L’opéra de quat’sous, rit.

 

 Avec son vocabulaire fleuri de titi, gavroche et poulbot réunis, notre rongeuse chroniqueuse taxait d’ennuyeux le livret de Fidelio, cette œuvre impérissable à la création de laquelle le Grand Timonier d’antidoxe assista, encore enfant, déjà sublime.

Il n’avait échappé à personne que les opéras  sont toujours d’un ennui profond, dans lequel le sommeil le dispute à l’envie de sortir.

L’intrigue est à peu près toujours la même.

Un gros vilain séquestre, convoite ou martyrise une pauvresse. Qu’elle soit  princesse, courtisane, déesse ou rouleuse de cigares importe peu. Elle va quoi qu’il arrive passer les quatre plombes du supplice à se lamenter. Parce qu’elle le déteste. Parce qu’elle l’aime. Une duègne, confidente, camériste, masseuse thaïlandaise participe au lamento. Ainsi que des chœurs de femmes qui passaient par là histoire de pousser une complainte a capella.

Le mari-fiancé-tortionnaire est quant à lui, incité à plus de cruauté par un fourbe conseiller, pas vertueux pour deux sous. Ils dialoguent longuement à coups de « mais je l’aiiiimeuuuh » et de  » elle me sort par les naseaux ». Ces deux compères mettront une heure environ à décider si c’est à la cigüe ou à la kalachnikov qu’on se débarrassera de la donzelle. Chacun racontant interminablement les vilenies de ladite. Ils sont d’accord depuis le début mais il faut justifier les décors qui ont coûté une jambe.

Les décors, parlons-en,  longues falaises de carton pâte, grilles de prison géante, mâchoire de cétacé échoué. Pourquoi? Nul ne le sait mais ça fait tragique.

Un choeur d’hommes en toge, probablement des figurants d’un péplum qui se tourne dans les parages, vient pousser de lugubres lamentations, répétant cent onze fois les mêmes phrases qui sont inutiles puisque le poison est commandé à PriceMinister depuis le lever de rideau.

Une servante à forte poitrine vient verser la potion dans le verre à dents de la victime, pendant que celle-ci pleurniche à fendre le rideau de scène: « Mi amore, io to détesto tanto. Mi tortionnar, ti amo definitivamente ». Cause toujours, le ver est dans le fruit, le fruit est dans le verre.

Bourrelé de remords et un peu boudiné dans sa tenue de doge-prince- pirate, l’assassin s’approche du récipient. Plus exactement une moitié de lui avance, tandis que l’autre fait mine de quitter la scène. C’est la moitié préférée des spectateurs.

Un serviteur moulé dans un justaucorps trois fois trop petit, intervertit les verres à dentiers sur les tables de chevet. Le public le sait et regarde hébété le Duc-patron du CAC 40- tenancier de fumerie avancer la main (puis la reculer environ vingt fois) avant d’empoigner le breuvage mortel. Il la porte à ses lèvres, on croit à la fin bienvenue du supplice spectacle. Pensez-vous, son manteau en cils de vigogne albinos a coûté l’autre jambe, il doit tenir en scène encore un brin.

Il finit par boire, le public respire. Mais l’animal pousse des cris sinistres « Sono punito, morto, finito, ratiboiso », s’écroule sous les yeux  de la captive-femme de ménage- tradeuse, dont des larmes de geyser jaillissent. Il se relève cinq ou six fois avec des « non encore, non encore » qui exaspèrent les derniers spectateurs invités (les autres sont à se faire rembourser au guichet). Enfin la lourde masse (le manteau pèse un demi rideau de scène) barbue (le méchant est toujours barbu, pour ne pas le confondre avec le coryphée qui sautille au premier rang pour énerver l’orchestre) s’effondre.

L’otage- élève- assistante bilingue hurle à fendre les fauteuils des premiers rangs, les chœurs se mélangent et vrombissent, que faisaient-ils dans la chambre? Mystère. Tandis que la ménagère de cinquante ans mais qui en paraît moins- agent du Mossad- shampouineuse se tord de douleur au sol (à moins que ce soit de rire tant le ridicule règne sur l’ensemble), sa confidente poignarde le conseiller, se jette dans l’Adriatique qui passait par là- la cour de récré- la déchetterie. Le coryphée roule un patin au serviteur plus moulé qu’un camembert louche. L’orchestre envoie l’air des lampions, comme on jette une bouteille à la mer. Les rares spectateurs encore éveillés lancent des lazzi, des tomates farcies, un boulon de huit. L’orage gronde  en ville, certains croient entendre un tonnerre.

