Les Alakalufs et nous

Il y a près de 40 ans que Jean Raspail hante la littérature française, ponctuant sa biographie d’œuvres tout à la fois dissemblables et similaires. Nettement moins consensuelle qu’un Bernard Lévy, sa haute stature s’est déjà vu qualifiée de réac, de visionnaire, de raciste, de chantre des civilisations exotiques, d’ultime rempart de la civilisation européenne, de facho, d’homme d’une rare ouverture  aux autres, voire de vulgaire populiste.

Inclassable, le lascar ?

Protéiforme, en tout cas….

Fin août 2011 est sorti aux éditions Delcourt, le premier tome de l’adaptation en BD du roman de Jean Raspail, « Le royaume de Borée », fidèle adaptation de l’œuvre « Les royaumes de Borée », dessinée par Terpant.

Ce dernier n’en n’est pas à son coup d’essai puisqu’il avait déjà adapté « Sept cavaliers », du même Raspail.

C’est l’éditeur Laffont, dont le catalogue BD fut depuis racheté par Delcourt, qui eut l’idée de transposer l’univers onirique – et  ô combien contesté – de l’écrivain français. C’est peu de dire que Jean Raspail n’était pas chaud. «  La BD contient beaucoup trop  de vulgarité, de débilités modernes. Elle est un massacre permanent de la langue française, réduisant le vocabulaire au minimum, même si l’on peut  y compter 25% d’excellentes choses. J’étais donc extrêmement réticent, mais lorsque j’ai vu les premières planches des « Sept Cavaliers » chez mon éditeur, j’étais muet de saisissement. J’étais littéralement plongé dans mon univers, dans ma propre façon de rêver. »

Univers onirique, certes, que celui de Raspail, mais avant tout celui d’un homme qui fut l’un des derniers explorateurs, à l’instar d’un Paul-Emile Victor qui lui fit partager son expérience et lui insuffla le goût des mondes à découvrir. « J’ai toujours eu le goût des mondes encore peu, voire pas du tout, découverts. »  Le goût des confins aussi, et des peuplades primitives, telles qu’il les raconte dans « Septentrion », dans « Sept cavaliers » ou, précisément, dans « Les royaumes de Borée ». « J’aime découvrir des peuples et des civilisations, mais aussi les comprendre. J’ai exploré la Patagonie en 1951. C’était alors l’immensité australe et Ushuaia, qui n’avait pas encore bénéficié de la publicité de Nicolas Hulot, n’était qu’une petite bourgade de 1200 habitants*. J’y ai découvert les derniers Indiens Alakalufs qui m’ont fasciné. C’étaient des nomades, navigants sur les multiples cours d’eau dans des canoës qui leur servaient d’habitations et dans lesquels ils transportaient le feu. Ils s’étaient adaptés à leur environnement difficile avec beaucoup d’ingéniosité. Mais je pense que l’on réalise mal quel fut pour eux le choc psychologique en voyant arriver la flotte de Magellan, à quel point ils ont été anéantis en voyant cette prouesse technique ! »

Un choc des civilisations ? Pour Jean Raspail, même s’il y eut quelques batailles, les Alakalufs ont presque totalement disparu parce qu’ils ont été absorbés par une nouvelle civilisation, plus nombreuse et plus puissante. « Les Alakalufs sont tout aussi intelligents que nous, mais leur développement technique et scientifique était moindre. Ils se sont donc assimilés aux nouveaux arrivants. »

« C’est d’ailleurs ce qui va arriver à l’Europe dans les 50 prochaines années ! » ajoute-t-il.

C’est cette réjouissante vision de l’avenir qu’il avait décrite en 1973 dans le très controversé « Camps des Saints ».

« A l’instar des Alakalufs, nous ne disparaîtrons pas, nous changerons. Nos enfants sont peut-être déjà des mutants. Durant des siècles, la civilisation occidentale a été très supérieure dans le domaine des avancées scientifiques, mais ce n’est plus vrai maintenant, nous sommes en retard face à l’Asie. C’est probablement ainsi que doit finir notre civilisation. Je suis certain que cela se passera comme ça, par un remplacement  par une nouvelle population à laquelle nous nous assimilerons. Et cela fonctionnera probablement. Nous sommes de moins en moins nombreux, comme l’étaient les Alakalufs. A cet égard, j’aime beaucoup la littérature d’un Jérôme Leroy que vous connaissez sans doute.** Nous voyons les choses de la même façon quant au déclin de notre civilisation, même s’il est beaucoup plus pessimiste que moi !»

