Grand-Mère (1 sur 2)

Verneuil-sur-Avre, où mes parents s’étaient mariés un an avant ma naissance, et où habitait celle que je n’osais pas encore appeler Cécile, la maman de maman, n’était qu’à un peu plus d’une heure de train de la Gare Montparnasse. Aller passer avec ma seule grand-mère, sans ni mes parents, ni mes frères pour au moins aller chahuter dans le jardin après nous être essuyés la bouche, avoir replié nos serviettes et demandé poliment la permission de sortir de table, (une vraie sortie d’Égypte à l’époque), me parut au départ incongru et surtout très intimidant. Mais après tout l’idée de me faire un peu gâter, de passer là-bas certains de mes week-ends studieux, d’y transporter mes cours de maths et physique, d’échanger l’ambiance un peu sinistre des dimanches au réfectoire de notre austère foyer, tout en rendant visite à grand-mère comme dans les contes, finit par me sembler soutenable. Grand-mère m’assurait dans les lettres où elle me le proposait qu’elle ne me dérangerait pas dans mon travail, et je sentais que je ferai plaisir à maman.

La gare de Verneuil était en face de la maison de Cécile. Arrivant là un samedi après midi, je pris pour la première fois le temps de rêver à ce qu’avait pu être la vie de maman, ma petite Marie, pour qui Cécile avait fait tant de neuvaines qui n’avaient été exaucées que neuf ans après la naissance de son grand frère Michel. Je ne m’étais guère penchée jusqu’ici sur cette vie d’avant ma vie, de ma maman. Je restais quelques instants face à la maison qui soudain me semblait à la fois connue et inconnue, jouant intérieurement au jeu des différences: où étaient les légères mais décisives modifications que je pressentais de façon irréfutable, où était-ce moi même qui étais en train de subir une métamorphose ?

C’est en me frottant les yeux de l’âme que je finis par sonner: malgré le caractère déférent et encore un peu formel de notre embrassade dans le couloir, je sentis grand-mère émue, et surtout là seule avec celle qu’elle appelait son unique, (de ses six petits enfants j’étais la seule fille, la fille unique de son unique fille), je sentis pour la première fois battre en elle une sorte de gaieté juvénile: dans l’univers bardé de conventions bourgeoises et plutôt sclérosées où sa vie s’était bâtie, le monde des hommes avait été respecté, mais il était resté séparé, presque étanche à celui des femmes. Une sorte d’humour mesuré mais très joyeux dansait dans ses yeux bleus, dont soudain toute sévérité s’était échappée, j’étais regardée avec tendresse et dévotion. J’avais pourtant apporté des chaussons, comme dans l’enfance, où il eût semblé impensable de ne pas le faire, mais curieusement cette nouvelle grand-mère qui m’accueillait semblait presque en juger l’usage facultatif. Nous nous mettions à table, et pour la première fois au lieu que les jolies nappes empesées, la vaisselle en porcelaine, les porte-couteaux en cristal, les grandes serviettes blanches brodées et repassées ne me paraissent un décorum fastidieux -à quand la gamelle et l’opinel des pique nique ?- je pris la douce mesure de ce soin affectueux de la beauté des choses et surtout j’en ressentis toute l’affection. Certains objets étaient des clins d’œil: ainsi la vieille cruche à eau que je reconnaissais parce qu’à la fin du repas si nous avions été sages et pour détendre l’atmosphère papa avait le droit pour nous faire un peu rire, de la faire glouglouter ce qui nous enchantait, et puis sur la desserte, attendant sagement le dessert qui serait une surprise, je reconnaissais l’assiette de Sidi Carnot qui parmi toutes les autres (il y avait aussi toutes les fables de la Fontaine), était ma préférée.

La cuisine de grand-mère aurait plu à nos diététiciens d’aujourd’hui, elle était raffinée, délicieuse, mais sans aucun excès, jamais lourde à digérer. Moi qui avais longtemps déclaré pouvoir avaler des horloges pourvu que j’eusse le ventre bien calé, et fusse vite libérée de l’ennui de rester à table, il faut bien dire que je commençais à me lasser du caractère insipide et peu renouvelé des cantines qui étaient mon ordinaire; je sentais que tout le menu avait dû être prévu longtemps à l’avance, préparé avec grand soin et même cette petite touche d’allégresse, qui mettait à ma grand-mère comme un inusuel et invisible chapeau de fleurs.

