Tu te rappelles, papa? (Deuxième extrait)

TU TE RAPPELLES, PAPA? Entre ta femme et toi se vivait un grand débat à propos justement de ce que c’est qu’être  fille et qu’être femme. Vous sembliez, malgré vos si différentes sensibilités, d’accord sur Dieu, pour ce qui est de Lui vous n’aviez qu’une voix. Par contre il m’apparut très vite que pour ce qui est de la femme, votre divergence était amusée mais profonde. Maman était une adepte de Simone de Beauvoir, et sa formule était abrupte, il n’y a pas de femme. Le prétendument féminin n’était que construction, il convenait de déconstruire et de désintégrer une sclérosante convention. Dans ces joutes oratoires entre vous deux, je voyais bien que toi, papa, tu essayais de défendre cet éternel féminin dont maman affirmait qu’il n’était que de culture, qu’il n’existait pas. Nous ne doutions pas que maman fût la plus jolie des mamans ; et dans notre monde d’enfants où nos écoles étaient encore soit des écoles de filles, soit des écoles de garçons, où nous préférions les maîtresses aux maîtres encore très rares, où l’on voyait des infirmières et jamais d’infirmier, le parti pris de maman, qui était sur tout autre sujet celui d’un solide bon sens (c’est toujours toi qui avais des avis originaux et un peu fous), me semblait fort étrange. Maman se moquait-elle ? Ce n’était justement pas son genre… Les mots de genre ni de sexe n’étaient pas du tout présents dans notre panier de mots, et il y avait là quelque chose pour moi de profondément déroutant. Là où vous vous rejoigniez sans peine, c’était dans l’idée que votre éducation ne ferait pas de différence entre les filles et les garçons, sur ce plan de vos valeurs respectives il n’y avait donc pas l’ombre d’un doute. Si bien que dans un premier temps, entre fille et garçon je vis comme seule notable différence la façon de faire pipi. Le reste était caché, symbolique, et affectait bien sûr ma propre identité… Toi, papa, tu ne cessais de nous faire sentir combien; à ton sens, la femme était en tout supérieure à l’homme, ce n’était pas en toi une quelconque pose, tu nous répétais tellement souvent, moi qui ne suis qu’un homme, et ton humilité, ta révérence face à ton épouse, nous semblaient tellement évidentes que nous les avions admises, de même que la chefferie de famille revenait à elle plutôt qu’à toi. Nous gardions tout de même une petite idée, qu’il n’en était pas toujours ainsi dans les autres familles, et que la nôtre était sur ce plan un peu singulière. Mais n’être pas pareils que les autres nous semblait un idéal, une forme d’inclémence lointaine que vous approuviez tous les deux.

Mais alors être fille, promise à être femme un jour, c’était quoi au juste ? Dès l’enfance, tu fis le siège affectueux de ma jeune sensibilité, en exaltant par l’image ce qui était en toi le jardin secret du féminin, tu ne cessais de me faire admirer des tableaux – tu croyais énormément à l’éducation par l’image – qui enluminaient cet idéal du féminin, vierges allaitant, saintes dans des poses langoureuses d’adoration, madones aux formes sensuelles et aux visages extatiques. Face à ce musée imaginaire que tu déployais exclusivement pour moi, j’avoue que je me sentais partagée, je vibrais de ta ferveur communicante, je voulais bien être parfois mystique, mais j’avais follement besoin de grimper aux arbres, de monter au ciel en balançoire, de courir après mes frères, et de gambader dans les forêts, les lacs et les montagnes. J’étais rétive à toute assignation dans des jardins clos, et aux mains jointes à perpétuité, fût-ce auprès de buissons de roses, je préférais les épines des acacias du petit bois en face de la lisière, auxquels je me griffais systématiquement les jambes en les escaladant avec Vincent et Laurent. J’acquis ainsi bientôt la réputation de garçon manqué, et toi qui étais multiple et mystérieux, je voyais bien que tu étais fier de ta fille aussi délurée qu’un garçon. Maman, elle, n’y voyait pas d’inconvénient, hormis mes collants trop souvent déchirés et qu’elle raccommodait en soupirant. Seules mes grand-mères se désolaient que leur petite fille ne ressemblât pas plus à une petite fille modèle, du genre des dames anglaises. Grand-mère de la Renardière, ta maman que tu vénérais, entreprit de me convertir à la coquetterie (je n’en avais pas une once) en achetant pour moi de superbes coupons de velours avec des dentelles et des rubans de satin, et de m’envoyer chez sa couturière, qui me cousait sur mesure des robes du dimanche que je revêtais pour aller à la messe avec des souliers vernis. Je voyais bien que cela te faisait plaisir, parce que cela faisait plaisir à ta si chère maman, mais au fond ni toi ni moi ne prenions ces déguisements très au sérieux.