Jacques Terpant, qui ne cache pas son admiration pour le souffle épique qui traverse l’œuvre de Raspail, son goût pour le peuple des débuts et  celui de la nature, face à la civilisation qui avance, nous livre également son opinion pour ce roman qui sent le soufre : « Pour ce qui est de l’opinion des  « chantres » du politiquement correct sur Jean Raspail, il est tout simplement ridicule.  Raspail a passé plus de la moitié de sa vie à se passionner pour des peuples en voie de disparition, il a élevé un véritable monument littéraire à la mémoire des indiens Alakalufs, le « Qui se souvient des hommes ? » qui pour moi est son meilleur livre. Qu’est-ce que « Le camp des saints » ? Un roman où Jean Raspail, fort de son expérience sur la disparition des sociétés, l’applique à la nôtre : Nous devenons à notre tour une minorité et le monde nous submerge, comme autrefois nous avons broyé les autres. Bien sûr, si on fait un roman pour dire, mon Dieu, l’occident colonial a éradiqué telle ou telle peuplade, c’est parfait, c’est dans le ton, mais si on écrit en 1973, un roman où l’on imagine un tiers-monde, fasciné par le paradis occidental, qui nous submerge, c’est illisible aujourd’hui en 2011, signe des temps. »

La civilisation occidentale, Jean Raspail la regrettera infiniment. « C’est à mes yeux quelque chose de magistral, sur tous les plans, aussi bien esthétique que scientifique, social, politique. »

Il y aurait donc un « génie » particulier aux Occidentaux ? Jean Raspail n’en croit rien, pas plus qu’il n’imagine le sud comme une menace a priori ou le nord, a priori comme le salut. « Il n’y a pas de peuples plus intelligents ou plus courageux que les autres. Les humains sont identiques et, partout, ils appliquent leur génie à maîtriser leur environnement ou à s’y adapter. Il y a eu des magnifiques civilisations, comme l’Egypte ou la Chine, et plus au sud, les grandioses civilisations Aztèques et Mayas. On n’en trouve cependant pas dans les régions tropicales dont l’environnement et le climat semblent pousser à la facilité. L’Europe était une région difficile, parfois même hostile, ce qui nous a  obligés à être créatifs. L’homme blanc a donc pris de l’avance dans les domaines scientifiques, causant ainsi le désastre des Alakalufs et de bien d’autres, submergés par les nouveaux arrivants, plus nombreux et plus puissants.»

Et si les héros de Jean Raspail, porteurs des valeurs européennes, veulent toujours rejoindre les confins des terres, découvrir de nouvelles peuplades, c’est parce qu’ils réalisent les rêves enfantins de l’auteur. « Je suis comme ça ! J’adore les explorateurs ! C’est ce que l’on retrouve dans « Les Royaumes de Borée », des jeunes gens, attachés à leurs traditions, fidèles à leurs engagements, qui vont voir toujours plus loin, sans idée coloniale, pour le goût de la découverte. »

Pourtant, la jeunesse n’a pas toujours le beau rôle dans les récits de Raspail. Dans « Septentrion », elle constitue même une menace à elle toute seule !  Jean Raspail le confesse, il a été épouvanté par mai 68 ! « Cet événement a marqué pour moi la destruction des valeurs traditionnelles qui cimentaient la société. La jeunesse n’est évidemment pas en soi une menace, mais elle peut le devenir selon l’utilisation politique ou intellectuelle dont elle est l’objet. On l’instrumentalise, et ne me demandez pas qui est « on », je n’en sais rien ! Le nouveau Mai 68, c’est le réseau Face Book, un véritable bordel, où l’on confond tout, où chacun se permet toutes les licences d’expression sans la moindre culture ! »

Il n’empêche que la magnifique fresque qui s’étend du XVIIIe siècle à nos jours est à redécouvrir dans l’adaptation BD du « Royaume de Borée », pour les amateurs de l’Occident et pour les autres. Histoire d’éviter les jugements simples sur un humain compliqué.

Bonne nouvelle : le deuxième tome sort ce janvier 2013 !

