Grand-mère, 2/2

Cette commune présence de plus en plus détendue et de plus en plus claire, avec celle que mon âme pouvait désormais nommer Cécile, même si je continuais à ne l’appeler que grand-mère, me fit entrer dans une neuve appréhension, de cette filiation qui nous reliait les unes aux autres du côté des filles, ma grand mère était aussi celle qui jadis m’avait appris à broder, et à coudre, m’avait donné son dé en argent, et de jolis nécessaires à couture. C’est chez elle qu’en maugréant tout d’abord, (j’aurais tellement préféré grimper aux arbres avec mes frères), puis en faisant contre mauvaise fortune bon cœur j’avais dévoré toute une bibliothèque de livres cartonnés à la belle tranche dorée, avec des gravures illustrant de loin en loin les chapitres, et un signet de satin rouge pour marquer la page. Mon insatiable goût pour la lecture avait été enraciné là, quant à Cécile elle commençait tout juste à lire des romans, autres que ceux conseillés par ses curés, et sa soupçonneuse église catholique. Elle dévorerait Balzac avec l’enthousiasme d’une néophyte, et un peu plus tard s’autoriserait même à lire Zola, qui avait été mis à l’index, et si quelque propos un peu leste la faisait rougir, c’était avec l’effarouchement d’une nymphe.

Quant à Paris elle prétendait le connaître aussi bien que lui. Ma Vernolienne était en vérité restée une Parisienne, elle me décrivait les théâtres, l’opéra, les boulevards, les grands magasins, les parcs, les monuments, les églises du Sacré Cœur à Notre Dame, en passant par la Madeleine, Saint Gervais, Saint Merri, Saint Séverin, Saint Sulpice et Saint Julien le Pauvre, elle était d’ailleurs une marcheuse infatigable, qui régulièrement se rendait dans la capitale pour y consulter son oculiste, mais aussi devinait-on pour y arpenter le trottoir de la grande ville où pour elle l’indéfectible inclémence natale était attachée. Tout cela brillait dans ses yeux quand elle me le racontait, moi qui l’écoutais avec les miens du même bleu ébahi, moi qui n’était qu’une petite provinciale égarée, dans l’encore trop étrangère ville, qu’à force de la sentir si profondément sienne, je finissais par aimer un peu plus, me laissant gagner par son enthousiasme, me laissant apprivoiser à distance.

Car bienentendu Cécile se réjouissait que son unique petite fille fût devenue parisienne, et si elle me parlait parfois de l’époux tôt décédé dont je suivais les traces en étudiant les mathématiques, puisque lui même les avait enseignées jusqu’à quelques jours avant sa mort, cela qu’elle évoquait avec déférence et le respect dû aux morts, ne la rapprochait pas tant de moi, sa lionne (oui nous étions du même signe du zodiaque) que justement cette conjonction astrologique, ou cette adoption parisienne dont je n’étais encore que la novice, mais elle ne doutait pas que je serais bientôt la passionnée. Cécile était entrée sur le tard dans l’âge où il n’y avait plus ni père, ni confesseur, ni mari pour occuper sa conscience, j’étais dans l’au delà des générations le fruit d’une vie qui avait été largement tenue sous le boisseau. Mais au lieu d’en déplorer l’étroit, Cécile avait le don de s’ouvrir à ce soudain élargissement, et pour elle qui avait vécu du côté des femmes dans une société qui séparait à ce point les sexes, il était important, il était providentiel que je fusse fille, et c’est sans amertume, juste avec une irrépressible joie que Cécile voyait en moi le prolongement de ce que sa vie confinée n’avait pas encore pu être, j’étais sa fierté, et sa neuve liberté, qu’elle considérait encore avec l’émerveillement d’une gamine n’osant ouvrir le papier chocolat de la friandise que Dame Tartine vient pourtant de lui tendre. Rien de tout cela qui auréolait notre nouvelle amitié n’était dit explicitement, mais cela faisait un halo de très douce tendresse autour de nous deux, et le soir dans le train qui me ramenait à Paris, je restais toute songeuse à propos de ces choses qui remontaient des profonds, me tendant à moi-même la clé des origines de ma propre féminité, encore si peu interrogée.

