Les Allemands ne sont pas comme nous

Les Allemands ne sont pas comme nous.

 Ils parlent de la France en l’appelant « La Grande Nation » avec une nuance de commisération. Nous serions leurs Belges s’ils n’avaient pas déjà les blagues de Souabes. Ils n’ont pas de tradition centralisatrice. Ils furent une mosaïque de principautés, duchés, comtés, avec des princes-archevêques, des empereurs du Saint-Empire Romain Germanique. élus ! Dont l’un trimbalait un harem car il était né chez les mahométans de Sicile. Et des villes hanséatiques libres. Du truc d’Allemand dans lequel ils se retrouvent très bien[1].

Techniquement, ça posait donc moins de problème d’en décapiter un seul comme nous avons su le faire, alors que passer tous ces monarques, grands et petits, à la guillotine posait au moins un problème de logistique et de coordination. Les princes aimaient bien discuter dans leurs salons des idées révolutionnaires qu’ils ne se sentaient nullement obligés d’appliquer. Comme nos bobos. Puis ils recueillirent nos émigrés qui se répandaient en critiques apocalyptiques. Et leur enthousiasme tiédit.

Emancipation

 Beethoven est tiraillé entre une admiration pour les Lumières et une attitude ambigüe envers l’aristocratie[2].

L’idée d’émancipation lui plait. Pour des raisons historiques, profane/sacrée, la musique profane avait été longtemps une musique domestique et Haydn portait encore la livrée (le vieux Haydn a rencontré le jeune Beethoven).

Beethoven ne se satisfaisait pas de ce statut précaire dépendant d’une disgrâce ou d’une succession moins mélomane.

Sa technique de composition totalement nouvelle rencontre le succès. A la place de la mélodie complexifiée ensuite, Beethoven part de fragments qu’il assemble et combine, obtenant des ruptures et une impression d’improvisation. Après Bonn, il est acclamé à Vienne où il s’établit. Il tentera une ébauche ratée de tournée de concerts avec imprésario.

Il ne put jamais s’émanciper du mécénat aristocratique, une forme originale, puisque ce sont 3 princes, dont l’archiduc Rodolphe (pas celui de Mayerling), qui se cotisent en constituant un syndic déclaré chez un notaire.

Beethoven progressiste

 Son indépendance de caractère, c’est le moins qu’on puisse dire (il ne loupe pas une occasion de malmener les aristocrates ou d’être grossier avec eux, la justice m’oblige à dire qu’il malmène aussi ses domestiques), l’attire vers les milieux progressistes selon les concepts de l’époque, dans les tavernes[3] où l’admiration pour Bonaparte était grande. On y pensait que la Révolution avait dévoyé les idéaux d’émancipation des Lumières, que Bonaparte les réhabilitait, tout en rétablissant l’ordre et la paix.

Le concerto N° 5 Empereur.

 Beethoven n’a cependant jamais dédié son concerto N°5 à l’Empereur Napoléon[4].

Bonaparte avait été idéalisé comme porteur des valeurs révolutionnaires, mais Napoléon envahit l’Autriche deux fois, Beethoven en mesure les conséquences concrètes, les ponts détruits, les moissons saccagées. Son seul opéra, Fidelio, est un bide, parce que les Viennois se terrent chez eux et claquent des dents, les Français réquisitionnent le bois de chauffage, on est en hiver à quelques jours du 2 décembre 1805. Beethoven en mesure également les effets sur sa rente, puisque ses 3 mécènes s’exilent. Le tyran a enterré les idéaux. Mais le concerto N° 5 continue à être appelé Empereur. Les versions de l’origine de cette vraie/fausse dédicace divergent tant, qu’on n’a qu’une certitude : Beethoven a démenti la dédicace à l’Empereur et a officiellement dédicacé le concerto à l’archiduc Rodolphe.

http://www.youtube.com/watch?v=WIaw2rCV9PM


[1] Sauf qu’ils pensent que Charlemagne était un empereur allemand, quand chacun sait que Charlemagne était un empereur français.

[2] Les documents sur Beethoven sont nombreux. Son handicap l’oblige à communiquer avec des carnets qui ont été conservés. Assez procédurier, il constitue des dossiers. Il entretient une correspondance avec divers professionnels de la musique. Enfin, absorbé par sa musique, il est un maître de maison désinvolte qui oublie ses invitations, reçoit au milieu du plus grand désordre, sert des œufs pourris, choses que ses invités s’empressent de colporter. Le monde est épistolier.

[3] Pendant des mois, un timide groupie dans un coin : Schubert.

