Le déclin du courage, Soljénitsyne rappelé par Florence. 2/2.

 

Extraits du discours prononcé par Alexandre Soljénitsyne  à Harvard en  1978 et publié par l’équipe «  Perspective Monde » de l’Université de Sherbrooke (Québec).

 

Il est universellement admis que l’Ouest montre la voie au monde entier vers le développement économique réussi, même si dans les dernières années il a pu être sérieusement entamé par une inflation chaotique. Et pourtant, beaucoup d’hommes à l’Ouest ne sont pas satisfaits de la société dans laquelle ils vivent. Ils la méprisent, ou l’accusent de plus être au niveau de maturité requis par l’humanité. Et beaucoup sont amenés à glisser vers le socialisme, ce qui est une tentation fausse et dangereuse. J’espère que personne ici présent ne me suspectera de vouloir exprimer une critique du système occidental dans l’idée de suggérer le socialisme comme alternative. Non, pour avoir connu un pays où le socialisme a été mis en oeuvre, je ne prononcerai pas en faveur d’une telle alternative. (…) Mais si l’on me demandait si, en retour, je pourrais proposer l’Ouest, en son état actuel, comme modèle pour mon pays, il me faudrait en toute honnêteté répondre par la négative. Non, je ne prendrais pas votre société comme modèle pour la transformation de la mienne. On ne peut nier que les personnalités s’affaiblissent à l’Ouest, tandis qu’à l’Est elles ne cessent de devenir plus fermes et plus fortes. Bien sûr, une société ne peut rester dans des abîmes d’anarchie, comme c’est le cas dans mon pays. Mais il est tout aussi avilissant pour elle de rester dans un état affadi et sans âme de légalisme, comme c’est le cas de la vôtre. Après avoir souffert pendant des décennies de violence et d’oppression, l’âme humaine aspire à des choses plus élevées, plus brûlantes, plus pures que celles offertes aujourd’hui par les habitudes d’une société massifiée, forgées par l’invasion révoltante de publicités commerciales, par l’abrutissement télévisuel, et par une musique intolérable.

Tout cela est sensible pour de nombreux observateurs partout sur la planète. Le mode de vie occidental apparaît de moins en moins comme le modèle directeur. Il est des symptômes révélateurs par lesquels l’histoire lance des avertissements à une société menacée ou en péril. De tels avertissements sont, en l’occurrence, le déclin des arts, ou le manque de grands hommes d’Etat. Et il arrive parfois que les signes soient particulièrement concrets et explicites. Le centre de votre démocratie et de votre culture est-il privé de courant pendant quelques heures, et voilà que soudainement des foules de citoyens Américains se livrent au pillage et au grabuge. C’est que le vernis doit être bien fin, et le système social bien instable et mal en point.

Mais le combat pour notre planète, physique et spirituel, un combat aux proportions cosmiques, n’est pas pour un futur lointain ; il a déjà commencé. Les forces du Mal ont commencé leur offensive décisive. Vous sentez déjà la pression qu’elles exercent, et pourtant, vos écrans et vos écrits sont pleins de sourires sur commande et de verres levés. Pourquoi toute cette joie ?

Comment l’Ouest a-t-il pu décliner, de son pas triomphal à sa débilité présente ? A-t-il connu dans son évolution des points de non-retour qui lui furent fatals, a-t-il perdu son chemin ? Il ne semble pas que cela soit le cas. L’Ouest a continué à avancer d’un pas ferme en adéquation avec ses intentions proclamées pour la société, main dans la main avec un progrès technologique étourdissant. Et tout soudain il s’est trouvé dans son état présent de faiblesse. Cela signifie que l’erreur doit être à la racine, à la fondation de la pensée moderne. Je parle de la vision du monde qui a prévalu en Occident à l’époque moderne. Je parle de la vision du monde qui a prévalu en Occident, née à la Renaissance, et dont les développements politiques se sont manifestés à partir des Lumières. Elle est devenue la base da la doctrine sociale et politique et pourrait être appelée l’humanisme rationaliste, ou l’autonomie humaniste : l’autonomie proclamée et pratiquée de l’homme à l’encontre de toute force supérieure à lui. On peut parler aussi d’anthropocentrisme : l’homme est vu au centre de tout.

