Tu te rappelles, papa? (Extrait N°5/5)

TU TE RAPPELLES, PAPA? Comme parfois, à la fin d’un repas, avec encore des moustaches de sauce tomate ou de compote de pommes au bord des lèvres, nous nous mettions rêveusement, tous ensemble, à parler de la vie et de la mort, du ciel et de la terre, et à nous envoler ensemble dans de grandes considérations métaphysiques? Nous vous avions sans doute posé une de ces petites questions dont les enfants ont un grand nombre en attente dans leurs petites têtes blondes, et au lieu d’esquiver, de répondre par des phrases toutes faites, vous nous aviez pris très au sérieux, et nous avions commencé ensemble, vous et nous, à dessiner les contours de ce monde invisible qui s’invitait là, au milieu des épluchures de pommes de terre et des peaux de camembert encore posées sur le bord de nos assiettes. Tu étais ce tendre accoucheur de nos âmes enfantines, et nous nous envolions doucement dans ce monde plein de conditionnels où, par exemple, nous nous racontions à haute voix comment ça serait au Paradis, quand nous y serions tous ensemble, comme nous converserions avec nos anges gardiens et nos saints patrons, tout aussi réels que nos oncles et tantes, et est-ce qu’on mangerait encore ? Est-ce qu’on devrait encore se laver les    dents ? Est-ce qu’on deviendrait tous premiers de la classe ? Est-ce qu’il ferait toujours beau temps ? Tu réfléchissais avant de nous répondre, tu inventais pour nous des mondes tout aussi vrais que celui de la cuisine où nous nous tenions, la tête appuyée sur nos coudes, ajoutant des cercles à nos questions, ouvrant des passages, t’illuminant au fur et à mesure que tu nous découvrais des réalités nouvelles. Alors l’immense était là, au milieu de nous, et nous avions presque un peu le vertige. Maman t’écoutait aussi, elle ajoutait parfois des choses qui allaient avec les tiennes, nous allions  nous réfugier sur vos genoux, un peu graves tout à coup, conscients de ces grands mystères qui nous frôlaient, et ces soirs-là, quand nous faisions la prière avec vous, nous le  sentions, ce ciel, tout près de nous, et cette main qui nous prenait  dans la sienne, et qui était, nous disiez-vous, celle de Dieu, ce Dieu qui n’était pas celui des savants et des philosophes,  même pas celui du catéchisme où en bons petits alsaciens nous allions, même à l’école publique, mais celui qui habitait à la fois dans vos deux cœurs et dans le grand firmament. Tout communiquait, nous vivions avec vous et dans notre petite cuisine pleine de buée et de relents de notre souper du soir, en même temps, sans distance, dans l’éternel qui régulièrement  venait nous prendre par la main, à la fois familier et insolite, à la fois merveilleux et quotidien. Nous étions comme des pèlerins d’Emmaüs, vous et nous à qui la Shekinah faisait l’honneur d’une visite, à la tombée du jour entre la cruche d’eau et le panier à pain. Vous nous expliquiez les choses de l’au-delà, et nous ne savions avoir parlé de Dieu que quand déjà il s’était effacé au milieu des gestes de la vie courante.. Ce ciel toujours à proximité, cette autre vie que plus tard nous appellerions la vie éternelle, tu te rappelles,  papa ?