[4] Pour Vittoria ou la bataille de Wellington, il figure les Anglais  par le God save the King, et pour les Français, surtout pas la Marseillaise que Napoléon a profanée, donc il insère Malbrough s’en va en guerre…

25 Commentaires

  1. rackam

    Merci, souris, je vais enfin pouvoir écouter ce concerto.

  2. Guenièvre

    Merci souris et si vous pouvez nous en faire d’autres de ce style sur la musique ….Suis à peu près nulle en ce domaine. Il avait été décidé une fois pour toute que « nous n’étions pas musiciens dans la famille », d’ailleurs on chantait tous comme des casseroles…Me suis un peu rattrapée en ce qui concerne l’opéra dans la famille de mon mari en Italie – pour cela rien de mieux que les arènes de Vérone ! là-bas même dans les milieux populaires on fredonnait les paroles de la Traviata en cuisinant le  » risotto veronese » !
    Et de Beethoven j’ai quand même eu longtemps un vieux 33 tours où j’écoutais quelques Bagatelles !

  3. roturier

    Il n y a que 3 grands compositeurs: Bach, Bach et Bach (Johan Sébastien évidemment).
    Dont les meilleures interprètes vivantes sont femmes; et Françaises; eh oui: écoutez Hélène Grimaud au piano et Ophélie Gaillard au violoncelle (les 6 suites).
    C’est les anges qui vous parlent à l’oreille.
    Sinon, le titre « Les Allemands ne sont pas comme nous » est hors sujet, presque étranger au reste, d’une simplicitude lapalissienne.
    Quels Allemands? Les bavarois ou les berlinois?
    Quels nous? Les bretons ou les languedociens? A moins que ça soit les rouquins?

  4. Souris donc

    Moi non plus, Guenièvre, je n’ai pas été élevée dans le goût de la musique classique, ça m’est venu plus tard. Chez nous la belle musique, c’était accordéon, fanfare et orgue…
    Et vive les Italiens !

  5. Souris donc

    C’est volontaire, Roturier. Je pensais vous faire rire, mais mon gag sur le modèle décentralisé tombe à plat. Pas de chance.
    Ce papier a été écrit en écho à l’Austerlitz d’Impat où Rackam a évoqué le concerto Empereur. Je pensais que Beethoven représente toutes les contradictions de son époque. Sponsorisé par l’archiduc Rodolphe, un neveu ou petit-neveu (Saul ?) de Marie-Antoinette, fasciné par les Lumières, déçu par la réalité, il fournit un point de vue étranger intéressant sur la Révolution et ce qui s’en est suivi.
    C’est plus clair ? Non ? Tant pis.

  6. Guenièvre :
    … « Vérone ! là-bas même dans les milieux populaires on fredonnait les paroles de la Traviata en cuisinant le » risotto veronese » ! »…

    Oui, vous touchez du doigt un problème français. Notre pays donne naissance, quelquefois, à de grands compositeurs et de grands interprètes, mais les musiques classique et lyrique sont à mille lieues de notre culture populaire.
    En fait, non pas à mille lieues mais seulement quelques dizaines car en Italie, vous le rappelez, et aussi en Autriche, ce goût est réellement ancré chez les gens de toutes conditions et de tous âges.
    Souris mentionnait le bide que fut la première de l’opéra de Beethoven, Fidelio. Or cet opéra, je l’ai vu un soir au Staatsoper de Vienne, c’est austère, sévère, sans entrain, ça ne soulève guère l’enthousiasme. J’avais attendu la fin avec…politesse. Or dès le baisser de rideau, la foule composée de nombreux jeunes a applaudi pendant plusieurs minutes, debout, en hurlant des bravos. Ambiance qu’à Paris on ne voit qu’après un concert de rock à Bercy.
    D’où vient ce contraste entre eux et nous ?

  7. Oui, Impat; sans oublier les italiens dont le premier cri à la naissance relève du Bel-Canto.

  8. rackam

    Evidemment impat a vu Fidelio lors de sa création mondiale, à Vienne!
    L’architruc Rodolphe l’avait invité à essayer son ULM en plume d’aigle. Souris dansait, en tutu de zinc. Guenièvre tenait la grosse caisse (chèques-vacances admis). Roturier ronchonnait en coulisse. On pense que c’est parce qu’il avait été invité. Or il n’aimait que Bach. Il lui arrive de balancer le bébé avec l’eau du Bach.

  9. Rackam, je me demande si vous n’êtes pas plus drôle que Fidelio.

  10. Souris donc

    C’était déjà chiant au départ : une pièce… française, sortie pendant la Révolution, Léonore ou l’Amour Conjugal, où une femme se déguise en geolier pour délivrer son prisonnier de mari.

    Le plus drôle, c’est que personne n’a eu l’idée de faire intervenir un peuple révolutionnaire qui s’attaquerait à cette Bastille. Non, le mari est libéré par un deus ex machina, un ministre qui passait justement par là.

