Avant

 

C’était un vieil homme qui portait dans le regard un abîme de tristesse. Quels désastres avaient pu le frapper, quels échecs l’amoindrir ? Était-ce le reste de vie qu’il avait devant lui et les inévitables rognures du temps ? Ou le souvenir qui se mue en remords et rend toute joie impossible, tout espoir étranger ?

Chaque jour ou presque, je le voyais passer, d’un pas de patineur au ralenti, comme terrifié par les pièges du trottoir, la vitesse des enfants, le regard de passants indifférents d’habitude.

Un matin je remisai ma pudeur urbaine, celle qui rend violent par omission et lui dis bonjour. Surpris, il me rendit mon salut d’une voix sourde, venue d’une âme épuisée. Où allait-il, je ne sais, combien de temps mettrait-il, qui retrouverait-il? Probablement personne. Lui-même. Insoutenablement triste et seul.

Un autre jour, enhardi par ce premier contact, je résolus d’aller à pied à l’église, car je l’avais aperçu là, chaque dimanche, son malheur prostré près d’un pilier insensible. À la sortie je le guettai, pris son pas et le saluai. Nous allions le même chemin.

Je pris ensuite l’habitude de lui tenir compagnie, au rythme lent de ses pas incertains.

De ces courts échanges,  parfois couverts par le vrombissement d’une moto indélicate, je retiens que rien d’autre que l’époque ne le rendait si abattu.

Ce n’était ni le temps passé, ni celui qui passe ni l’autre qui vient. C’était le présent qui motivait son spleen. Aucune des nouvelles qu’il glanait parcimonieusement à la une des journaux qu’il n’achetait pas ne lui donnait tort. Aucun des flashes radio qu’il écoutait chaque matin en se rasant soigneusement…

Sa mélancolie venait du fait qu’il regrettait le « temps d’avant » alors qu’il savait pertinemment qu’il était imparfait. Il s’en voulait de trouver le présent imparfait. Mais rien ne lui suggérait de changer d’opinion. Triste de ne pas aimer son temps, celui qu’il vivait, celui qui reste à couvrir en ralentissant comme pour en retarder l’outrage.

« J’ai essayé cent fois et cent encore d’aimer ce qui se produit, de comprendre un peu, d’excuser souvent, d’espérer toujours. Jusqu’à ce que la fragile espérance s’éteigne sous les soufflets des événements. Et je me suis retrouvé plein de déceptions qui ont mué en dégoût. Que voulez-vous, je n’aime pas cette époque qui révère les choses et méprise les gens, ce mouvement perpétuel qui mène à ne rien faire mais très vite. » S’excusant sans cesse de m’importuner avec ses jérémiades, il poursuivait: « Je n’en veux pas à l’époque de ne m’avoir pas laissé l’aimer, comme une femme hautaine, je m’en veux à moi de n’y être pas parvenu. »

Je le revois parfois, toujours comme à deux doigts de tomber, sa casquette à carreaux abaissée sur les yeux, pour ne pas être distrait par ce qui se passe à plus de dix centimètres du sol. Et j’ai une pensée affectueuse pour cet amoureux déçu. Par lui. Retenu qu’il est par le temps d’avant qu’il n’aimait pas tant que cela, mais l’empêche d’aimer chaque aujourd’hui qui se présente.

Qu’avait-il donc ce temps-là qui rend la comparaison défavorable? Sommes-nous tous condamnés à regretter ce qu’on ne chérissait pas, tant ce qui s’offre à nous est décourageant ?

25 Commentaires

  1. Quelle idée de parler d’Avant en pleine période d’Avent !

    😉

  2. roturier

    La nostalgie, Rackam, n’est plus ce qu’elle fut…
    Avant c’était mieux car, avant, nous fumes jeunes. Rien d’autre.
    Rien d’étonnant donc qu’un « vieux » tienne ce discours (pourtant j’en suis un, selon des critères qui tendent, bizarrement, devenir majoritaires avec le temps qui passe).
    Le fond est donc discutable.
    Le forme, elle, excellente comme d’hab. J’ai bien aimé (entre autres…) l’indifférence étant une violence par omission.

