Israël Palestine la paix à la lumière de la Torah

 

Face à l’ignorance que suscite le conflit israélo-palestinien notamment dans les réseaux sociaux, il m’a semblé opportun de proposer ici quelques réflexions sur les fondements religieux de la conquête des terres par Israël, de leur évacuation et de la création ou non d’un Etat palestinien. Tant de choses se disent et s’écrivent à ce sujet, qu’une brève mise au point ne paraît pas inutile.

Un souvenir d’abord. C’est l’été 2005. Les Israéliens quittent Gaza. Un journaliste français interroge un rabbin : « La Torah interdit d’abandonner ces terres. L’Etat l’a pourtant ordonné. Quelle loi allez-vous suivre ? » Le rabbin répond naturellement, qu’il faut respecter les textes sacrés.

Cette anecdote révèle les préjugés qui ont cours au sujet de la Torah, alors que le langage de paix participe de la nature même du judaïsme : Grande est la Paix car la Torah n’a été donnée que pour faire la Paix dans le monde. (Maïmonide, Michneh Torah, lois de ‘Hannouca 4, 14, d’après Guittin 59, b).

Lors d’une réunion une femme m’a apostrophé, en me demandant : « Où trouvons-nous mention d’un Etat palestinien dans la Torah ? ». Je lui ai répondu que la Halakha (ensemble des lois, sentences et prescriptions religieuses qui règlent la vie quotidienne des Juifs) pose le problème de manière différente : la question n’est pas de savoir quel texte permet la création d’un Etat palestinien mais de voir si la situation actuelle répond aux conditions requises par la Torah pour que la descendance d’Abraham puisse hériter de la Terre d’Israël.

S’il est vrai que la Terre d’Israël est patrimoine du peuple juif, comme on peut le lire dans l’Exode (6, 8) : « Je vous emmènerai vers la terre que J’ai juré de donner à Abraham » et « Je vous l’ai donnée en héritage », la promesse divine s’applique à ce peuple seulement. Elle n’oblige en rien les autres nations à œuvrer pour que le peuple d’Israël entre en possession de son héritage. La question de la légitimité est ainsi posée, et il ne sert à rien de la fuir. Les sages appellent cette loi convention internationale : la Halakha considère en effet qu’une terre appartient au peuple qui y réside et ne peut être annexée hors du cadre de cette convention. Ce n’est pas un principe à sens unique, il s’applique aussi à la Terre d’Israël (cf. Guittin 38, a et les commentaires de Tossafot).

De même, le fait que les nations modernes acceptent le retour en masse des exilés suffit par exemple à rendre inapplicable le décret imposant à Israël, par voie de Serments, de ne plus « revenir en puissance » sur sa terre avant l’avènement messianique (Talmud, Kétoubot 111, a). Lors du retour des exilés de Babylone, vers 515 avant notre ère, le prophète Néhémie ne prit l’initiative de rebâtir Jérusalem qu’avec l’accord du roi Cyrus (Néhémie 2, 17-18, Esdras 4, 3). Les adeptes de l’usage de la force au nom de la Torah oublient que c’est en se fondant sur cette mise sous condition précisément qu’une partie non négligeable du monde de la Torah a rejoint le projet sioniste. En constatant que les gouvernements des nations, réunis à San Remo, ont statué que la Terre d’Israël revient de droit au peuple juif, R. Meir Sim’ha ha Cohen (1843-1926), l’un des grands maîtres du judaïsme, conclut que les Serments n’étaient plus applicables. Ainsi, la mitsvah (commandement) de s’installer en Terre Sainte redevint réalisable.

L’injonction de la Torah : Car vous hériterez [de la Terre], et vous vous y installerez. (Deutéronome, 11, 31), ne saurait elle non plus être mise en œuvre hors du cadre défini par la Halakha. Car plus aucune guerre de conquête n’est permise aujourd’hui. Tout doit se faire par la voie pacifique.