TU TE RAPPELLES, PAPA ? Toutes ces choses que tu aimais singulièrement, et qui étaient comme ton blason, les indices de ta présence au monde, mais aussi les hameçons de ton si beau sourire ému, puisque pour te faire plaisir nous n’avions qu’à te présenter un de ces petits totems dont tu avais à notre intention parsemé ta Carte du Tendre ? Si bien que, même quand tu n’étais pas juste à nos côtés, le monde fourmillait de menus symboles qui, tous, et chacun de façon unique, nous faisaient des clins d’œil de ta part. Le fantastique s’y mêlait à l’ordinaire. Ainsi, parmi les formes que nos petits doigts de deux ans apprenaient à reconnaître, nous avons tôt su que le losange te donnait un beau visage: ni le carré, ni même le cercle, ne t’illuminaient ainsi. Que de losanges n’avons-nous pas coloriés, dessinés., ou même repérés, et qui eût compris le sentiment d’exultation qui s’emparait de nous quand, dans les rues de la ville, nos petits nez collés à la vitre de l’auto remarquaient sur un quelconque placard publicitaire, la forme dont tu prisais l’harmonie, t’obligeant parfois à piler, puisqu’il fallait absolument regarder, papa, regarde! papa regarde ! un losange! Un ange passait sur ton lumineux visage, la découverte d’un trésor en labourant ton champ ne t’eût pas fait plus de plaisir. Et nous battions les mains de bonheur… Les gens se retournaient parfois, .en se demandant où était l’arc-en-ciel. Qui éclairait l’autre en ce losangisme enfantin? Jamais tu ne te lassais de nous, ni nous de toi, et nous avions mille occasions de tomber nez-à-nez avec la petite mosaïque aux angles aigus qui faisait flamber tes yeux. (…)

(…)Un peu plus tard, quand nous eûmes appris les lettres grecques, et pour nous aider tu nous avais sculpté tout un alphabet grec en bois, tu nous parlais parfois, entre la poire et le fromage, de tes dernières découvertes isopséphiques.

Nous t’écoutions t’ébahir, d’une oreille parfois un peu distraite, ne retenant parfois de tes élucubrations que l’évident enthousiasme avec lequel tu tentais de nous les communiquer. Notre compréhension à ce propos restait vague, nous savions que chaque lettre grecque avait une valeur numérique, et que chaque fois que tu trouvais deux mots de même valeur numérique, tu croyais avoir trouvé un nouveau nombre d’or, et l’harmonie du monde s’en trouvait pour toi augmentée. Si nous perdions un peu vite le fil de tes trouvailles, maman, elle, t’écoutait, et même si nous sentions que c’était pour te faire plaisir,du moins en partie, elle disait génial, ou sublime. Alors, si comme disaient nos récitations de l’école le bonheur est dans le pré, cours-y vite, cours-y vite, il va filer, nous sentions bien que tous les deux vous aviez couru et qu’il n’avait pas filé. Quant à nous, si par mégarde un de nos camarades de classe la ramenait, avec par exemple un papa qui était dans les oléagineux, nous pouvions répondre d’un air détaché que notre papa, lui, était dans les isopséphies. À tous les coups ça lui en bouchait un coin.

Nous étions d’accord avec maman, notre papa était génial. Nous t’adorions, papa, d’être à la fois de ce monde et pas tout à fait de ce monde. À tes côtés, le chemin du secret, dansait à la chaleur. Certains matins de vacances, au petit déjeuner, tout en beurrant nos tartines, et sucrant ton grand bol de café au lait, tu nous racontais un rêve que tu venais de faire, la nuit, et ils nous semblaient toujours tout à fait surréalistes, ces rêves de notre papa, car y voisinaient des nymphes et des muses, des bergers et des bergères, mais aussi des choses que maman appelait scabreuses, en particulier des femmes nues, des choses dont tu t’excusais qu’elles soient obscènes, et nous découvrions ce mot qui te faisait rougir, maman riait et te donnait son absolution, mais il restait ce petit zeste de choses piquantes, liées à la nudité, qui te rendaient frétillant et modeste, comme un chien qui vient lécher la main de son maître, avec des yeux qui penchent, mais qui disent la vérité, parce que la vérité est sans collier…

