Scoop à bout portant.

C’est une entreprise de 2000 personnes, elle développe et produit du matériel de haute technologie, à destination du monde entier. L’effectif est composé d’un tiers d’ingénieurs et cadres, deux tiers de personnel d’atelier : les « compagnons ». Ces derniers sont fortement syndiqués, la CGT est majoritaire et la CFDT importante.

L’histoire ci-après survient après plusieurs mois « creux » qui n’ont pas manqué de susciter l’angoisse du personnel devant un avenir menaçant.

Juliette, secrétaire de direction, assiste depuis des années l’ingénieur André Maurin, le patron.

Comme chaque matin elle entre dès son arrivée dans le bureau du chef.

– Bonjour Juliette, avez-vous entendu la radio ce matin ?

–         Non Monsieur, que se passe-t-il ?

– Ces salauds ont annoncé que l’usine allait fermer ! Vous vous rendez compte ? Non seulement c’est faux, mais ils n’ont même pas pris la peine de m’appeler avant pour vérifier ! Vous imaginez la réaction des gens dans l’usine ?

Juliette l’imagine tellement, cette réaction, qu’elle-même ne peut s’empêcher d’avoir des doutes. Si la radio le dit, quand même…..il n’y a pas de fumée sans feu. Pauvre Juliette, son patron a déjà perçu l’interrogation muette dans l’esprit de sa secrétaire, et du coup  toute son ire s’abat sur elle !

–         Ah, l’usine va fermer, vous croyez ça peut-être, eh bien n’attendez pas, partez, partez tout de suite, que faites-vous encore ici, vous ne servez plus à rien, qui vous retient?… !!!

Juliette ne sait plus que dire. Mais elle n’a pas à réfléchir longtemps, le téléphone interne sonne.

– Euh, Monsieur, c’est le délégué du personnel CFDT, il demande à vous voir.

– Ben voyons, évidemment, il n’y a pas que dans ma voiture qu’il y a la radio !

Autre coup de fil…

– Le délégué CGT voudrait être reçu, il arrive de toute façon avec « tous les compagnons » de l’atelier X, ils ont déclenché une grève instantanée.

Déjà Maurin retrouve son calme. Recevoir les délégués, cela fait partie de son métier. Même si la discussion est parfois violente, il s’y sent plus à l’aise que devant une attaque sous forme d’intrusion extérieure comme celle de ce journaliste. Les délégués arrivent au bout du couloir, entourés d’une centaine d’ouvriers dont certains invectivent les employés au travail à travers les portes de leurs bureaux. Les slogans habituels commencent à fuser: « Non aux licenciements », « Les patrons peuvent payer », « Tous en grève », « les travailleurs gagneront » etc… En un mot, c’est l’ambiance des grands jours !

Plus ou moins contrôlée par ses délégués, cette petite foule commence à forcer la porte du bureau directorial. Maurin tente de s’interposer et annonce qu’il ne veut et ne peut discuter qu’avec au plus 6 représentants: que les autres veuillent bien rester derrière la porte, car il est impossible de s’entendre et de parlementer au milieu d’une foule hurlante. En vain. Les premiers franchissent la porte, qu’ils maintiennent ouverte, et les suivants se pressent derrière eux dans le couloir, toujours clamant leurs slogans.

Maurin explique devant le premier rang qu’il n’ouvrira plus la bouche tant que son bureau sera occupé. Et ostensiblement il ouvre un dossier et se plonge dans l’étude de ses notes, faisant semblant de ne pas entendre les vociférations de la foule qui lui fait face. Certaines injures personnelles commencent même à fuser…Le patron  s’oblige à ne pas répondre, il sait bien que le moment est crucial, tout peut basculer.