Aussi le passage à l’adolescence et à la puberté, quand tu commenças à me faire de discrets mais insistants éloges des seins, me mit-il fort mal à l’aise. Je me souviens de mes frères hilares, raillant la grande asperge filiforme que j’étais devenue, et me tendant à table le boursin, (bourre- sein) en me demandant narquois, alors pompouss ? Pompouss ? Ni maman ni toi ne preniez ma défense. Je fus  malheureuse et fâchée, je quittais parfois la table en claquant la porte, désespérée. Qu’on me laisse tranquille, je n’avais pas du tout envie de devenir une femme, puisque de toute façon les femmes n’existaient pas. À l’âge de toutes les révolutions intérieures, je vous renvoyais dos à dos maman et toi, cette histoire compliquée à propos des femmes je n’y entendais rien, je ne voulais pas avoir des seins et encore moins cette chose un peu angoissante dont maman m’avait parlé en secret, qui s’appelait devenir une femme, où il y aurait du sang entre mes jambes, est-ce que ça allait m’empêcher de courir? Tes si belles dames bleues ne m’avaient pas prévenue… C’était le désarroi. Je sentais qu’entre nous deux, papa, quelque chose allait changer, et je détestais ce changement. Je voulais rester ta petite fille, si je devenais une femme m’écrirais-tu encore des poèmes comme celui qui commençait ainsi Anne-grâce est ma fille ? Tu te rappelles, papa?

 

Extrait de « Tu te rappelles, papa ? », Anne Miguet, éditions du Bon Albert, 2012

 

22 Commentaires

  1. … « Les mots de genre ni de sexe n’étaient pas du tout présents dans notre panier de mots »…

    Depuis, le panier a dû bien se remplir… 🙂

  2. Guenièvre

    Les féministes ont mis en avant le fait que la façon dont on élevait les enfants était, plus que le sexe, prépondérante dans la formation des goûts. En fait, elles avaient totalement raison. La preuve ?
    Les petites filles aiment les poupées et les petites garçons aiment les soldats. Quand ils sont grands c’est bien souvent l’inverse… 🙂

  3. QuadPater

    Génial ! Je la ressortirai !

  4. … « Je la ressortirai ! »
    Elle le vaut bien ! Mais, entre les petites filles et les petits garçons, je me demande ce que pensent en grandissant les « petites garçons » de Guenièvre… ?

  5. Marie

    Garçon manqué je le fus tout comme l’étais ma mère petite et ma grand mère paternelle qui faisait tourner en bourrique les religieuses de son pensionnat anglais,et oui c’était à la mode , tandis que son frère ourlait des torchons . Pourtant grand mère fut une ravissante femme tirée à 4 épingles tout comme ma mère alors Simone tu ne te serais pas un peu beaucoup trompée?

  6. Souris donc

    Arrêtez tous avec l’orthographe, la science des ânes ! Vive le féminisme ! Vive la liberté ! Vive le genre comme je veux quand je veux !
    Vive l’accord du participe passé-e-s, voire passé-E-s pour encore plus de militantisme !

  7. QuadPater

    Vous n’avez apparemment jamais relu-E-s de texte de Guenièvre avant publication, Souris.
    C’est affreux, elle écrit comme elle parle, avec un abominable accent allemand
    Avant correction ça donnait « les bédites vfilles et les bédites cartzones ». Le 2è « petite » m’a échappé-E-s, c’est ma faute.

  8. Guenièvre

    Ah ! merci souris ! 🙂
    mais je m’estime heureuse : Impat se moque mais ne me fait pas de psychanalyse sauvage en m’accusant de je ne sais quelle intention castratrice envers les garçons…

  9. Guenièvre (16h23)
    Mais quand même, Quad vous sort un bédites cartzones rouge.

  10. … « la chefferie de famille revenait à elle plutôt qu’à toi. Nous gardions tout de même une petite idée, qu’il n’en était pas toujours ainsi dans les autres familles »…
    Ah bon ?