Les chanteurs se rhabillent, ils ont un karaoké rue de Lappe. La presse, absente au moment des faits publie des louanges stipendiées. Un opéra est aussi efficace qu’un lavement. Mais beaucoup plus cher.

43 Commentaires

  1. Souris donc

    Vous, on voit tout de suite que vous avez assisté à la première de Rigoletto, en 1956, avec Tito Gobbi, baryton et Maria Callas, soprano, et que vous avez été impressionné à tout jamais par Zitti, zitti, moviamo a vendetta, à la fin de l’acte 1, scène 2.

  2. Houlala ! Mais qui donc, Rackam, vous opéra de l’opéra ?

  3. Guenièvre

    Quel talent rackam, c’est toujours un bonheur de vous lire ! Après une journée grise et pluvieuse comme celle d’aujourd’hui on se sent tout revigoré !
    Dans la lignée de Parsifal, on pourrait faire l’Opéra Kaamelott ?

  4. Souris, aidez-le maintenant. Le livret, c’est fait. À vous pour la musique.

  5. Le premier personnage est trouvé, Guenièvre veut monter sur scène. Rackam en Kaamelott, ça vous va ?

  6. Souris donc

    En fait, je crois que Rackam était figurant, regardez, c’est lui qui porte l’échelle. Zittii zitti :

  7. Souris donc

    Composer ? Non, au secours, je n’ai jamais su lire une partition. Sauf les indications, allegro ma non troppo, crescendo, tremolo, vibrato. Rubato.
    Solfier, une torture. Doooo, mi sol la mi réé, trois quatre.
    Zéro, asseyez-vous.
    Je veux chanter, moi, dans un emploi de walkyrie si possible. Monty Python, sacré Graal. Ou Kaamelott avec la reine Guenièvre.
    Rackam, le maestro.

  8. Rigoletto existe en film, tourné en décors apparemment naturels d’une ville italienne médiévale. Avec entre autres Pavarotti (le Duc) et Ingvar Wixell, grandiose (jouant deux rôles dont le rôle titre).
    Mérite le détour.

  9. Souris donc

    Il y a eu une version en décors naturels, à Mantoue où Verdi situe l’action, mais avec Placido Domingo dans le rôle-titre et Zubin Metha à la baguette. Je l’avais trouvée grandiose aussi, retransmission l’été dernier (?), Une critique, assez dure :
    http://www.classiquenews.com/voir/lire_article.aspx?article=4013&identifiant=201095J5T9QD320WMEH9DQW28R837SJ

  10. Guenièvre

    Moi, monter sur scène pour chanter ? vous voulez vider la salle Impat ?
    Non, avec moi ce sont les autres qui y montent . Je veux bien faire la mise en scène !

  11. Souris donc

    Bien sûr, l’opéra est un art très codé, ce dont Rackam se moque en virtuose. Le ténor et la soprano sont les jeunes premiers, le baryton est le barbon.

    Mais c’est d’abord un art. Une technique musicale et vocale sur une dramaturgie. Le répertoire est un patrimoine que nous faisons vivre en le regardant. Pas de spectateurs, un patrimoine culturel meurt. Les relectures plaquent les préoccupations morales dans l’air du temps, le bien, le mal. Pénibles, mais elles transmettent.

    Nous (et les professionnels) avons la chance de disposer d’enregistrements, de films, DVD, qui mettent l’opéra à la portée de tous. Aucun opéra n’est jamais rentable, quel que soit le prix des places. Et nous avons une génération formidable de chanteurs, Kaufmann, Vilazon, Fleming, Dessay, Petibon…
    Les compilations se vendent bien, les grands airs sont connus de tous, La dona e mobile, La ci darem la mano, Ah je ris de me voir, La reine de la nuit, Sur la mer calmée…

  12. rackam

    Vous oubliez Viens poupoule, Le petit vin blanc, La java bleue, Les roses blanches, La danse des canards

  13. Et Les Artilleurs de Metz.

  14. Souris donc

    J’en étais sûre. Qu’ils allaient me casser la baraque. Vous oubliez Donnez-nous mille colombes…tiré de Rigoletto.