Plusieurs minutes s’écoulent ainsi. Longues minutes…puis il voit son pari réussir. Mus par l’envie de pouvoir entendre leur directeur au sujet de cette histoire de fermeture diffusée le matin, les délégués parviennent à convaincre leurs « troupes » de se retirer. Pour leur sauver la face, Maurin annonce alors qu’elles pourront attendre dans le couloir tout en précisant que s’agissant d’une grève le temps de travail correspondant ne saurait être payé.

Enfin le calme est revenu dans le bureau.

– Messieurs, je vous écoute.

Le délégué CFDT, prend la parole.

– Voilà: la radio locale a annoncé ce matin la fermeture prochaine de notre usine. Cette fermeture est inadmissible, et nous ne nous laisserons pas faire. De plus vous avez toujours écarté cette éventualité, vous êtes un menteur. Vous nous avez trahi.

Cette dernière phrase est prononcée avec un léger tremblement. Maurin perçoit quelque chose comme une déception  dans l’esprit de son interlocuteur. Il le connaît bien, c’est un « dur », souvent se sont-ils heurté, combattu, mais toujours était-ce avec une estime manifeste. Maurin a constamment pensé que régnait entre eux une solide compréhension. Et voilà l’homme méfiant, déçu, trompé. Maurin en a presque les larmes aux yeux. Des années de travail en commun et de confiance sont-elles sur le point de s’écrouler ? Mais il doit garder son sang-froid, et surtout agir vite. Le directeur est heureusement sûr de lui, il sait que l’usine n’est pas menacée.

– Messieurs, je veux être extrêmement clair. La qualité et la compétitivité de notre établissement sont les garants de notre avenir. Cette usine a investi lourdement dans les années passées, et il serait stupide de ma part d’abandonner ces investissements qui n’ont pas leur équivalent.

– Mais un journaliste ce matin a dit que…

– Ce journaliste est un âne. J’ajoute que c’est un criminel de jouer ainsi sur les inquiétudes, compréhensibles, pour lancer un prétendu « scoop ».

Le délégué CGT intervient:

– Il n’y a pas de fumée sans feu. Les travailleurs vont encore être les victimes désignées des décisions arbitraires du grand capital. Vous nous devez la vérité !

– La vérité, je vais vous la dire.

A cet instant Maurin ne peut s’empêcher de penser à un ami ingénieur, directeur d’usine dans un grand groupe, obligé de démissionner il y a quelques années. Au cours d’une longue grève il s’était engagé auprès des non grévistes à ne pas satisfaire les revendications de la minorité en grève. Il était sûr de lui, et voulait ainsi freiner l’extension du conflit. Las !…Trois semaines plus tard la direction du groupe le désavouait pour arrêter la grève, la position du directeur devenait donc intenable et il démissionnait.

Mais il chasse bien vite cette pensée. Il est convaincu de la pérennité de son entreprise, quitte à nouer des alliances actuellement en projet. Il reprend la parole.

– Si j’imaginais l’existence d’un doute pour notre usine dans les toutes prochaines années, je partagerais ce doute avec vous et je vous l’expliquerais. Mais je n’ai pas de doute. Bien entendu personne n’est capable de prévoir ce qui peut se passer sur le très long terme. Nous sommes une industrie, c’est-à-dire une entité vivante qui évolue et peut s’éteindre un jour. Si les Lyonnais avaient voulu maintenir en l’état leur industrie de métiers à tisser la soie, il n’y aurait plus d’industrie à Lyon. De même , dans cinquante ans, aurons-nous peut-être disparu, et réapparu sous une autre forme…

Le directeur martèle ses mots.

– Mais à ce jour, il n’existe aucun projet de fermeture de cette usine.

–         C’est une garantie…?

– Sur le court et moyen terme, je vous le garantis. Et laissez-moi ajouter quelque chose. Serions-nous assez stupides, et machiavéliques, pour accueillir actuellement ici plus de 100 salariés d’autres usines en difficulté, afin  de  les  licencier bientôt en même temps que nous tous ?