  11. Anne-Grâce de la Renardière… C’est une blague? Fallait l’inventer…
    Non, franchement… J’ai bien aimé le premier, personnel, nostalgique, touchant, honnête.
    L’actuel est déclamatoire, idéologique; ça sonne faux.
    Pourtant j’ai toujours rêvé de faire du genre avec un(e) écrivain(e) à particule.

  12. QuadPater

    Mes parents sont nés dans les années 30. Leurs parents entre 1900 et 1910. Dans ces couples, la répartition des tâches était nette et sans bavure (sinon gare !) ; en revanche il était ardu de déterminer qui était dans les faits le chef de famille. Chez moi les rôles étaient évidemment distincts mais bien que ma grand-mère et ma mère n’aient pas été des suffragettes, l’influence des femmes dans les décisions était très souvent plus importante que celle des hommes.

  13. … « l’influence des femmes dans les décisions était très souvent plus importante que celle des hommes. »…

    Quad, l’imparfait de cette phrase me semble inapproprié…

  14. Guenièvre

     » Dans ces couples, la répartition des tâches était nette et sans bavure (sinon gare ! »
    Oui, il ne faut pas oublier que l’enseignement jusque dans les années 20 n’était pas le même pour les garçons et les filles ( économie domestique et travaux d’aiguilles obligatoires pour celles-ci dans l’enseignement secondaire en tous cas ). Chacun était conditionné pour son rôle.

  15. … « il n’y a pas de femme »…
    Quand même, ce serait dommage. Nous l’avons échappé belle.

  16. Guenièvre… « économie domestique »…
    On ferait mieux de l’enseigner aujourd’hui aux garçons comme aux filles. Mais bien « domestique », l’économie vraie, pas celle des « experts » du 21e siècle en France.

  17. Marie

    Mon père et mon grand père ne devaient pas avoir été conditionnés , c’est d’ailleurs resté un trait familiale :), vaisselle , épluchages étaient des tâches qu’ils partageaient avec leurs femmes.

  18. Souris donc

    …j’avais follement besoin de grimper aux arbres, de monter au ciel en balançoire, de courir après mes frères, et de gambader dans les forêts, les lacs et les montagnes.

    Certes, certes, mais même garçon manqué-E-s, la drôlesse est éternelle. Tu veux avoir la paix, laisse-la se déguiser avec tes fringues, un peu de maquillage et de vernis, sac à main et bijoux. Des heures.
    Je n’ai pas fait l’expérience avec les petits drôles, car je ne voudrais pas leur imposer un genre. Najat nous a mis en garde.

  19. Souris donc

    Guenièvre avait proposé un reportage montrant pourquoi la Norvège ne finançait plus de recherches sur le genre. Parce que les recherches sur les hormones (et d’autres domaines, mais surtout celui-là) ont montré qu’il y a bien une différence fille-garçon qui retentissait sur l’empathie, le langage, la vision des visages et de l’espace. Et sur les aires cérébrales associées. Les enfants testés ont entre 0 et 18 mois, des bébés ! Qu’on cesse de nous faire gober que c’est à cause de la layette rose ou bleu ciel : plus aucun bébé n’y est voué depuis belle lurette !
    Attribuer les différences au conditionnement social est dangereux : c’est la porte ouverte au reconditionnement totalitaire. C’est ce qui se passe avec le changement promu par LGBT.

  20. Ces jolies histoires d’une enfant parlant à son papa sont finalement davantage encore qu’un plaisir de lecture. Mises bout à bout, elles dessinent petit à petit la plus belle des écoles d’éducation à l’usage des parents. Anne, votre papa fut un modèle et sa fille se montre digne de lui.

  21. Impat: lorsque vous finirez les compliments de rigueur vous répondrez peut-être à ceci:
    Que signifie l’image en tête de ce texte d’Anne Miguet? Un tailleur « à l’ancienne » au travail. Les qq éléments autobiographiques que l’on peut glaner dans ses (deux) articles ne pointent guère sur un papa tailleur.
    Pourquoi cette image?

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