De ce côté-là, qui n’affleurait. que par le récit de ces rêves, nous sentions aussi les fortes puissances du désir et de l’irrationnel, mais comme toujours tu mettais tout aux pieds de ton épouse, et nous qui vivions dans un monde où on ne parlait pas encore, surtout aux enfants, de sexe, nous demeurions perplexes. Nous te devinions à la fois libre et retenu; librement retenu, était-ce cela le joug suave? Mais c’est ainsi que tu pouvais être, comme tu nous le déclarais, à la fois un et multiple. C’est en se perdant qu’on se trouve, c’est en se donnant qu’on se rejoint. Il y avait en toi à la fois la force exaltée de la quête, le fiévreux en avant du guerrier de lumière, tout l’élan du masculin, et cette profonde force de consentement, qui était le fiat de Marie, car tu avais en toi aussi toute l’hospitalité du féminin, tu étais un homme-sœur, un homme totalement désarmé, certainement plus apte à manier le rouet que l’épée. Mais ce désarmement était volontaire, tu ne cédais pas, tu te vouais. Ta liberté était intérieure, et elle était infinie. Les armes, nul ne te les avait ravies, tu les avais toi-même déposées aux pieds de ta reine. Tu étais, définitivement, son homme lige. Et c’était comme coulant de source que tu n’eus bientôt d’autre paraphe que, au bas des feuillets où tu t’exprimais de ta belle écriture, toute en finesse et élégance, Thierry de Marie. Tu avais la liberté absolue des hommes consacrés. Elle te permettait tout. Aime et fais que voudras. Tu nous le disais. Telle était la loi, et tels les prophètes. Nous n’en doutions pas. Tu te rappelles, papa?

 

Extrait de « Tu te rappelles, papa ? », Anne Miguet, éditions du Bon Albert, 2012

 

 

 

 

 

 

 

10 Commentaires

  1. Mes parents sont morts avant l’invention d’Alzheimer. Le cancer était déjà très au point.
    C’étaient plutôt eux qui nous rappelaient les choses, lorsque les photos avaient été perdues ou n’existaient pas. Les mots d’enfant, bien sûr, les personnes rencontrées, les lieux visités.
    Aujourd’hui j’aimerais parfois dire à quelqu’un « tu te rappelles Papa (ou Maman) » mais je me contente de me rappeler seul. Aussi suis-je toujours sensible à la petite musique d’Anne Miguet. Les souvenirs des autres nous sont plus proches qu’ils ne le pensent.

  2. roturier

    Que vient faire la Shekinah au milieu de tout ça ?

  3. Si l’Éternel vient vous prendre la main chez vous comment dites-vous Roturier ?

  4. Enfin Roturier, un laboureur coonnaissant le grec et le latin doit bien avoir quelques notions d’hébreux, non ? La vraie question est de savoir quand se passaient ces scènes bucoliques.

  5. Sinon, j’étais un peu réfractaire au début mais ce passage m’a touché, je regrette seulement de ne pouvoir dire Tibor d’Anne : l’expression est prise.

  6. Des notions d’hébreux (comme vous dites), y’en a; et aussi d’Hébreu. Ce n’est donc pas le sens du mot שכינה, vous l’aurez compris, qui me fait défaut.

    Aucune expérience perso avec l’Eternel; sauf erreur Cela n’a jamais touché ma main. J’ignore d’ailleurs pourquoi ça doit être « chez moi »; pour autant que je comprenne c’est chez Lui, donc partout.

    Donc je n’ai pas de mots pour ça.
    Au mieux je soupçonne que ceux qui ont connu l’expérience ne parlent plus.

  7. Chez vous, parce que je me réfère au texte, pour l’orthographe 1 partout : la langue prend une minuscule, mais je suis certain que vous êtes contre ce genre de mesquineries.
    Nous avons d’abondants témoignages d’expériences mystiques, ma parole, ceux à qui c’est arrivé parlaient ensuite, ils ont beaucoup de mots pour ça. Vous n’avez peut-être pas vu de quarks, enfin c’est peu probable mais vous avez un mot pour ça.
    Adichats.

  8. Quelle minuscule, Tibor? Il n y a ni minuscules ni majuscules; en revanche il y a bien cursives et lettres d’imprimerie. Mon clavier ne permet que les dernières,

    Je ne vois plus ni quarks ni expériences mystiques depuis que je reprends les petites pilules jaunes.

    Adios et dowidzenia.

  9. ...

    …je vous souhaite d’être follement aimée. …

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