Historiquement, il est probable que l’inflexion qui s’est produite à la Renaissance était inévitable. Le Moyen Age en était venu naturellement à l’épuisement, en raison d’une répression intolérable de la nature charnelle de l’homme en faveur de sa nature spirituelle. Mais en s’écartant de l’esprit, l’homme s’empara de tout ce qui est matériel, avec excès et sans mesure. La pensée humaniste, qui s’est proclamée notre guide, n’admettait pas l’existence d’un mal intrinsèque en l’homme, et ne voyait pas de tâche plus noble que d’atteindre le bonheur sur terre. Voilà qui engagea la civilisation occidentale moderne naissante sur la pente dangereuse de l’adoration de l’homme et de ses besoins matériels.Tout ce qui se trouvait au-delà du bien-être physique et de l’accumulation de biens matériels, tous les autres besoins humains, caractéristiques d’une nature subtile et élevée, furent rejetés hors du champ d’intérêt de l’Etat et du système social, comme si la vie n’avait pas un sens plus élevé. De la sorte, des failles furent laissées ouvertes pour que s’y engouffre le mal, et son haleine putride souffle librement aujourd’hui. Plus de liberté en soi ne résout pas le moins du monde l’intégralité des problèmes humains, et même en ajoute un certain nombre de nouveaux.

Et pourtant, dans les jeunes démocraties, comme la démocratie américaine naissante, tous les droits de l’homme individuels reposaient sur la croyance que l’homme est une créature de Dieu. C’est-à-dire que la liberté était accordée à l’individu de manière conditionnelle, soumise constamment à sa responsabilité religieuse. Tel fut l’héritage du siècle passé.

Toutes les limitations de cette sorte s’émoussèrent en Occident, une émancipation complète survint, malgré l’héritage moral de siècles chrétiens, avec leurs prodiges de miséricorde et de sacrifice. Les Etats devinrent sans cesses plus matérialistes. L’Occident a défendu avec succès, et même surabondamment, les droits de l’homme, mais l’homme a vu complètement s’étioler la conscience de sa responsabilité devant Dieu et la société. Durant ces dernières décennies, cet égoïsme juridique de la philosophie occidentale a été définitivement réalisé, et le monde se retrouve dans une cruelle crise spirituelle et dans une impasse politique. Et tous les succès techniques, y compris la conquête de l’espace, du Progrès tant célébré n’ont pas réussi à racheter la misère morale dans laquelle est tombé le XXème siècle, que personne n’aurait pu encore soupçonner au XIXème siècle.

L’humanisme dans ses développements devenant toujours plus matérialiste, il permit avec une incroyable efficacité à ses concepts d’être utilisés d’abord par le socialisme, puis par le communisme, de telle sorte que Karl Marx pût dire, en 1844, que « le communisme est un humanisme naturalisé. » Il s’est avéré que ce jugement était loin d’être faux. On voit les mêmes pierres aux fondations d’un humanisme altéré et de tout type de socialisme : un matérialisme sans frein, une libération à l’égard de la religion et de la responsabilité religieuse, une concentration des esprits sur les structures sociales avec une approche prétendument scientifique. Ce n’est pas un hasard si toutes les promesses rhétoriques du communisme sont centrées sur l’Homme, avec un grand H, et son bonheur terrestre. A première vue, il s’agit d’un rapprochement honteux : comment, il y aurait des points communs entre la pensée de l’Ouest et de l’Est aujourd’hui ? Là est la logique du développement matérialiste. (…)

Je ne pense pas au cas d’une catastrophe amenée par une guerre mondiale, et aux changements qui pourraient en résulter pour la société. Aussi longtemps que nous nous réveillerons chaque matin, sous un soleil paisible, notre vie sera inévitablement tissée de banalités quotidiennes. Mais il est une catastrophe qui pour beaucoup est déjà présente pour nous. Je veux parler du désastre d’une conscience humaniste parfaitement autonome et irréligieuse.

Elle a fait de l’homme la mesure de toutes choses sur terre, l’homme imparfait, qui n’est jamais dénué d’orgueil, d’égoïsme, d’envie, de vanité, et tant d’autres défauts. Nous payons aujourd’hui les erreurs qui n’étaient pas apparues comme telles au début de notre voyage. Sur la route qui nous a amenés de la Renaissance à nos jours, notre expérience s’est enrichie, mais nous avons perdu l’idée d’une entité supérieure qui autrefois réfrénait nos passions et notre irresponsabilité.

Nous avions placé trop d’espoirs dans les transformations politico-sociales, et il se révèle qu’on nous enlève ce que nous avons de plus précieux : notre vie intérieure. A l’Est, c’est la foire du Parti qui la foule aux pieds, à l’Ouest la foire du Commerce : ce qui est effrayant, ce n’est même pas le fait du monde éclaté, c’est que les principaux morceaux en soient atteints d’une maladie analogue. Si l’homme, comme le déclare l’humanisme, n’était né que pour le bonheur, il ne serait pas né non plus pour la mort. Mais corporellement voué à la mort, sa tâche sur cette terre n’en devient que plus spirituelle : non pas un gorgement de quotidienneté, non pas la recherche des meilleurs moyens d’acquisition, puis de joyeuse dépense des biens matériels, mais l’accomplissement d’un dur et permanent devoir, en sorte que tout le chemin de notre vie devienne l’expérience d’une élévation avant tout spirituelle : quitter cette vie en créatures plus hautes que nous n’y étions entrés.