Cette dernière phrase semble porter: le directeur mentionne là des faits concrets, non plus des promesses. Maurin perçoit aussitôt un changement d’atmosphère, la méfiance s’estompe. L’échange se poursuit quelques minutes, mais il s’agit maintenant d’une conversation presque normale. Puis les délégués sortent ensemble, dans le calme. Un grand silence envahit le couloir lorsqu’ils élèvent leur porte-voix pour annoncer à la foule qu’ils « ont obtenu » l’assurance du maintien de l’usine en activité. Applaudissements…et tout le monde regagne son poste de travail.

Il est maintenant 11 heures du matin. Maurin s’interroge sur le bien-fondé d’un démenti qu’il pourrait adresser à la radio régionale. C’est naturellement bien tentant de vouloir rétablir la vérité, mais combien de fois l’expérience n’a-t-elle pas montré que ce remède s’avère pire que le mal? L’information est aux mains des médias, ils la maîtrisent totalement et un démenti serait assorti de commentaires qui en détruiraient la portée. Et surtout cela prolongerait « l’affaire », avec le résultat d’entretenir le doute dans l’opinion. Le cas s’apparente à celui de la calomnie, il en reste toujours quelque chose. Le pouvoir de la presse en matière de nuisance est redoutable…

Juliette assiste à cette réflexion silencieuse de son patron, qu’elle se garde bien d’interrompre tant elle sait le sujet délicat. Mais l’interruption vient d’ailleurs. Appel téléphonique…

-Monsieur, un journaliste de Radio X, la radio publique régionale, demande à vous parler.

Radio X, la chaîne qui a déclenché la tempête…Maurin sent la colère l’envahir derechef.

-Donnez-le moi

-Monsieur le directeur?

-C’est moi, bonjour monsieur.

-Bonjour monsieur, ma radio ayant annoncé ce matin la fermeture de votre usine, pouvez-vous me faire part de votre commentaire?

-Comment? Vous ne manquez pas de souffle, monsieur. Vous vous permettez de diffuser une très grave nouvelle concernant l’entreprise que je dirige, cela sans même avoir la prudence, et aussi la correction, de vérifier auparavant son exactitude auprès de moi. Et maintenant, maintenant que le mal est fait, vous me demandez ce que j’en pense ! Qui vous avait raconté cette fausse nouvelle?

-Monsieur, je ne puis dévoiler mes sources.

-Ah oui ? Et bien ne comptez pas sur moi pour commenter vos affabulations. Je ne participerai pas à une discussion qui ne consiste qu’à brasser du vent !

-Mais vous démentez ?

-Même pas, votre méthode ne mérite aucun commentaire.

Maurin n’y tient plus. Il voit venir le moment où il ne pourrait s’empêcher de devenir insultant. Un grand effort pour rester calme, et il ajoute:

-Vous vous êtes livré à une provocation, je ne vous en félicite pas. Et je ne veux pas poursuivre cet entretien. Au revoir, monsieur.

Il attend quelques secondes. Silence au bout du fil…et il raccroche.

Quand même, pas très fier de lui, Maurin. Il se demande si sa réaction dure avec le journaliste ne va pas se traduire par une offensive dangereuse de la radio régionale.

Juliette est chargée d’écouter en permanence son petit récepteur. Rien jusqu’à midi. Finalement , au journal de la mi-journée, le journaliste — un autre — reprend la « nouvelle » du matin en ajoutant que le chef d’entreprise a été « interrogé » et que « ce monsieur » a refusé de s’exprimer. Rien dans les journaux suivants…

Plus de vingt ans après cette histoire, l’usine est toujours là, et elle s’est agrandie…

Qu’est-il advenu du journaliste régional qui avait diffusé la fausse information ? Laquelle « information » avait fortement augmenté l’audience ce matin-là…

Il fut sanctionné ? Il fut promu à une fonction plus importante ? Les paris sont ouverts.

