’honneur !

  11. Souris donc

    Zut, Quad !

  12. QuadPater

    Qu’est-ce que j’ai fait encore ?

  13. Souris donc

    Plus vite, plus fort, que moi plus haut…

  14. Quad & Souris:
    Quoi d’étonnant qu’il n’y a, dans la pratique dès l’accession au pouvoir, que très peu de différences entre « droite » et « gauche » en France?
    Puisque les deux se réclament de la Révolution; elles en portent donc les stigmates. La « gauche » plus ouvertement, la « droite » plus honteusement.
    Différences cosmétiques à toutes fins utiles.

  15. Ben Souris, QuadPater sur son quad est forcément plus rapide qu’une Souris, même lorsqu’elle court !

    😉

  16. Guenièvre

    @ Impat,

    Vos deux jeunes gens me font penser à ce très joli film de Véra Belmont avec la charmante Charlotte Valandray et le séduisant Lambert Wilson, film qui s’intitulait :  » Rouge Baiser »:
    http://www.premiere.fr/film/Rouge-baiser-132096

  17. Guenièvre, eux aussi s’étaient rencontrés dans une manif. Cela peut rapporter gros, les banderoles!

  18. Souris donc

    Tiens, y a justement un papier chez h16 sur ce verrouillage :

    « Le verrouillage du marché de l’emploi par cette tranche de population [25-55 ans] est d’autant plus important que…les politiciens font absolument tout pour protéger le salarié déjà en place :
    en accroissant législativement le coût d’un licenciement, les politiques de sauvegarde de l’emploi ont, de fait, posé une barrière de plus en plus haute à l’entrée des jeunes sur le marché.
    La conjonction de cette barrière élevée, de l’accroissement subit de la frilosité des employeurs à embaucher, et de la baisse globale de consommation et du crédit liée à la crise amènent certains pays, les plus exposés, à des taux de chômage des jeunes les plus dramatiques. »
    http://h16free.com/2012/12/11/19369-chomage-des-jeunes-les-politiciens-en-roue-libre#more-19369

  19. Souris donc

    …. »Lorsqu’on embauche moins, on prend naturellement moins de risque en se concentrant sur les salariés qui ont le meilleur rapport expérience / coût. Un salarié âgé dispose d’une bonne expérience mais son ancienneté dans l’entreprise entraîne un salaire important. Le ratio lui est défavorable.
    De la même façon, le ratio sera là encore peu favorable aux nouveaux arrivés sur le marché de l’emploi, dont le coût est certes faible, mais l’expérience aussi.
    Seule la tranche des 25 – 55 ans permet un compromis acceptable. »

  20. Souris (11 décembre 19h18)… « les politiciens font absolument tout pour protéger le salarié déjà en place »…

    Et le monde, un jour, finira par découvrir la lune…

  21. QuadPater, 10 décembre à 8h51:… « Le jacobinisme endémique ne serait pas le seul frein. La culture syndicale se nourrit de la présence dans l’entreprise d’équipes stables assurant l’union des camarades dans la lutte. Une carrière multi-entreprises, qui ne permet pas de tisser ces liens, est vivement critiquée. »…

    Très vrai.

  22. Souris donc

    Bras d’honneur.

    Lettre ouverte de Depardieu : Est-ce que vous avez remarqué que les médias de gauche piaillent, mais piaillent, que c’en est réjouissant ? Tout en nous expliquant ce qu’il convient d’en penser.
    Aucun ne la publie dans son intégralité, même sur le web.
    Pour moi, le signe de la censure et de l’atteinte totalitaire à la liberté d’opinion.

    Quoi qu’il ait écrit, Depardieu, son bras d’honneur est grandiose.
    Et vive Longuet !

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