Il est impératif que nous revoyions à la hausse l’échelle de nos valeurs humaines. Sa pauvreté actuelle est effarante. Il n’est pas possible que l’aune qui sert à mesurer de l’efficacité d’un président se limite à la question de combien d’argent l’on peut gagner, ou de la pertinence de la construction d’un gazoduc. Ce n’est que par un mouvement volontaire de modération de nos passions, sereine et acceptée par nous, que l’humanité peut s’élever au-dessus du courant de matérialisme qui emprisonne le monde.

Quand bien même nous serait épargné d’être détruits par la guerre, notre vie doit changer si elle ne veut pas périr par sa propre faute. Nous ne pouvons nous dispenser de rappeler ce qu’est fondamentalement la vie, la société. Est-ce vrai que l’homme est au-dessus de tout ? N’y a-t-il aucun esprit supérieur au-dessus de lui ? Les activités humaines et sociales peuvent-elles légitimement être réglées par la seule expansion matérielle ? A-t-on le droit de promouvoir cette expansion au détriment de l’intégrité de notre vie spirituelle ?

Si le monde ne touche pas à sa fin, il a atteint une étape décisive dans son histoire, semblable en importance au tournant qui a conduit du Moyen-âge à la Renaissance. Cela va requérir de nous un embrasement spirituel. Il nous faudra nous hisser à une nouvelle hauteur de vue, à une nouvelle conception de la vie, où notre nature physique ne sera pas maudite, comme elle a pu l’être au Moyen-âge, mais, ce qui est bien plus important, où notre être spirituel ne sera pas non plus piétiné, comme il le fut à l’ère moderne.

Notre ascension nous mène à une nouvelle étape anthropologique. Nous n’avons pas d’autre choix que de monter … toujours plus haut. »

Alexandre Soljénitsyne, Le Déclin du courage, Harvard, 8 juin 1978

 

 

20 Commentaires

  1. Souris donc

    L’ascension qui nous mène à une nouvelle étape anthropologique où nous n’aurons pas d’autre choix que de monter plus haut, a l’air, pour le moment, de mener à l’ineffable Rosaelle, tenancière de l’Observatoire de la Moisisphère, qui nous délivre sa conception de la liberté qu’elle appelle Ma Pensée.
    C’est vrai qu’elle est de la Haute (Savoie).

  2. rackam

    Puissante vision soljenitsyenne: d’un côté ceux qui placent en premier le bien de la société (ou de l’humanité), d’un autre ceux qui privilégient le bien de chacun (et c’est souvent le leur car charité bien ordonnée…).
    Le député martiniquais mis en lien par souris sur un autre fil illustre bien cette fracture.
    C’est l’inversion de la brebis perdue (Luc, XV, 3-7): pour qu’un seul ne soit pas malheureux (ou cesse de crier qu’il l’est) je suis prêt à rendre tout un peuple moins heureux.
    Le socialisme est un individualisme grégaire!

  3. Souris donc

    Le socialisme est un individualisme grégaire et le socialiste est un maton de Panurge.
    (Rendez à César, Rackam, c’est Florence qui nous a fait découvrir le député)

  4. rackam

    Césarine est le véritable prénom de Florence?

  5. La césarine à la bolognaise, vous ne connaissez pas ?

  6. hathorique

    Merci pour cette vidéo que je fais circuler
    Dans ce match de liturgie grégairienne c’est UN but AZEROT

    Moins drôle extrait d’un article d’Attali, dit Jacques a dit :
    « .Bientôt, on ira plus loin encore, en séparant le fœtus de sa matrice, faisant de l’être humain un artefact, fabriqué sur mesure, avec des caractéristiques choisies à l’avance; et, peut-être, un jour, avec une mémoire et une conscience de soi prédéterminées.
    En devenant ainsi peu à peu des objets comme les autres, les êtres humains deviendront, pour ceux qui les achèteront (car ils se vendront), des objets de consommation, abandonnés dès qu’un modèle nouveau viendra exciter leur désir.
    L’humanité aura alors achevé son cycle: en se concentrant sur ses plaisirs immédiats, en renonçant à toute
    responsabilité à l’égard de l’avenir, elle aura perdu sa raison d’être.
    Jacques Attali. L’Express 2 janvier 2003

    Il explique
     » avec la séparation de la sexualité et de la reproduction, et par la logique de la planification des naissances s’opère un lent glissement vers l’objectivation de l’être humain. Planification, avortement ou clonage contribuent à un même processus. Cette séparation conduit « vers la mort de l’espèce qui transforme l’être humain en un objet lui-même » puisqu’il devient le fruit d’une volonté  »

    je vous salue car il fait un temps de rêve et je vais raquetter dans la campagne.