  3. Bien écrit Rackam, mais triste !
    Sera-ce notre sort à tous, en entrant dans le grand âge ?
    L’espérance chrétienne donne aux croyants l’assurance que s’il y a des lendemains qui pleurent, il y aura des surlendemains qui chantent.
    Il arrivera, le jour des Noces de l’Agneau, où nous festoierons avec le Christ dans sa gloire et boirons le vin nouveau à côté duquel nos meilleurs crus ne sont que d’horribles piquettes !

  4. … « que d’horribles piquettes »..
    Enfin, enfin…
    …Mais ils faisaient des centenaires
    À ne plus que savoir en faire
    S’ils ne vous tournaient pas la tête !…

  5. Impat, vous m’inquiétez, vous citez un chanteur de gauche !

  6. Et puis, Patrick,
    Les voies du Seigneur sont impénétrables
    Mais la voix du chanteur est inoubliable

  7. rackam

    Patrick,
    c’est aussi une invitation à réfléchir sur notre propre nostalgie d’un avant. Quel que soit notre âge. Quelle part d’embellissement, quelle dose d’oubli de ce qui fut pénible…? Ainsi que le fait de considérer comme ayant « toujours existé » (seul Dieu sait ce que toujours signifie) des biens et services qui sont récents. Donc que les progrès et les déchéances vont de pair.
    Je m’exprime mal. Roturier va m’engueuler, comme chaque fois (notez que je n’ai pas écrit « toujours »). Je repasserai quand mon cerveau sera défripé.

  8. Souris donc

    C’était mieux avant. Bien sûr que oui, si la référence ce sont les 30 Glorieuses. Où l’on a connu un mieux-être sans pareil. Biens et services, santé, confort, études, cohésion sociale. Une exception liée à une conjoncture qui nous a été favorable. Comme une construction trop rapide, les failles n’ont pas tardé, le regroupement familial de Giscard, les années-fric et le toujours plus de Mitterrand, l’endettement de Chirac, l’élargissement inconséquent d’une Europe au profit d’une bureaucratie normative. La montée des BRIC. L’éclatement de la cohésion sociale.
    L’étalon du c’était mieux avant étaient les 30 Glorieuses. Les 30 Glorieuses étaient une anomalie.

  9. Mais Souris, les 30 glorieuses ne l’étaient pas pour tout le monde. Les gens travaillaient largement au-delà des 40 heures et n’étaient pas si bien payés que cela. Le jardin ou quelques ares de culture à côté du travail salarié, un élevage de quelques poules et lapins amélioraient l’ordinaire qui n’était pas composé de viande tous les jours. Quand on se levait, le matin, il faisait froid. Les parents devaient d’abord allumer le feu.
    Il est vrai qu’ils ont retrouvé plus facilement un travail, et beaucoup ont remboursé les prêts pour leur maison avec de la monnaie de singe. Mais ce n’était guère facile pour la classe ouvrière, beaucoup d’accidents du travail, métiers dangereux et la peur d’une troisième guerre mondiale était présente dans les esprits etc.
    Nous les enfants, devions travailler aux champs et il n’était pas question de traîner à ne rien faire pendant les grandes vacances !

  10. Souris donc

    Bien d’accord avec vous, Patrick, je n’étais pas dans l’opulence non plus, et la pénibilité au travail, rien de comparable avec ce que la CGT désigne ainsi à présent. Je voulais juste parler d’une tendance générale à l’amélioration des conditions de vie, entre 1950 et 1980. Pour commencer, la pénicilline, la vaccination…

  11. Souris donc

    En fait, ce qui est poignant, c’est que ce vieux monsieur culpabilise et se reproche de ne pas aimer pas l’époque actuelle. Habituellement, ils deviennent radoteurs et sentencieux, voire méchants. Et ne culpabilisent jamais.

  12. … « cette époque qui révère les choses et méprise les gens »…
    J’essaie de penser comme il pense, pour le comprendre. Mais je n’y parviens pas. Je crois que ce vieux monsieur devrait mieux exercer sa mémoire, la mienne me dit que les gens autrefois méprisaient leurs semblables et révéraient les choses autant qu’aujourd’hui. Mais il y avait moins de choses, aussi cette vénération envers elles se voyait moins.

