Lâché

L2

“Charles de Gaulle”, de Fox-Bravo-Kilo-Echo-Delta, bonjour, niveau 100 en descente vers 4000 pieds.

Echo-Delta bonjour, rappelez 2000 pieds établi sur l’ILS Le Bourget.

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De Gaulle, Echo-Delta établi.

Echo-Delta, contactez Le Bourget 118, 925

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Le Bourget, Echo-Delta bonjour

Echo-Delta bonjour, rappelez en vue.

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Echo-Delta, en vue

Echo-Delta, atterrissez, vent du 280, 12 nœuds.

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Echo-Delta, piste claire.

Delta, rappelez parking.

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Echo-Delta, parking, turbines coupées.

Echo-Delta, Ciao bonne nuit.

Jean-Michel écoute son copilote énoncer les points de la “check-list” finale, qu’il exécute. Puis il rassemble ses papiers, referme son porte-documents, et descend la passerelle. La nuit est belle, quelques étoiles brillent entre les cumulus couvrant le ciel de Paris tandis que vers le Sud le ciel renvoie les lumières de la ville. L’air est tiède, le tarmac exhume les senteurs habituelles de kérosène brûlé, Jean-Michel encore imprégné de l’activité du vol commence à apprécier la détente, celle qui récompense l’objectif atteint. Minutes de transition, propices à l’esprit errant, et au souvenir.

Ce ciel, il se rappelle, c’était le même ciel de nuit d’été lorsque depuis ce même aéroport il avait suivi l’entraînement au vol IFR (vol aux instruments) pendant quelques semaines. Évolutions au-dessus des ombres nuageuses laissant apercevoir les lumières de la ville-lumière, c’était un bonheur qu’il n’a pas oublié. Alors, tout en marchant vers l’aérogare, il se rappelle et remonte encore le temps, plus loin, vers ses tous premiers vols.

Il avait 18 ans quand son voisin d’hypotaupe l’avait convaincu un dimanche de lui donner son « baptême de l’air ». Une heure de voltige dont il était sorti étourdi, et épuisé. Et presque dissuadé de jamais recommencer…Mais lorsque deux ans plus tard son École lui procurait les cours conduisant au brevet de pilote, l’envie l’emportait sur la dissuasion.

Deux fois une demi-heure chaque semaine. Heures de vol, heures de peine, de quasi torture mentale. Un instructeur derrière les oreilles, qui hurle sans arrêt « le cap ! »…  « l’altitude ! »… « l’attitude ! »…  « le badin (indicateur de vitesse) ! » au moindre changement de ces paramètres dont il se rendait coupable. Pas de discussion, obtempérer était la seule issue. Ce même instructeur, au nom russe Jean-Michel s’en souvient, ne s’adoucissait qu’au sol, avant et après chaque vol, pour livrer ses conseils ou plutôt ses exigences. Mais en vol, il ne connaissait que la perfection.

Les instructions ne se limitaient pas à la rigueur dans la tenue des aiguilles, il fallait aussi la souplesse. Une consigne que le futur pilote n’oubliera pas : « le manche se manie en douceur, tes doigts doivent faire comme s’ils caressaient les seins d’une femme ». Au moins apprit-il ce jour là, le jeune Jean-Michel, comment se comporter avec une femme !

 Et puis un jour, alors que rien ne le laissait prévoir davantage que la veille, un jour…

Après deux ou trois « tours de piste » habituels en double commande, en fin d’atterrissage il entendit derrière ses oreilles, d’une voix plus douce : « range-toi en bord de piste, et arrête ». Sans dire un mot de plus, le russe se détache, ouvre le cockpit, descend et se tourne vers un Jean-Michel qui a compris et palpite. « Vas-y ! »

Roulage, seul. Alignement, mise de gaz…l’œil sur le badin, contrôle de l’axe, légère pression à cabrer…le sol s’éloigne. Émotion, sans doute, mais moins qu’aujourd’hui en se remémorant l’instant. Montée, virage, palier, tout va bien, tout « baigne ». Alors un double sentiment s’empare du jeune pilote. La crainte de faire mal, de tout oublier, de ne pas dans quelques instants « arrondir » correctement à l’approche du sol…en un mot une petite trouille un peu inquiétante. Mais surtout, surtout, l’euphorie. Car derrière, hors le bruit du moteur c’est le silence. Pas de corrections demandées, pas d’instruction, pas de hurlements d’autorité.

Evidemment c’est petit à petit le second sentiment qui l’emporte. Il sait voler, rien ne vient le contrarier dans les airs. Le cœur bat, mais de joie seulement. Il vit intensément ces minutes, il ne le sait pas mais jamais il ne les oubliera.