  15. Bon, pour me faire pardonner, Lakmé avant tout: L’Air des clochettes.

  16. Souris donc

    Et le duo Viens Malika sous le Dôme épais. Faut avouer que les librettistes ont le chic pour commencer les airs par le vers le plus ridicule. Ils ne pensent pas à la postérité ?

  17. … « le chic pour commencer les airs par le vers le plus ridicule »…
    C’est vrai mais ce n’est pas grave. Car on s’en fout des paroles. D’ailleurs, pour peu qu’on connaisse un brin de l’intrigue, il est aussi plaisant d’assister à un opéra chanté dans une langue étrangère inconnue que dans une langue connue.
    Surtout s’il s’agit d’italien.

  18. Et puis, ce n’est pas mort.
    La technique actuelle donne un souffle nouveau.
    Les retransmissions directes, par Internet, du Met dans des milliers de luxueuses salles de cinéma à travers le monde permettent, pour 20€, voire et entendre un opéra « in vivo » dans un grand confort et des conditions auditives et visuelles supérieures à celle de la salle d’origine.
    Et lire le sous-titrage sans effort.
    Mais naturellement, Rackam, ça ne vaut pas Céline Dion.

  19. Souris donc

    Vous avez raison, Impat, je me souviens, avant Internet, d’avoir acheté un livret, en mon perfectionnisme idiot, tout bien comprendre, être bien prête avant. On voit ah, entre deux tirades. Sur scène les ah et les oh sont modulés sur de longues minutes. Et c’est ainsi qu’une représentation dure 4 heures, quand le livret n’est qu’un mince opuscule.
    D’un autre côté, ne pas suivre l’intrigue augmente le poids des conventions que caricature Rackam. Ces conventions qui bloquent et détournent les gens de l’opéra. On aime l’opéra si on accepte les artifices d’un art qui ne s’adresse pas à notre logique, mais à d’autres dimensions de notre humanité. Emotion esthétique, sensibilité, irrationnel…
    Le nô japonais est bien plus conventionnel encore.

  20. rackam

    « Viens Malika sous le Dôme épais »? C’est à coup sûr une contrepèterie. Souris!
    Déjà que vous confondez bon grain et livret.

  21. Guenièvre

    Où les beaux Vers, la Danse, la Musique,
    L’art de tromper les yeux par les couleurs,
    L’art plus heureux de séduire les coeurs,
    De cent plaisirs font un plaisir unique.
    Voltaire

    Bien sûr souris, dans l’Opéra comme au théâtre il faut accepter l’artifice et les codes. Si on se met à raisonner on va trouver les situations irréalistes ou ridicules .

  22. Guenièvre

    Ah ! c’est l’acmé de l’émotion 🙂 !

  23. Souris donc

    Superbes et vrais, ces vers de Voltaire, qui dit en 4 lignes ce que je me tue à dire laborieusement. Je ne suis pas Voltaire.

    Je suis allée du côté du nô. Comme divers arts souchiens, si possibles exotiques, le nô est inscrit par l’Unesco au Patrimoine Culturel immatériel de l’Humanité. Le flamenco et le fado ainsi que le cantu de Corse aussi. (Et les fest-noz, on se demande bien pourquoi)
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Patrimoine_culturel_immat%C3%A9riel_de_l%27humanit%C3%A9#Listes_par_continents

    L’opéra n’y figure pas, trop répandu ? Trop vivace ?
    Les gays, que je ne perds jamais une occasion de ridiculiser bien que (et parce que) la gauche morale nous gonfle avec l’homophobie, ont beaucoup fait pour la promotion de l’opéra.
    On ne les remerciera jamais assez.

  24. Souris,… « les artifices d’un art qui ne s’adresse pas à notre logique, mais à d’autres dimensions de notre humanité. Emotion esthétique, sensibilité, irrationnel… »

    Oui Souris, c’est exactement cela, et j’ajoute que ces artifices ne sont perceptibles, et ne peuvent donc nous atteindre vraiment au cœur, que dans une salle et devant une scène d’opéra. Les conditions visuelles et auditives que permet ailleurs la technique ne suffiront jamais.
    Néanmoins les retransmissions sur écrans sont utiles, ne serait-ce que pour faire connaître l’art lyrique à tous ceux qui le souhaitent.