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*Actuellement, 40 millions d’habitants et un aéroport « gros-porteurs ».

 ** De fait !

30 Commentaires

  1. … « J’aime découvrir des peuples »…
    Pour ma part, j’aimerais bien que Jean Raspail m’ aide à découvrir le peuple français. Par exemple, le progrès qui nous a fait passer de Mozart au rap en 250 ans. Et le discernement qui nous a fait voter Hollande.

  2. Guenièvre

     » Les Alakalufs sont tout aussi intelligents que nous, mais leur développement technique et scientifique était moindre. Ils se sont donc assimilés aux nouveaux arrivants. »
    « C’est d’ailleurs ce qui va arriver à l’Europe dans les 50 prochaines années ! » ajoute-t-il. »

    Je ne pense pas que ça arrive aussi vite ! Nous sommes encore à un niveau de développement scientifique important et les nouveaux arrivants ne nous impressionnent pas vraiment par leurs prouesses techniques…

    Il est tout à fait vrai par contre que la bien- pensance médiatique aime classer, dresser des listes, cataloguer et lancer des anathèmes et Jean Raspail en a fait les frais…

  3. Guenièvre,… « les nouveaux arrivants ne nous impressionnent pas vraiment par leurs prouesses techniques »…
    Certes, loin s’en faut. Mais ils ont d’autres atouts. Une idée très forte de leur communauté, une religion assez suivie et imprégnant leur mode de vie, une démographie en bonne santé, et pour certains une volonté d’assimilation inversée consistant à imposer leur culture à celle des indigènes.
    Cependant leur génération suivante sera peut-être plus proche de nous.

  4. Lisa

    Ca alors ! je viens de lire deux des livres de Raspail où il parle de ce peuple….bon maintenant je lis l’article.

  5. Lisa

    Superbe article.
    Raspail, il est encore dans un autre monde quand il joue ou jouait au consul de Partagonie.
    En effet il devait se passer quelque-chose en 2012, comme 14 ans avant, un abordage d’une île anglaise, et je crois que ce n’est pas arrivé.
    Avez-vous des infos, Sophie ?

  6. Mais, Lisa, il s’est passé quelque chose en 2012 : l’abordage malencontreux du bateau élyséen par un capitaine de pédalos.

  7. Guenièvre

    Tout à fait d’accord avec vous Impat. J’essaie de voir malgré tout le côté positif des choses. Comme le dit C.Caldwell :

     » D’une certaine manière, la présence d’une population musulmane de plus en plus importante va nous obliger à décider ce sur quoi nous ne cèderons pas. »

  8. Il semble bien que ce sujet des « derniers indiens » constitue un superbe exemple, entre autres, de ce qui peut rendre une Bande Dessinée attrayante…

  9. Lisa

    Et malheureusement, completement réel !

  10. Lisa

    Mais leurs prouesses dans l’intimidation peut-être ?

  11. Guenièvre

    Oui bien sûr Lisa mais c’est presque inévitable. Je reprends ce que dit C. Caldwell :  » Quand une culture tolérante accueille une culture intransigeante, c’est généralement la première qui cède. » et la suite que j’avais écrit à Impat .  » D’une certaine manière, la présence d’une population musulmane de plus en plus importante va nous obliger à décider ce sur quoi nous ne cèderons pas. »
    Et ce pourquoi nous sommes prêts à nous battre ( au sens figuré je précise, parce que l’on est déjà accusés par certains d’être des va-en-guerre 🙂

  12. Souris donc

    « Bien sûr, si on fait un roman pour dire, mon Dieu, l’occident colonial a éradiqué telle ou telle peuplade, c’est parfait, c’est dans le ton, mais si on écrit en 1973, un roman où l’on imagine un tiers-monde, fasciné par le paradis occidental, qui nous submerge, c’est illisible aujourd’hui en 2011, signe des temps ».
    (J. Terpant)

    En 2001, un bateau avait largué les 900 Kurdes à Saint-Raphaël, puis quelques années plus tard, environ 150 en Corse. C’est là qu’on a considéré Le Camp des Saints comme visionnaire, alors qu’il fut édité quand personne ne parlait d’immigration clandestine.
    Deux choses m’avaient frappée, la jonction des clandestins avec l’immigration déjà installée et le mauvais sort qu’ils font aux bisounours politiquement corrects (bien fait pour eux).
    Raspail était définitivement étiqueté. Stigmatisé. C’est mal de stigmatiser, sauf le réac et le facho, voire le vulgaire populiste. Qu’il est recommandé de stigmatiser sans concession.
    Raspail défendant le souchien Alakaluf bien exotique comme il se doit, les antiracistes ont-ils dit qu’il s’est racheté ?
    Non.