 

Ce texte est un extrait, condensé et adapté, du  livre « Les Mouettes »  (Raoul Rouot, Le Manuscrit, 2004)

 

8 Commentaires

  1. QuadPater

    Qu’est-il advenu du journaliste régional qui avait diffusé la fausse information ? Laquelle « information » avait fortement augmenté l’audience ce matin-là…
    Il fut sanctionné ? Il fut promu à une fonction plus importante ? Les paris sont ouverts.

    Il est vraisemblable que ce qu’il a fait n’aura pas eu de conséquence directe sur la carrière du journaliste.
    Je parie donc « ni sanction ni promotion ».

  2. Souris donc

    La protection des sources est primordiale. La vérification des sources est primordiale. Les journalistes sont dans le scoop et l’urgence du bouclage. Au mépris de la déontologie souvent. La ligne jaune c’est la rumeur malfaisante. Bien sûr.
    S’y ajoute le paradoxe de l’observateur, dont la présence modifie l’objet de l’observation. Cf les débats télévisés, où la caméra ne filme pas objectivement, car c’est tout simplement impossible.
    La neutralité n’existe pas, c’est le problème des journaux et des sciences humaines. Enfin, pour les journaux qui y prétendent. Car il est normal pour la presse militante qu’elle livre sa vision…militante.

  3. il arrive que les media prennent la vérité en otage et ne la libèrent qu’en échange de sang, sueur et larmes.

  4. … « il arrive que les media prennent la vérité en otage »…
    Oui Rackam, il arrive, mais il ne s’agit alors que d’un cas extrême. La routine, c’est que la vérité est une notion qui le plus souvent est étrangère aux médias. Sauf lorsqu’elle est chargée d’émotion, en ce cas la presse dit la vérité. Non parce que c’est la vérité, mais parce que cette vérité émeut.

  5. Souris donc

    Quand les médias prennent les Français pour des cons :
    Sur Libertarien TV :

    Joussif passage, à 3 :35, Poutine et le tigre de Sibérie.
    La Voix de la Russie, dont est tiré cet extrait, est l’ex Radio-Moscou…
    Ils se sont bien arrangés depuis. Impertinence et liberté de ton inconnue de leurs collègues politiquement corrects et compassés des JT français. Depuis septembre, ils ont une version en français sur Youtube. Le slogan : Réinformation ! A leur manière, pro-Poutine, et… pro-Chavez.

    Les journalistes ont du souci à se faire avec le Net. Les politiques aussi.

  6. Souris donc

    L’industrie médiatique sous perfusion :
    [Dans se vœux à la presse le 16 janvier] « François Hollande a rassuré les journalistes quant aux subventions hallucinantes perçues par la presse, affirmant qu’elles seraient maintenues et exprimant sa volonté de mettre la presse d’information politique et générale au premier rang des titres qui en bénéficient .
    Pas besoin d’être un expert en sociologie politique pour comprendre le sens de cette phrase : on va arroser comme des cochons les journalistes politiques et d’opinion, ceux qui nous ont portés au pouvoir et dont on aura toujours besoin. Quelle meilleure manière de s’attacher le dévouement des journalistes qu’en leur distribuant de grasses subventions ? »
    http://24heuresactu.com/2013/01/18/hollande-soumis-aux-journalistes-et-aux-medias-parasites/
    L’article donne un aperçu des très inégalitaires avantages, à commencer par un taux de TVA de 2,1 %, plus réduit que celui des produits de première nécessité.

  7. Il n’est pas de cercle plus vicieux :
    L’État subventionne la presse avec comme raison affichée qu’elle puisse rester indépendante. Mais, subventionnée, elle devient dépendante de l’État.
    L’état se place ainsi de lui-même en dehors du cercle des gens honnêtes et objectifs.

  8. Ce journaliste n’a pas été sanctionné, ni semble-t-il immédiatement félicité. Deux ans plus tard il se retrouvait dans un poste de plus grande responsabilité.

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