Tu te rappelles, papa? (Premier extrait)

TU TE RAPPELLES, PAPA? Aux Elfes le soir, le bonsoir des oiseaux? Nous étions déjà Anévincent (Anne et Vincent) dans nos hauts lits aux draps lourds, un peu humides mais qui, sous les édredons et nous dedans dans nos pyjamas, tout excités d’avoir éclaboussé en nous brossant les dents, se réchauffaient vite, alors pour nous dire bonne nuit ces soirs-là (était-ce pleine lune? la lune de Virgile ?), maman nous envoyait papa Papageno, tu arrivais en sifflant, «cuicui je suis oiseau, je suis oiseau… ». Et comme tu tenais à la main la cage aux barreaux dorés, où se perchaient deux oiseaux peints de rouge et de bleu, nous voyions bien que notre papa était devenu oiseau. Alors nous, dans la chaumière des Elfes et de notre papa Papageno, que devenions-nous? Plumes? Nids dans le noisetier? Petits morceaux de nuages roses cousus sur nos fonds de culottes? Cœurs de bois d’amoureux ajourés dans le chêne des volets? Tu te rappelles, papa?

TU TE RAPPELLES, PAPA? Quand on te suppliait aussi de nous faire les ombres chinoises? Alors tes grandes mains qui savaient faire des nœuds solides, et même des coutures dans le cuir avec de très grosses aiguilles tout en nous disant je ne suis qu’un homme,  parce que les aiguilles c’était plutôt le domaine de nos grands-mères, ces mêmes mains dans lesquelles nos petites menottes d’enfant disparaissaient quand tu les serrais très fort pour traverser des rues de la ville, en nous apprenant le danger, devenaient des mains de prestidigitateur, les plus belles mains du monde, les plus mobiles, et tu étais la colombe battant des ailes, et le loup ouvrant sa grande gueule, tu étais le moulin faisant tournoyer  sa roue, et le dauphin dont ondoyait la queue, tu étais les longues oreilles de l’âne si doux, et la petite souris qui grignote le gruyère et qui si nous posions la dent de lait sous le gros oreiller, aurait demain matin déposé une surprise. Tes mains chinoises sur le mur peint à la chaux du grenier des Elfes, tes mains de magicien, tu te rappelles, papa?

TU TE RAPPELLES, PAPA? Toi qui avais connu la guerre, et même étais orphelin des tranchées de Verdun où ton père avait été gazé, tu te rappelles comme tu avais repeint ce mot de guerre pour qu’il ne fit pas peur à tes enfants? La guerre, c’était Énée portant Anchise sur les remparts de Troie en flammes, (que n’aurais-tu donné pour avoir pu porter le tien ?), la guerre, c’était le chevalier Bayard sans peur et sans reproche, c’étaient les fils volant au secours des pères, [Père gardez-vous à droite, Père gardez-vous à gauche] c’était Jeanne d’Arc combattant avec ses voix pour la gloire de son Seigneur, c’était Roland à Roncevaux. La guerre, c’était la modestie de moyens, quand tu nous lançais chaque fois qu’il fallait se débrouiller; à la guerre comme à la guerre. Ou alors c’était défendre ceux qu’on aime, s’il n’en reste qu’un je serai celui-là, c’était la confiance absolue que nos petites âmes d’enfant te juraient quand tu nous regardais droit dans les yeux et nous tapais sur l’épaule, à Vincent et à moi en disant gravement, mon vieux copain de la guerre, tu te rappelles, papa?

TU TE RAPPELLES, PAPA? Quand tu disais le bénédicité avant le repas, et ensuite seulement tu traçais une croix sur le pain que tu coupais avec un couteau à dents que nous appelions le Merveilleux, et qu’en mettant le couvert nous n’oubliions pas de poser près de ton assiette? Tu nous disais le pain c’est sacré, et on n’en jetait jamais une miette, et tu mettais dans ta soupe les vieux croûtons rassis, et tu nous apprenais que le pain c’est pour pousser, et à la fin du repas pour saucer son assiette. Tu te rappelles que toi qui nous disais j’ai le cœur communiste, (et même si ton pape avait encore à l’époque peur de ce mot, toi qui étais comme un petit enfant de l’Évangile c’est ainsi que tu entendais la béatitude, heureux les pauvres) pourtant à table tu aimais qu’on disposât à ta place la fourchette en argent qui te venait de ta mütterlein. Bien sûr que, si Jean Valjean avait sonné et que tu n’avais eu rien d’autre, tu la lui aurais donnée. Tu accrochais ta serviette à ton cou, et aidais maman à faire les nœuds de nos bavettes où étaient peintes les fables de la Fontaine. Tu remplissais nos timbales de l’eau de la cruche, et maman nous disait de nous essuyer la bouche avant de boire, et de ne pas mettre nos coudes sur la table, parce que pour honorer nos grands-mères, il fallait être bien élevé. Et à la fin du repas toujours tu levais un regard plein de ferveur vers ton épouse, pour la remercier de l’avoir préparé. Tu te rappelles, papa? .