    Pourquoi les jeunes Viennois ont applaudi ? Peut-être l’orchestre ? Le maestro ?

  11. @Rackam: c’est moi, le ronchon?
    Qui peste à longueur de page contre Peillon, ministre depuis 6 mois, tentant de lui mettre sur le dos des problèmes qui s’aggravent depuis des décennies?
    Allons… un minimum d’honnêteté…

  12. Souris, … « Pourquoi les jeunes Viennois ont applaudi ? Peut-être l’orchestre ? Le maestro ? »…
    Je ne suis sûr que d’une chose: ce n’était pas pour moi.

  13. Souris donc

    Vous attendiez des fleurs de Bach ? Résignez-vous, Roturier, un philosophe a dit :
    « Selon les statistiques, il y a une personne sur cinq qui est déséquilibrée. S’il y a 4 personnes autour de toi et qu’elles te semblent normales, c’est pas bon. »

  14. rackam

    Et c’est ainsi qu’impat renonça à composer.

  15. Sauf avec vous, parfois.

  16. rackam

    Sans tambour ni trompette alors…

  17. Et surtout sans baguette.

  18. Guenièvre

    Ah ! l’orgue, quand même ! Chez moi c’était accordéon, vielle et musette ( vous savez la petite cousine du biniou de chez rackam …)

  19. roturier

    Un(e) rongeur est une personne?

  20. Souris donc

    Beethoven n’est pas fait pour l’opéra. L’opéra c’est la séduction. Lui, il est dans l’affirmation (comme Bach). Il a remanié Fidelio au moins 3 fois. Et quand il passe de mode, qui le détrône ?… Rossini.

    Mais il sait être amusant, dans son genre (Variations Diabelli).

  21. rackam

    Le fou-rire que pique un public en entendant Beethoven! Homérique!
    Et Mahler alors, tordant.
    Wagner c’est moins drôle, genre les grosses-têtes.
    Et Boulez, c’est Guy Montagné en mieux coiffé.

  22. Souris donc

    Une biographie de Beethoven à offrir aux ados qui lisent encore, celle de Jean-Jacques Greif, un polytechnicien qui a mal tourné : il écrit de la littérature de jeunesse.

    Greif compare la technique de composition de Beethoven à un légo, s’attarde son enfance malheureuse, sur les petites comtesses qui le font tourner en bourrique, sur sa tutelle maltraitante sur son neveu, les pianos offerts par les fabricants qui en font un argument de vente, qui encombrent sa maison, sont désaccordés, disloqués (mais il s’en fiche, il est le plus grand, il est sourd, il joue et entend la musique dans sa tête).

    Tout pour plaire aux ados. Normalement…

  23. plantigrade

    réécouter le « répliques » de ce samedi, c’était passionnant.

  24. Souris donc

    Merci, Nounours, je viens de l’écouter, un peu trop érudit sur la philo, mais intéressant sur la langue dans laquelle on retrouve l’opposition civilisation (française, latine, policée, tournée vers l’autre) et Kultur (allemande, qui affirme et isole). En passant, l’allusion à la langue des cités et du rap qui a les caractéristiques de…l’allemand.
    « Un idiome qui ne ressemble plus à la voix humaine mais résonne comme un aboiement » :
    Déjà au Moyen-Age, le troubadour-aventurier-chroniqueur Peire Vidal rapporte, effaré, d’un de ses voyages mot pour mot la même chose : « Les Allemands ne parlent pas, ils aboient. Comme les chiens ».
    Pour d’autres (C-H. Chouard, un ORL), l’amplitude des fréquences utilisées, le phrasé scandé et les accents toniques sont à l’origine de la prédisposition pour la musique.

  25. Saul

    Les Allemands aboient ?

    ça me rappelle une phrase de Charles Quint (grosso modo) « Je parle en latin à Dieu, en italien aux dames, en français aux hommes, et en allemand à mes chevaux… »
    Frederic II de Prusse disait aussi « je parle allemand à mes soldats, et français à mes pairs »

    Sinon joli billet, mêlant Histoire, les conceptions de l’Etat selon les peuples, et Beethoven, beau mélange
    et non désolé, je ne sais pas qui est cet archiduc Rodolphe, y’en a tellement eu…Marie Antoinette était la soeur des empereurs Joseph II et Leopold II et du coup la tante des fils de ce dernier, notamment François II (ou 1er d’Autriche) et les archiducs Charles et Jean (célèbres généraux autrichiens des guerres napoléoniennes). peut être un frère ou un fils de ceux là ? (Leopold II était un vrai lapin….nombreuse descendance)

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