Je me surpris à oublier les efforts que je devais faire pour respecter tous les codes de la bonne tenue à table. Nous étions toutes les deux seules l’une avec l’autre pour la première fois, dans une mutuelle courtoisie de cœur, où nous nous découvrions l’une l’autre, à la fois vaguement émues et également reconnaissantes. Je racontais à grand-mère qui m’interrogeait un peu de ma vie de provinciale à Paris. Elle me disait aimer cette grande ville qui m’était encore un peu étrangère, mais où elle avait passé son enfance avec ses deux sœurs. Elle connaissait des quartiers, des avenues, des grands magasins, des monuments que je ne localisais encore qu’approximativement. Je m’aperçus qu’elle avait beaucoup marché dans les rues de la grande ville. Nous échangions aussi quelques nouvelles familiales, mais le ton était enjoué, grand-mère évoquait pour me faire sourire tel détail piquant et drôle, et parfois ses yeux très bleus brillaient de joie malicieuse. Le dessert arrivait qui me faisait battre les mains de plaisir enfantin, et que nous dégustions sans nous presser avec nos petites cuillères en argent, nous étions restées ainsi, moi près d’elle et elle près de moi, et au lieu de l’ennui que nous ravalions jadis avec tout notre héroïsme de petits enfants modèles, je m’étonnais d’avoir si peu vu le temps passer, de me sentir si naturelle, si peu empruntée, si ragaillardie. Ensuite      nous allions doucement à la cuisine et je goûtais la paix des gestes ordonnés, grand-mère me tendait un torchon impeccablement blanchi et repassé, où l’on pouvait distinguer les fines reprises des mains de fée de quelque aïeule vénérable, et j’ essuyais la vaisselle qu’elle lavait tandis que plus familièrement encore nous continuions à deviser. Je m’endormais pleine de songerie dans le haut lit bateau de la chambre bleue qui avait été préparée pour moi, sous le gros édredon, en songeant amusée aux siestes qu’on m’envoyait y faire jadis, et qui me faisaient pester tant j’aurais préféré qu’on nous permit d’aller gambader dans le jardin, mais où au mois de mes huit ans on m’autorisait à emporter un livre de la Comtesse de Ségur ou de Jules Verne. Au réveil le soleil filtrait à travers les volets, et un  instant j’avais du mal à me rappeler l’endroit où j’étais. Je me frottais les yeux, enfilais la robe de chambre qui avait été déposée pour moi, et j’étais accueillie avec le plus illuminé des sourires, par grand-mère toute contente d’avoir mené à bien le petit complot consistant à se lever avant moi, et à trotter jusqu’à la place de la Madeleine, quérir la meilleure des brioches normandes pour ma petite fille étudiante à Paris. Comment n’aurait-elle pas fait part de sa fierté à sa boulangère? Les confitures bien entendu étaient des faites maison, et trois petits pots avaient été remontés de la cave et soigneusement emballées pour que je puisse les remporter à Paris, ce soir, mais nous n’en étions pas là.