  13. Le fond n’a rien de discutable, le ressenti de cet homme est honnête. Son âge, son histoire ne sont pas la question. Et c’est ce qui fait la force de ce texte.
    Cela n’enlève rien à la beauté de l’espérance, cette petite chose tapie au fond de la boîte de Pandore, un joyau brut enfoui en chacun de nous qui ne s’éteint qu’avec le dernier souffle de vie.
    Je ne crois pas que cet homme n’espère plus. Sa piteuse mélancolie, ses excuses, sa lucidité… c’est toujours un rayonnement, sûrement terne, du joyau en lui.

  14. Bien d’accord avec vous !
    A ceci près : je remplacerais « habituellement » par « souvent ».

  15. rackam

    Hello sausage, heureux de vous lire. Peut-être avez-vous raison. Cet homme ne désespère pas de finir par aimer celle qu’il ne déteste pas encore: son époque. Il s’attriste seulement de n’y arriver pas. Mais chaque fois qu’il en fait l’aveu c’est comme s’il essayait encore.

  16. Souris donc

    Ou quelquefois…

  17. Souris donc

    La nostalgie d’un avant, ça doit être génétique. Même les pauvres Allemands de l’Est, tourmentés par la STASI, l’interdiction de voyager et la pénurie, se mettent maintenant à idéaliser les cocos.
    On appelle ça l’Ostalgie.

  18. Vous m’avez compris. Et vous l’avez mieux dit.
    D’un point de vue plus général, les hommes ne cesseront jamais d’être nostalgique, de regarder en arrière, ou bien d’être idéaliste et espérer un monde meilleur. Ca ne veut pas dire non plus que toutes les époques se valent.

  19. Souris donc

    Pour assouvir la nostalgie de ce monsieur, Rackam, emmenez-le dans un supermarché de banlieue pendant le ramadan. La diversité est absente, car elle récupère des heures de repas inversées qu’elle appelle le jeûne.
    Il aura sous les yeux la France d’avant.

  20. rackam

    Sausage,
    tout se passe comme si nous portions en nous l’aptitude à la nostalgie. C’est une marque de fabrique. Elle nous fait préférer hier, enjolivé ou non, à demain.
    J’ai, bien sûr, en réserve une autre explication, mais réservée à un petit nombre.
    L’homme porte en lui la déception de la perte de son état initial, je ne veux pas parler du sein maternel, mais de l’Eden où nous étions complets, libres et tournés vers l’aujourd’hui, l’instant, comme des bébés. Mais autonomes.
    Je peux développer, mais ne veux pas discriminer, surtout juste avant Noël. Qui est l’annonce du fait qu’une vie heureuse est possible dès ici-bas. Tandis que Pâques annonce un « retour » à l’Eden.

  21. rackam

    Souris,
    j’ai déjà un mal fou à amener ma femme au supertruc, ce n’est pas pour y entraîner de vieux messieurs!
    Ni de très jeunes filles, que cela soit dit!

  22. Souris donc

    Ce monsieur fait de la rumination, une forme de dépression sénile, un peu de compagnie, c’est bien, mais trouvez-lui un ado qui lui apprenne Internet, c’est encore mieux. Ou Ordissimo qui s’est spécialisé dans ce créneau, ils viennent à domicile et installent des machines simplifiées. Je connais une dame à qui l’ouverture sur le monde a changé la vie, elle n’a pas encore trouvé la barre d’espacement, mais ses mails sont lisibles, donc on peu répondre.

  23. sausage

    Ce n’est pas moi qui vais me fâcher si vous développez rackam, bien au contraire !
    Le pêché originel nous rend nostalgique ? Je ne suis jamais allé aussi loin. Mais je vous fais confiance.
    Assez modestement, je vois deux remèdes. Pour la terre, pour notre vie d’homme, pour passer de la survie à la vie, il y a la conscience. Pour le ciel, pour l’âme, pour notre salut, il y a la foi.
    L’idée étant d’avoir les deux.
    Je ne parle pas de l’amour car il est en toute chose, nous sommes des êtres d’amour. Qu’on le veuille ou non. On ne choisit jamais de ne pas aimer.

  24. Souris donc

    L’Eden des happy few ? La maison de retraite. Le paradis sur terre pour les vieux messieurs. Ils y sont comme des coqs dans le poulailler. Question de démographie.

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