  25. Rackam, qu’importe le bon grain pourvu qu’on ait l’ivresse.

  26. Guenièvre

    Allez un classique :

    pour ceux qui sont sensibles aux tourments amoureux de Calaf- Placido
    et pour faire rire rackam …

  27. Reprocher à l’opéra un manque de réalisme est comme reprocher à la peinture de n’être qu’en deux dimensions.

  28. Souris donc

    Formidable Placido, en ténor dramatique, à la tessiture ample et puissante, baryton contrarié à ses débuts et qui redeviendra baryton sur le tard. Jonas Kaufmann est sur cette lancée.
    J’adore les appellations dans la hiérarchie vocale des ténors, du ténor di grazia au Heldentenor à qui on demande du coffre, en passant par le ténor lirico spinto (à qui on confie aussi des rôles comme Calaf).
    Les artistes lyriques ont extrêmement peu de latitude personnelle dans la créativité, j’ai vu des répétitions, ils ont à exécuter, comme les instruments. Sans trop d’inventivité dans la fioriture et la broderie.

  29. Souris donc

    L’aversion pour l’opéra et ses conventions n’est pas forcément une demande de réalisme. Il se peut que ce soit le chant lyrique, artificiel et travaillé, qui déplaise. Il y a une forte dimension biologique qui nous échappe (dont les publicitaires abusent, et les marches militaires qui nous mettent au pas). Les aigus des sopranos agressent l’oreille.
    Cette dimension a intrigué les chercheurs, notamment pourquoi, dans toutes les cultures, les berceuses ont peu ou prou les mêmes caractéristiques. Mieux : ils se sont aperçus que toutes les mères utilisaient le motherese (bétifier ?) pour s’adresser aux bébés, un ton plus aigu que le langage entre adultes. Par contre, pour chanter, elles emploient un ton plus bas dans le grave. Universel et étrange, non ?

  30. Guenièvre

    « Les aigus des sopranos agressent l’oreille. »

    Considérés comme insupportables dans certains milieux populaires en France .  » Elle va arrêter de crailler celle-là » disait-on chez moi quand on entendait l’une d’ entre elles à la radio…Il a fallu que je me fasse violence au début pour pouvoir enfin apprécier leur écoute.

  31. Souris donc

    Bianca Castafiore et sa camériste Irma ont fait un tort considérable à l’art lyrique.

  32. rackam

    Et leur pianiste s’appelait: ….

  33. Souris donc

    Wagner ?

  34. rackam

    Hé hé, oui. Comme par hasard. Le Seigneur de l’Anneau.

  35. plantigrade

    L’opéra, c’est du sérieux.
    Voici un spécial rackam: l’entrée des rois

  36. Bonjour Plantigrade, c’est du sérieux en effet. De quoi devenir républicain.:-)

  37. Souris donc

    Aaaaah, je ris de me voir…

  38. Souris donc

    Bonjour Nounours !
    Offenbach est déjà loufoque au départ, alors tout est permis (du coup son opéra plus sérieux, Les Contes d’Hoffmann, on les a mises en scène dans un asile, chariot et seringues, ce qui ne lui aurait pas forcément plu). Et, dans la vidéo que vous proposez, qu’y a-t-il au milieu ? L’incontournable lit.
    Même dans Parsifal : un lit dans toutes les scènes, avec l’apothéose : l’accouchement sur scène. On reproche aux magazines de donner dans la psycho de bazar, mais les metteurs en scène, on ne le leur reproche jamais.

  39. … « les metteurs en scène, on ne le leur reproche jamais. »
    Enfin…sauf Souris.

  40. plantigrade

    C’est vrai souris. Avec les opéras, les metteurs en scène servent surtout leur propre personne et moins souvent l’auteur et le compositeur. Faire des navets avec des chefs d’oeuvre est comme un flingue braqué devant vous et dont celui qui le tient vous demande d’ânonner: « ô maître, vous êtes un génie »!

  41. Souris donc

    Je ring, bien sûr. Excusez le temps de réaction…

  42. Souris donc

    Entre la Dame aux Camélias (France 5) et la Traviata de Verdi, franchement, y a pas photo. Les cinéastes sont affranchis des contraintes de la scène, on dort quand même, beaucoup plus ennuyeux que la Traviata.

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