La messe était à 11 heures, mais ce matin il n’était plus question que j’aide grand-mère à ranger la cuisine, une place avait été installée pour que je puisse travailler au . calme, ce que je faisais donc rêveusement d’abord, puis avec une efficacité qui me surprenait moi même. De temps en temps j’entendais les petits bruits discrets de ce qui se tramait en cuisine, mais la joie si manifeste de Cécile traversait les murs. Quand les cloches nous appelèrent, grand mère avec son chapeau et son manteau du dimanche me semblait si élégante que je me demandais si je l’étais assez, qu’importe, elle était si fière de marcher à mes côtés et de me présenter à la sortie à quelque voisine ou connaissance, dont elle me rappellerait plus tard les liens avec les nôtres. Et c’était un autre déjeuner à la fois léger et succulent, en quelques heures, je me sentais moins l’invitée que la jeune fille de la maison, je savourais les œufs à la générale, sans cacher mon enfantine joie, les œufs bien entendu étaient tout frais pondus, et venaient de chez les bénédictines, comme les petites tuiles à l’orange qui seraient dégustées avec le café. C’était sans doute les ingrédients les plus simples du monde, mais cette mousseline cuite me semble-t-il au bain Marie et au four était un de ces secrets de grand-mère, qui comme les petits chaussons de laine qu’elle tricotait pour les nouveaux-nés, ne serait que hasardeusement transmis. Mais ce qui m’enchantait surtout c’est que je découvrais peu à peu sous le personnage de grand-mère, quelqu’un d’un peu différent de celle de notre enfance, devant qui nos parents nous enjoignaient à tant d’irréprochable bonne éducation, que cela nous tenait elle et nous ses petits enfants dans une sorte de réserve mutuelle, pleine de respect et d’affection, mais toujours un peu retenue.

Il était arrivé d’une part que je me coulais désormais avec naturel, dans la tenue de ses rites, et n’en étais plus ni gauche ni gênée, mais de l’autre côté de cette légère distance qui était en train de fondre comme neige au soleil, la maman de maman, petite dame Céleste, pleine de malice, d’humour et même pourquoi pas d’un brin de fantaisie, me semblait avoir rajeuni à vue d’œil, m’offrir dans cette nouvelle intimité que je n’avais jamais connue, un visage pétillant de lumière et de vie. Voici que songeuse, soudain, et déliée, elle me laissait voir cette part d’elle-même que n’avaient affecté ni l’âge, ni le carcan des conventions bourgeoises qui avait pourtant si fort bridé les femmes de sa génération et de sa classe sociale. Elle évoquait. des souvenirs anciens; et c’est la petite fille rieuse, la plus délurée des trois sœurs, qui préférait les ânes et les prairies, à l’acajou des guéridons et des pianos, et qui avant treize ans accompagnait son père aux folies bergères, en riant avec lui sous cape de cette liberté d’ondine, jusqu’à ce que les instances maternelles n’y missent le hola…Malgré tout ce qui ensuite ,avait enserré ses poignets, sa poitrine et ses hanches, de gaines, de manchons et de corsets, une gaieté naturelle était restée et dans l’étroit d’une vie bardée de conventions ce petit grain d’hellébore, cultivé tant du côté des cuisines, des buanderies et du potager que de celui des salons, des boudoirs et même des chambres à coucher, était une source de jouvence longtemps demeurée à couvert, mais qui ici en la présence de son Anne revenait trotter avec bonheur.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

8 Commentaires

  1. desavy

    Toujours aussi savoureux, un moment de paix. J’aime ce sens de la description.

  2. Comment ? Les grand-mères pouvaient alors vivre sans télévision, sans ordinateur, sans Internet, sans téléphone mobile, sans tablette ? Comment est-ce possible ?

  3. rackam

    Pauvre miguette, sa mémé intmimidante à mimidi n’a pas émumu grand monmonde.
    Et dire qu’il y aura un tomeme deux.
    Monmon Dieu! Comme Mimiguette était meilleure quand elle parlait de son père.

  4. Oh Rackam, certes le Médoc est un vin de rêve, mais vous devriez arrêter dès la « mi-bouteille ». 🙂
    Relisez ce beau billet demain à jeun, vous verrez que même si on est toujours plus proche de son père que de sa grand-mère, ce texte est magnifique de tendresse contenue et de jolie description de la vie d’une femme pendant la première moitié du XXe siècle.

  5. rackam

    Non, décidément, impat, la flamme n’est plus là comme elle fut pour parler de l’amour d’un père qui part.

  6. Bonjour Rackam, mais vous trichez, j’avais dit à jeun…

  7. Le Vichinsky du web, dénoncé par kravi, c’est vous?
    Que Quad, l’Attila du site, supprime mon commentaire précédent s’il le faut.
    Ajoutons dans la charte: « du bien de chaque tartine miguetienne tu diras » et c’est bon.

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