Les métamorphoses de l’identité nationale française. 1/2.

Les métamorphoses de l’identité nationale française,

… selon Pierre Nora- 1ère partie.

Les plus âgés d’entre nous savent qu’il y a une altération profonde du type de France qui nous a été légué et dans lequel nous avons été élevés : nous avons fortement conscience que nous sommes passés d’un monde à l’autre, d’une forme de l’être-ensemble à une autre, d’une France à une autre.

Les mots qui reviennent le plus souvent quand on parle du modèle français sont :  ancienneté, continuité, unité, liaison avec l’état et rapport profond avec l’Histoire. L’ancienneté plonge ses racines dans la nuit des temps et donne lieu à d’éternelles discussions. Alésia en 45 avant JC ? Baptême de Clovis en 496 ? Division de l’empire de Charlemagne ? Par ailleurs peu de pays ont, comme la France, une telle continuité territoriale et  dynastique ( que nous devons à la loi salique )  ou encore  une telle continuité administrative . Le troisième trait caractéristique du modèle français est la place de l’état qui a joué un rôle plus précoce que dans tous les pays de la chrétienté. En France, dit l’historien du Moyen- Age Bernard Guenée, « l’état a précédé la Nation ». L’idée que la France a eue d’elle-même n’est pas fondée sur l’économie comme aux Pays-Bas, ni sur la culture comme dans les pays d’Europe centrale, ni sur la langue comme en Allemagne, la conscience de soi est liée au pouvoir, à l’état. Ce trait est d’ailleurs à l’origine de l’unité nationale. Cette unité imposée par le haut, postulée autoritairement, n’est pas venue spontanément du peuple, de la langue, des fédérations territoriales mais elle a été imposée de façon coercitive, centralisatrice et niveleuse. La France a connu au moins deux expériences de nivellement étatique très fort : la radicalité monarchique de Louis XIV et la radicalité révolutionnaire de 1789. Ce lien entre l’état et la nation explique le cinquième trait caractéristique : le poids de l’histoire dans notre conscience identitaire. De nos jours, c’est d’ailleurs l’ébranlement de ce rapport au passé et à l’histoire qui est l’un des symptômes les plus forts et les plus inquiétants de l’altération de notre modèle national. En France, l’historiographie s’est toujours développée dans l’ombre des institutions de l’Ancien Régime puis dans celle des institutions de la République. Elle n’a jamais eu recours aux mémoires ethnologiques ou régionales. En comparaison, la mémoire historique de l’Europe centrale est fondée sur l’ethnologie ou la littérature. La mémoire historique de la Russie est littéraire, celle de la France est historico- politique.

Mais notre histoire est également fondée, dès le début, sur le sentiment du sacré. Les premiers repères de l’historiographie monarchique se situent dans les sanctuaires, comme celui de Saint-Denis. D’où le caractère fortement  messianique de toute notre histoire nationale.

Aux cinq éléments – ancienneté, continuité, unité, rôle de l’état, conscience de soi créée par l’histoire-  il faut ajouter un catalyseur: les forces d’éclatement. Aucun pays  sans doute n’est composé d’autant de pays différents, de peuples différents, de géographies différentes, de forces hétérogènes, d’éléments inconciliables qu’il a fallu politiquement concilier dans une permanence d’autorité étatique.

La France a connu déjà plusieurs types d’identité . Une identité dynastique et  royale qui s’impose de Hugues Capet aux guerres de religion, une identité monarchique qui culmine avec l’absolutisme de Louis XIV, une identité révolutionnaire qui opère un transfert du sacré de la personne royale au sacré de la nation et une identité républicaine qui commence à se mettre en place dans les années 1880.

Les principales caractéristiques de l’identité républicaine sont les suivantes :

–  l’identification  absolue entre République et Nation. Là encore,  priorité de l’histoire dans la formation de la conscience civique nationale sous la forme de ce qu’on a appelé le « roman national », ce qui veut dire la capacité d’organiser l’histoire en récit cohérent et la capacité d’une projection individuelle de chacun et notamment de l’enfant dans les péripéties de l’aventure collective. Projection, que les plus de 40 ans ont encore pu expérimenter mais qui est en panne aujourd’hui.

– la séparation, par la loi de 1905,  entre l’identité nationale et la question religieuse qui aura trois conséquences . La première c’est la localisation sur la politique de l’identité nationale que chaque camp cherche à s’approprier. Il y a eu, au plus profond de la vie nationale française un clivage majeur gauche-droite et l’amenuisement de ce conflit et son progressif brouillage depuis 30 ans est l’un des signes les plus nets de la crise de l’identité nationale. Deuxième conséquence : la « religion civile républicaine » a établi entre les lumières, la raison, la démocratie et l’éducation, un lien qui fait en définitive reposer sur l’instruction primaire l’essentiel de l’identité nationale. Aucun pays n’a mis autant de lui-même dans l’école c’est pourquoi le délitement aujourd’hui, de cette école primaire est très inquiétant. La troisième conséquence est la question de l’arrivée de l’Islam qui ne fait guère de différence entre le politique et le religieux et qui repose le problème que l’on avait cru résolu pour le christianisme.

– l’universalisme républicain qui s’est exprimé dans l’aventure coloniale. La plupart des pays européens ont partagé cette aventure mais la France y a engagé beaucoup d’elle-même et de son idéologie. C’est globalement  au nom d’idées progressistes, pour propager les valeurs de liberté, que la France républicaine a développé le phénomène colonial.

 

3 Commentaires

  1. Guenièvre

    Sur le dernier point il faut dire que Nora est très critique par rapport aux discours des  » Indigènes de la République » en particulier pour leur demande de repentance .
    Ce qu’il reproche à ces revendications mémorielles c’est de  » projeter rétrospectivement des valeurs contemporaines et des jugements actuels sur les réalités du passé. Un péché majeur pour un historien : celui d’anachronisme. »

  2. C’est ainsi que « L »‘Empire Colonial » français, tant décrié aujourd’hui, était mis en avant avec fierté lors des expositions des années 1900…La France se targuait « d’apporter la civilisation » dont elle bénéficiait, à d’autres pays.

  3. Guenièvre

    D’ailleurs Impat, la France a exporté chez les colonisés, les idées au nom desquelles ils réclameront leur indépendance. Ce n’était peut-être pas le but mais c’est le fait et on peut considérer sur ce plan que c’est un effet de l’universel républicain

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