  7. rackam

    hathorique va racketter la campagne, où va-t-on?

  8. Florence

    Si cela vous dit, envoyez donc un mail de soutien au député martiniquais. Ce n’est pas tous les jours qu’on entend un discours pareil !

    bazerot@assemblee-nationale.fr

    PS : zavez le bonjour de Césarine 😉

  9. rackam

    Fait, merci Bologne.

  10. Guenièvre

    Les scientifiques eux-mêmes viennent souvent alimenter les fantasmes et jouer les écrivains de science-fiction :

    « Depuis 2050 l’oeuf humain peut murir, se développer entièrement dans des centres spécialisés, hors de l’utérus maternel…La femme du XXIè siècle, même la femme illettrée , même celle qui ne sait pas compter, a définitivement acquis la maîtrise de la reproduction…Très vite avec une sorte d’ingratitude que donne l’habitude la passé a été oublié. Le terme de grossesse a presque cessé d’avoir un sens. Et les femmes de 2082, libérées , ignorent les servitudes qui, pendant des millénaires, ont accablé leurs aînées …L’amour des deux parents est sublimé, libéré des contraintes matérielles qui l’affaiblissait, rendu égal par l’égalité du père et de la mère  »
    Jean Bernard, Professeur de Cancérologie, Premier Président du Comité National d’éthique Le Monde février 1982, cité par Olivier Rey
    J’aime « la servitude accablante de la grossesse » et l’allusion à l’aspect démocratique du processus…

  11. Et pourtant le professeur Bernard était un éminent cancerologue, respecté de tous et considéré comme un sage. Que dire alors des « experts » ordinaires ? (ou des présidents dignes du même adjectif)
    Mais peut-être n’écrivait-il cela que pour s’y opposer, et se moquer ??

  12. Florence

    Guenièvre
    On dirait que ces gens ne connaissent pas une caractéristique pourtant fondamentale de l’Homme : la force de l’attachement est fonction du mal que l’on se donne pour l’autre. On pense souvent que c’est parce qu’on aime qu’on se donne du mal mais il ne faut pas oublier que l’on s’attache à celui pour lequel qui on se donne du mal.

  13. Florence

    y a un qui qui est en trop. Oups !

  14. Souris donc

    Les experts sont parfois sensés :

    « Eh bien, même si je ne l’assimile pas à la prostitution, je pense que, tout comme dans 99 % des cas, les personnes prostituées sont de véritables esclaves des temps modernes, la puissance publique ne pourra pas éviter que la gestation pour autrui soit une transaction commerciale.
    …Même si un dispositif habile permettait à la mère porteuse de se repentir de cet abandon programmé, la loi rendrait illicite le fait qu’une femme s’éprenne du fruit de ses entrailles. On ne peut pas par convention interdire à une femme d’aimer son enfant et la réduire à un utérus sur pattes ! » »

    Axel Kahn, généticien, ancien membre du Comité Consultatif d’Ethique, Le Point, 3.06.09

  15. Souris donc

    Réduire la femme à un utérus sur pattes, voilà où ils veulent en venir. Revendiquer l’enfant-objet mais nier la femme-objet.

  16. Guenièvre

    Non, Impat, il s’amusait sans doute à anticiper mais il ne s’opposait pas à cela . Je crois que nos professeurs de médecine aussi respectables et raisonnables soient-ils ont eux aussi des fantasmes comme tout un chacun. Se libérer de l’obscurité des origines sexuelles et « fabriquer de l’humain hors corps », comme on dit « hors sol », en est un très puissant..

  17. Souris,… « Les experts sont parfois sensés »…
    Oui, ça arrive. Disons, une fois sur deux. C’est dommage, on ne peut même pas prendre pour vrai le contraire de leurs conclusions, ils ont raison une fois sur deux. Reste une seule solution, réfléchir et conclure sans les consulter.
    Allez, quand même, je mets un 🙂

  18. Florence

    Impat
    je vous mets un deuxième 🙂

  19. Souris donc

    « Le plus grand risque in vivo », dixit un de ces « experts » bobo-écolo sur C’ dans l’Air, pas la pma, pas la gpa, mais les ondes électromagnétiques de votre téléphone portable. Scandale sanitaire !

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