Pour Moshe Feinstein (1895-1986), importante figure rabbinique, le fait qu’une guerre représente une situation de danger de mort, pikoa’h nefech, les conditions exigées par la Halakha ne sont plus réunies de nos jours pour entamer une conquête, même s’il s’agit d’un commandement de la Torah. « Cela est d’une telle évidence qu’il est hors de propos de le remettre en cause », affirme-t-il (Igrot Moché, ‘Hochen Michpat vol. 2 chap. 78). Enfin, même le Rabbi de Loubavitch, R. M. M. Schneerson, opposé à l’époque aux accords d’autonomie, précise : « Si l’on me demandait s’il faut partir en guerre, juste pour élargir les frontières, sans lien avec la sécurité, ma réponse serait négative. Cette guerre serait contraire à la halakha » (Betsel hakho’hma p. 166).

On le voit bien, la position de la Halakha sur la question des territoires, de l’élargissement des frontières et de l’établissement d’un Etat palestinien est loin du discours radical qu’on lui prête si souvent. Le judaïsme est une religion de paix et non pas une idéologie de la guerre.

Hervé élie Bokobza

14 Commentaires

  1. Cher Boulanger, vos paroles prêtent à réfléchir, je prends donc le temps de la réflexion.

  2. C’est l’histoire du rabbin auquel sa mission impose de trancher un débat entre deux contradicteurs.
    Après l’exposé du premier il dit : « tu as raison ».
    Après l’exposé du second il dit : « toi aussi, tu as raison ».
    Sa femme, témoin de la scène, s’écrie « mais ils ne peuvent pas avoir raison tous les deux ! »
    Et le rabbin de rétorquer : « Toi aussi, Sarah, tu as raison ».

    Il y va du judaisme comme de l’Islam: les textes fondateurs sont tellement éloignés de nos réalités actuelles qu’ils en deviennent inapplicables (parfois incompréhensibles).
    D’où des interprétations divergentes, voire contradictoires. Chaque commentateur pose sa petite grille de lecture, accentuant ou omettant tel élément selon son « agenda » idéologique du moment.

    C’est ainsi, en l’occurrence, que des croyants érudits trouvent dans l’immensité des écritures juives matière à justifier des conquêtes territoriales; et d’autres, aussi fervents et aussi savants, s’y opposent.

    Le tout favorisé par la tradition talmudique de contestation permanente, sans jamais rejeter définitivement des affirmations contraires.

    Boulanger a bien parlé ; mais il serait toujours loisible pour un autre de prétendre le contraire.

  3. lisa

    Article instructif, mais je suis incapable de commenter….vivement des « sachants »….

  4. Mais, chère Lisa, pour peu que l’on lise mon com d’aujourd’hui 02H03, inutile de faire appel aux « sachants » vu que l’argumentaire contraire à celui du sieur Bokobza (dit « Boulanger »), présenté par d’autres « sachants » que lui, serait parfaitement licite.
    Autrement dit, retour au constat laïc: le religieux et le temporel ne se côtoient pas dans le même espace-temps: l’un ne peut ni étayer ni contredire l’autre.
    Et pour citer Saint Voltaire : « je crains le ciel et je me méfie de ceux qui prétendent parler en son nom ».

  5. lisa

    Oui,s ice sont des « sachants » sur la Torha et sur le Talmud, que je trouve passionnant sans trop bien les connaître (surtout le Talmud…) cela ne changera pas d’un iota l’avancée de la discussion. Alors attendons…

  6. À Roturier et autres contempteurs des religions je conseille « La liberté des hommes » d’Armand Laferrère, ou bien « Puits de guerre, sources de paix » d’Armand Abécassis. La liberté des hommes c’est le politique qui en Occident prend ses racines dans la Bible, le politique n’a jamais une réponse unique et l’ironie de notre ami ne traduit finalement que cette évidence : les hommes trouvent toujours des arguments pour faire valoir leur point de vue. La Bible est en effet une source inépuisable d’inspiration, la tradition juive est particulièrement riche en interprétations, mais les autres religions aussi, je ne saurais trop recommander les « Versets douloureux »…

  7. Pour en revenir au texte du Père du pain, nous avons eu ici même d’épouvantables disputes. Peut-être faut-il créer un état palestinien, un état artificiel qui n’aura de cesse de voir Israël à genoux tant l’antisémitisme et l’irrédentisme arabe sont puissants. Je ne leur ferai pas facilement confiance.