De cette lignée de femmes dans laquelle j’étais inscrite, je ne m’étais encore guère souciée, maman qui avait eu une certaine « furiosité » calme à se libérer des carcans, assurait qu’il n’y avait pas de femmes, ce qui était sa façon d’évoquer sa propre libération. Cette inexistence du féminin laissait néanmoins un vide d’interprétation qu’en rencontrant ainsi ma grand-mère maternelle, dans une nouvelle alliance pleine de liberté et d’humour je commençais à combler. Il y avait des femmes qui s’étaient passé de génération en génération le témoin, je compris ma chance, et alors que j’étais en train de vivre une des années les moins libres de ma vie, j’en saisissais la liberté cachée, grâce à cette mise en abyme d’avec ce qu’avait été la vie de ma Cécile. L’ignorance des choses de la vie, dans laquelle on maintenait les jeunes filles de sa société, aurait pu ravager toute une vie, tant elle était ceinturée d’obscurantisme et de mépris du corps. Ma grand-mère était tombée dans le mariage arrangé par les siens, ne sachant presque rien de ce qui allait lui arriver. La maternité avait été sa fierté et sa joie, elle y avait finalement appris toute seule ce que nul ne lui avait transmis. Quelques jours avant la naissance de son premier, Michel le frère aîné de maman, elle en était encore à tâter ses os avec appréhension, quelque bonne âme lui ayant révélé, le signe infaillible que les choses allaient arriver: elle perdrait les os. Après ce fils qui assurait à son mari une descendance à son nom, elle désira avec ardeur une fille, et finit à force de neuvaines au bout de neuf ans, par être exaucée. Moi qui étais la fille de cette fille tant désirée, j’étais pour elle la suite continuée de la force de son désir. Et s’il est vrai que je pensais peu à ces choses, en cette année de la sup où j’avais tant d’autres chats à fouetter, en me rendant proche de cette mère de ma mère, elle qui pendant l’enfance m’avait toujours paru un peu plus lointaine que ma très effusive et sentimentale grand-mère alsacienne, j’avançais sans le savoir, dans ce grand mystère des filles d’Eve, m’ouvrant à cette force impérieuse de la vie irrépressible qui de femme en femme, noue le fil des. générations. Car malgré tout ce qui avait confiné sa vie dans l’étroit, cette grand-mère que mon enfance avait jugé un peu sévère, je découvrais en elle ce petit quant à soi où elle avait su garder l’humour, la gaieté et même si l’on grattait un peu un reste de conventions, une irrépressible fantaisie, masquée sous des dehors dociles et sages. Que son unique petite fille étudie les mathématiques, lui était une douce revanche, elle qui avait vécu dans cet univers séparé où elles n’étaient tout juste pas pensables pour qui portait jupon, où elles appartenaient à cet autre côté du monde où seuls les hommes avaient accès. Et cela la faisait bien rire cette farce, ce petit pied de nez qu’à nous deux nous faisions au destin contraire, qui avait tant ligoté les filles de son début de siècle. De cette vie qui avait été sienne, elle ne songeait pas à se plaindre, mais elle renouait comme après un long détour -dans quel terrier était-elle donc tombée?- avec la petite fille joueuse et pleine de caractère qu’elle avait été, et si j’étais pour elle un signe de cette liberté qu’elle avait désormais gagnée d’être, et de ne se point penser comme inférieure, elle fut pour moi le témoin privilégié de cet axe vertical de nos arbres de vie, que ma mère dans son vœu de s’affranchir de la pression de rompre avec ses chances qui avait encore pesé sur elle, cachait à mes yeux. A l’hypothèse il n y a pas de femme, que formulait tel un défi salubre ma frondeuse maman, Cécile, modestement, sans en faire un manuel de philosophie, opposait autre chose. Elle ressemblait à cette femme parfaite du livre de la Sagesse, dont les mains industrieuses avaient jour et nuit noué le tablier, comme elle, elle avait ceint vigoureusement ses reins, avait veillé sur sa maisonnée, n’avait pas mangé le pain de l’oisiveté, et avait amoureusement mené à leur perfection, des nourritures semblables à l’anche d’un hautbois, le soin d’une maison où le linge patiente et tremble dans l’exil odorant des armoires. Force et dignité la revêtent, mais sans crainte désormais, elle rit au jour à venir. Telle était Cécile dans la gravité douce des choses ordonnées, mais aussi dans la sérénité teintée de joie qui lui était revenue comme une beauté mûrie que lui auraient rendu ces choses dont toute une vie elle s’était faite 1’humble servante. De cette part qui était aussi pour moi un héritage, je ne savais pas encore que faire, mais peu à peu il se fit une place en moi pour en accueillir la bénédiction.