TU TE RAPPELLES, PAPA? Comme tu aimais nous apprendre des choses, par exemple dans la cuisine tu avais écrit, pour que nous nous en souvenions, semper gaudete ? Nous ne savions pas le latin,. ni même encore lire, mais ça nous l’avions bu aux mamelles de la louve comme Romulus et Remus, Réjouissez-vous toujours. C’était ton mot de passe, et tes yeux qui brillaient allaient avec. Alors maman pour te faire bisquer et nous faire rire, te chatouillait un peu, et tu te tortillais comme un ver de terre en criant grâce. À Vincent tu disais domine le destin, et à moi ta fille, suscite l’amour. Des phrases comme des étendards que nous comprendrions plus tard. Quand Laurent est né, tu étais tellement ému que tu n’avais plus qu’un seul mot pour lui montrer le monde., et nous te suivions éblouis dans cette déambulation où tu tenais un petit emmailloté de quelques mois en lui montrant absolument chaque chose, et en disant comme une litanie des saints (qui étaient tes amis) tout, tout, tout… Chaque fois que Laurent pleurait, tu faisais du tout, tout, tout et des gens disaient que tu étais un peu fou, et Vincent et moi on se regardait, on aimait trop avoir un papa farfelu. Mais tu nous apprenais aussi des poésies de Gérard de Nerval, ou de Victor Hugo, ou même de longues séquences de Virgile, avec une patience infinie, juste en répétant après toi, et Vincent était le plus fort, tu te rappelles, papa ?

TU TE RAPPELLES, PAPA? Maintenant que toi aussi tu es  devenu âgé, les personnes âgées de ta conférence Saint- Vincent de Paul, que tu m’emmenais visiter? Il y avait des dames dans des fauteuils, en haut de vieux escaliers, qui me paraissaient aussi ridées que les vieilles pommes après tout un hiver dans les resserres. La dame me donnait un bonbon et parfois caressait mes cheveux blonds, comme si c’étaient des souvenirs, et tu t’approchais, et tu te mettais à parler alsacien, et je trouvais que ça durait longtemps, mais j’aimais porter ce petit morceau de temps avec toi, peut-être parce qu’ensuite, quand nous redescendions tous les deux les escaliers vétustes, tu me donnais autrement, très rêveur, mais aussi tout imprégné de cette délicatesse de ton écoute, ta grande main pour que j’y glisse la petite mienne, et nos deux tracés de chance, de vie et d’amour, coulaient l’un dans l’autre, et aussi le beau sourire de la dame quand elle t’avait vu arriver, et la promesse qu’elle t’avait faite en partant, après avoir sans doute déversé dans ton oreille la litanie de ses petites misères, de dire beaucoup de chapelets pour toi et ta madame et ta maïdala, qui était si gentille. Et au moment de Noël, il y avait un goûter dans une salle de la paroisse avec des chorales et des bouts de spectacles sur une grande scène en bois, et là avec ton auto tu allais chercher beaucoup de dames, tu leur donnais le bras, tu les installais aux tables où des Maria et des Madeleine, et des Marie-José vêtues de leur costume alsacien servaient des kugelhopfs, et du chocolat chaud et des weihnachtsbrädala, et il y avait un grand sapin de Noël, et nous les enfants, on recevait des pains d’épices avec des images de Saint-Nicolas, et des petits Jésus en sucre de toutes les couleurs, et à la fin on était embauchés pour aller donner les colis de Noël du Weihnachtskinderle à toutes les personnes invitées, et le soir on se frottait un peu la joue de toutes ces grands-mères qui nous avaient fait tous ces baisers, et quand maman nous voyait rentrer, on n’avait plus faim du tout, on lui montrait les belles images qu’on avait reçues, et comme on dormait presque debout, c’était pyjama-dodo et à moitié assoupis sous la couverture, le baiser de notre maman était frais et doux comme celui d’une fée. Tu te rappelles, papa?

 

Extrait de « Tu te rappelles, papa ? », Anne Miguet, éditions du Bon Albert, 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

 

5 Commentaires

  1. Merci.
    Quelle chance d’avoir de tels souvenir d’enfance. D’avoir (eu) un tel papa. Brüderlein und schwesterlein. Pas donné à tout le monde.

  2. … « Tu nous disais le pain c’est sacré, et on n’en jetait jamais une miette, et tu mettais dans ta soupe les vieux croûtons rassis »…

    Mais où est passé ce temps béni du pain sacré ?
    Les papas n’enseignent-t-ils plus ces bases d’une éducation saine ? Pour comprendre qu’une console ou une tablette n’est qu’un objet, il faut comprendre qu’un croûton de pain est précieux…

  3. Elsässischi Andenke, esch diss nett !
    Merci Anne Miguet. Oui, notre enfance était très différente de celle d’aujourd’hui.

  4. Traduction :
    Souvenirs alsaciens, que c’est beau !

  5. Souris donc

    Emouvant récit, nous devons nous attendre à un retournement de situation de la part de madame Miguet. Suspens. En attendant, sur ARTE, Marlène.
    « Ich bin die fesche Lola, der Liebling der Saison!
    Ich hab’ ein Pianola zu Haus’ in mein’ Salon… »
    Fesch… !

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