  8. @Tibor le touché: « Versets douloureux »? Lesquels? Connais pas. Indication?
    Sinon, je ne me suis (pour l’instant…) exprimé en contempteur de rien.
    Je fais uniquement remarquer le fait indéniable que dans le domaine qui intéresse cet article, les mêmes textes « sacrés » lus par des personnes différentes, toutes parfaitement compétentes, mènent à des conclusions diamétralement opposées.
    Je ne vous ferai pas l’affront de comparer les interprétations de la parole divine et de ses commentaires faites par Kahane et Satmar; impossible d’être plus opposés; J’en passe. .
    Cette évidence interdit de s’appuyer sur ces textes pour étayer une politique ici-bas.
    Or, c’est exactement ce que fait notre Boulanger.

  9. Les Versets douloureux : Bible, Evangile et Coran entre conflit et dialogue David Meyer, Yves Simoens, Soheib Bencheikh.
    Contempteur, vous l’êtes du Nouveau Testament, si je me souviens bien.
    Les décisions politiques, toutes prises par des personnes parfaitement compétentes, chefs de guerre et rois, mènent à des résultats différents. On enseigne pourtant l’histoire et l’on glose à l’infini sur les erreurs et les coups de génie des uns et des autres sans jamais être d’accord, l’histoire est pourtant la reine des sciences humaines et nos rois, ceux qui y prétendent, nos chefs d’industrie et nos militaires s’en réclament souvent pour justifier leurs décisions.

  10. Le contempteur, par définition, méprise.
    Comparer deux choses et déclarer une préférence sans ambages à la première n’est pas le mépris de la seconde…
    Que l’on se réclame de l’Histoire pour justifier tel(le) geste me semble justifié, vu que qui oublie son passé est condamné à le revivre et j’en passe.
    Mais se réclamer, pour justifier une politique « terrestre », d’une interprétation strictement personnelle de vieux grimoires ouverts à toutes interprétations contraires, c’est générer des mythes fondateurs porteurs d’illusions.
    Perso je m’en méfie… mais c’est perso, on n’empêchera pas les croyants de croire.

  11. La croyance est le mode de connaissance de l’existence, nous croyons plus que nous connaissons par la raison et rien ne nous empêchera de croire car c’est le mode même de l’existence. Par un subterfuge idéologique ceux qui ne croient pas en Dieu pensent qu’ils le font avec raison alors qu’ils n’expriment qu’une autre croyance, mais peu importe finalement.
    Les vieux grimoires vivent de l’interprétation toujours réactualisée, l’interprétation est un autre existential comme dirait notre copain Heidy le nazi : « la question n’est pas de sortir du cercle (herméneutique), la question est d’y entrer correctement », je cite de mémoire, toujours est-il que cette constante interprétation des textes les fait vivre car le sens n’est pas immanent aux textes mais nait de leur rencontre avec nos esprits, comme il en est des oeuvres d’art.

  12. … « le sens n’est pas immanent aux textes mais nait de leur rencontre avec nos esprits, comme il en est des oeuvres d’art. »…
    Jolie phrase, Skarda, et réflexion très juste.

  13. Souris donc

    C’est une vision moderne et très récente.
    Les religions, je ne sais pas, mais il me semble que jusqu’à peu, il s’agissait d’abord de transmettre. Si on prend l’Administration centralisée française, les textes laissent le moins possible de place à l’interprétation, on ne veut pas créer de précédent, on craint de faire jurisprudence.
    La jurisprudence étant codifiée en « un univers précautionneux d’expertises savantes et verbeuses quant à la limite des interdits » (P. Legendre) où l’interprétation est validée par une arborescence bureaucratique avec culte du chef habilité statutairement à arbitrer.
    Le légalisme français en vient ainsi à multiplier les dossiers, réunions, concours, jurys, formulaires…pour recruter une femme de ménage.

  14. isa

    Mon Dieu quelle horreur ces loubavitch!

    Attention les lecteurs, ne vous laissezpas entraîner par ces ultras qui sont, pour certains d’entre eux, contre même Israël.

    Ces gens qui ne vivent qu’en fonction de la Halaka me terrorrisent , ils sont très forts, sous prérexte de tolérance, ils vous embobinnent le chaland en moins de temps qu’il ne faut pour le dire!

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