Ainsi sans le savoir je laissais sourdre en moi, cet appel du sang, ce vœu que j’aurais un jour d’enfanter, et qui en cette année de la sup, dédiée à des préoccupations si radicalement différentes, m’aurait paru si profondément étranger au cas où quelqu’un m’eût interrogée à ce propos. Mais n’est-il pas dit du Seigneur des mondes qui appelle à la vie des enfants, pour qu’ils continuent sans fin la création de ce monde toujours inachevé, qu’il les tisse dans sa pensée dès avant le sein de leur mère. En me reliant ainsi à ma grand-mère maternelle, j’entrai d’encore très loin dans le mystère de ces choses cachées depuis les commencements, qui tissent dans le silence et le secret, l’appel de toute vie à une autre vie que la sienne. Telle fut très, loin des marges de mes cahiers d’écolière, pleine de théorèmes et d’équations, l’autre liberté qui y écrivait comme une passagère clandestine sur un caillou blanc, son nom inattendu et secret.

Oui en cette année de la sup, qui fut d’abord de pauvreté et d’exil, de toutes parts, horizontalement et verticalement, en moi des portes s’ouvraient. Qu’à ces portes, images de celles de la cité sainte, les œuvres de Cécile disent sa louange. Avec ou sans dé, Cécile, je ne me piquerais plus le doigt, et d’une main ferme que tu conduiras dans l’invisible je tiendrai le rouet. J’entrerai dans le champ de la vie verticale. .

 

 

 

 

 

4 Commentaires

  1. Si la certitude n’en était pas déjà acquise par l’évidence, ce beau texte nous l’apporterait : Il y a des femmes.
    Heureusement !

  2. Certes. Il y a des femmes.
    Mais voilà un domaine où énoncer une généralité suscite des vagues.
    Allons-y donc.

    Il y a peut-être aussi (oui, je radote) des sujets féminins. Et donc d’autres, masculins.
    Oserais-je avancer l’hypothèse qu’un sujet féminin concerne l’individu et un sujet masculin concerne le groupe (Village, tribu, nation…. avec la politique au bout; donc le pouvoir).

    Enfin, c’est une hypothèse.

    La plage m’appelle.

  3. Guenièvre

    Un beau texte encore qui analyse de manière très fine les rapports de filiation,  » le champ de la vie verticale » comme l’écrit joliment Anne Miguet. Les changements qui sont advenus entre la vie de ces grands-mères, nées au début du XXe et celles de leurs petites-filles, nées au milieu de ce même siècle ont été des plus considérables ( droit de vote, contraception, nouveaux droits juridiques etc…) , une véritable révolution…
    Nul ressentiment ici, nulle amertume, la seule complicité comme revanche et la confiance dans l’avenir comme accomplissement d’une vie en grande partie confinée. J’ai connu de ces vieilles dames qui, dans les années 70, se réjouissaient ainsi de nous voir connaître enfin des libertés dont elles avaient été privées leurs vies durant.Leur enthousiasme à la fois nous donnait des ailes et nous lestait d’une certaine gravité parce qu’il nous obligeait à nous en montrer dignes.

  4. … « Nul ressentiment ici, nulle amertume, la seule complicité comme revanche et la confiance dans l’avenir « …
    Belle phrase, Guenièvre, qui je crois résume parfaitement le sens qu’Anne Miguet a voulu donner à son récit.

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