  13. Lisa

    Seul un petit nombre est près à ne pas céder je le crains. Au quotidien, on baisse le nez.
    On verra, vive l’Espérance !

  14. Lisa

    Sophie, d’où viennent les citations que vous faites de Jean Raspail ?

  15. Sophie

    Je l’ai interviewé chez lui, à Paris, en juillet 2011. Inoubliable après-midi.

  16. Sophie

    Très exactement le 5 juillet, je me le rappelle, c’était son anniversaire!

  17. Sophie

    Et ensuite, dîner chez Causeur, où je papotai avec Zemmour, Rioufol, Finkie, etc… Puis dodo chez Gil Mihaely! Une provinciale à Paris, qui adoooore ça!

  18. Lisa

    Sophie, vous avez trop de chance, comme on dit dans un français qui ne doit pas plaire à Rapail !

    Savez-vous pourquoi il n’y a pas eu d’événement patagon en 2012 ?
    Cela devait se faire tous les 12 ans.
    Il y a eu 1988, 2000 mais 2012 ?

  19. Quelle avalanche de name-dropping.
    Gil Mihaely? C’est un bon coup?

  20. Les Grands Hommes adorent les Provinciales, c’est ainsi depuis Pascal. Et c’est parce qu’elles le valent bien.

  21. Sophie

    Merci Impat! 😉

    Roturier, non, mais! Dodo chez Gil et sa charmante épouse, AVEC MON CHERI!!!!!!

  22. Sophie, dans cet entretien Jean Raspail parle toujours des Alakalufs au passé : … « C’étaient des nomades… dans des canoës qui leur servaient d’habitations… ils transportaient le feu… Ils s’étaient adaptés… »

    Doit-on comprendre que ce peuple a aujourd’hui disparu ?

  23. Mais, Sophie, à Paris, cela se conçoit. Et le reste.

  24. Lisa

    Je me permets de répondre pour Sophie…
    Oui, il reste quelques personnes métissées avec ce peuple je pense en 2012, mais ce peuple a disparu, comme beaucoup d’autres.

  25. Sophie

    C’est surtout Jean Raspail qui en parlait au passé. Sa rencontre avec cette peuplade a été pour lui une révélation.

  26. Lafko

    @Lisa : les iles anglaises ont bien été abordées en 2012 comme tous les 14 ans, mais l’événement est resté discret.

    Autre événement patagon en 2012 : http://www.ouest-france.fr/actu/actuLocale_-Ecausseville.-Les-Patagons-attaquent-le-hangar-a-dirigeables-_40786-2106179——50129-aud_actu.Htm

  27. desavy

    Quand un capitaine passe son temps à dériver vers le centre et à céder aux sirènes écolos, il ne faut pas s’étonner que le navire finisse à gauche.

  28. desavy

    Très beau papier Sophie. Je me demande si je ne vais pas vous envier d’avoir pu réaliser cet entretien. Et mon petit doigt me dit que je ne suis pas le seul. J’ai passé l’âge de courir après les dédicaces mais j’en possède une belle de Jean Raspail.

  29. Sophie

    Oui, Desavy, j’ai eu beaucoup de chance. Il m’a consacré une longue après-midi, chez lui, dans son bureau, qui est déjà un voyage en soi. Et m’a fait une très gentille dédicace dans mon vieil exemplaire du « Camp des Saints ».
    Quant à Terpant, c’est lui qui est venu chez moi.
    Mon seul regret est de devoir, dans un article, me consacrer à l’essentiel. Car nous avons aussi parlé de « Septentrion », des « 7 cavaliers », etc… Un régal que de l’écouter, toute en simplicité, en modestie. C’est un homme qui questionne bien plus qu’il n’affirme. Même les irréductibles bavardes dans mon genre se taisent pour l’écouter. 😉

  30. Lisa

    Merci Lafko !
    je me rue sur le lien….

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