Atterrissage, roulage, arrêt devant l’instructeur qui du sol ne l’a pas quitté des yeux. Et que fait l’instructeur ? Il sourit ! Pas un mot, mais d’un mouvement du bras vers la piste il fait le geste attendu : continue. De ce second décollage de sa vie, avant des milliers d’autres, Jean-Michel ne garde aucun souvenir : il était lâché, plus rien d’autre ne comptait.

Comme il y a longtemps de tout cela ! Le pilote, maintenant de la race des « chevronnés », s’arrête près d’une borne, s’assied et laisse défiler dans sa tête les autres étapes qui ont suivi, au fil des ans. Le brevet de pilote privé, assorti du privilège et de la fierté d’emmener en vol ses parents, sa famille, ses amis. Les nombreux voyages avec sa femme, leurs bébés puis enfants successifs qui connaissaient mieux les déplacements aériens que la route. Quant au train, c’était parfois la récompense, « pour changer ». Les qualifications successives, pilote professionnel, multimoteurs, turbines, vol aux instruments. Les incidents, deux pannes de moteur, quelques vols agrémentés de problèmes météo difficiles, toute une vie d’homme de l’air.

Et les moments de plaisir intense. Décollage avec brouillard, quand après quelques minutes de montée noyé dans la purée de pois, soudain apparaît l’éclatant soleil qui inonde le cockpit au-dessus de la mer nuageuse. Approche et atterrissage par très mauvais temps, quand une vingtaine de minutes sont exclusivement consacrées à l’attention portée aux  instruments, au calcul mental, au recoupement des informations et qu’enfin d’un seul coup la piste éclairée se révèle droit devant. Miracle répété, en fin d’approche elle est toujours là…

Cette vie d’homme de l’air, qui ne pardonne pas les fautes mais fait vibrer de joies renouvelées, c’est la sienne et il l’aime.

 

27 Commentaires

  1. Guenièvre

    Beau texte, Impat !
    « L’exigence de la perfection » . Quand on veut réaliser le rêve d’Icare c’est vital mais ça devrait l’être pour tous les apprentissages…

  2. roturier

    Comment ne pas être jaloux alors qu’à 16 ans le rêve de piloter fut « grounded », collé au plancher des vaches pour cause de lunettes?

  3. Voilà un baptême dont on ne demandera pas l’annulation!
    Mais il enfreint le septième commandement.

  4. Le tout, Rackam, c’est de voler sans dérober mais sans se dérober…

  5. Impat, ce pilote, c’est vous ?
    Vous racontez cela comme si vous y étiez ?
    Voler et dérober : heureusement le commandement divin dit : « tu ne déroberas point » et non « tu ne voleras point« , sinon ce serait pécher que de piloter un avion !

    😉

  6. Patrick,… « Vous racontez cela comme si vous y étiez »…
    C’est tout l’art du narrateur 🙂

    … « sinon ce serait pécher que de piloter un avion »…
    Le tout est d’être attiré par le ciel…:-)

  7. Guenièvre,… « « L’exigence de la perfection » . Quand on veut réaliser le rêve d’Icare c’est vital mais ça devrait l’être pour tous les apprentissages… »

    Oui, et ça l’est pour quelques uns : médecins par exemple. Concernant les pilotes, et quelques autres spécialités, un problème important est posé par la multiplication des titulaires nécessaires. On ne réussit probablement pas à obtenir les qualités pour les dizaines de milliers de pilotes de ligne aussi facilement que celles exigées auparavant pour quelques centaines. Et cela n’est pas compensé par les automatismes divers dont on équipe les machines. On aboutit même quelquefois au résultat inverse.
    Il y a en permanence dans le ciel une cinquantaine de milliers d’avions en vol…

  8. QuadPater

    Un de mes potoss de sixième disait que son père volait et que sa mère allait en prison. Il était fils d’un pilote de ligne et d’une avocate. 🙂
    Hé, dites ! moi aussi j’ai piloté un avion ! Un 4 places dont j’ai oublié la marque, sur un trajet Pamandzi (Mayotte) –> Hell-Ville (île de Nosy Be, Madagascar).
    Ça a duré au moins 5 longues minutes. Après j’étais trempé de sueur, le pouls à 140, les doigts enfoncés dans l’espèce de volant, là, le truc qui bouge de partout… Impat ! aidez-moi !
    C’est terrifiant, je vous le dis. Faites pas ça, les enfants.
    Et cette abrutie d’épouse de l’époque qui me dit « chéri, tourne, je crois avoir vu des baleines ! »
    Plutôt mourir que faire encore pencher l’avion ! On est pas haut, plonge et baigne-toi avec elles, pauvrasse !

  9. Quad n’est pas lâché, mais il se lâche…:-)

  10. … « les doigts enfoncés dans l’espèce de volant, là, le truc qui bouge de partout »…
    Mais non, Quad, voyons, rappelez-vous : « comme avec le sein d’une femme » !

  11. QuadPater

    Tout ça pour dire que je peux parler à un chirurgien du cœur sans frémir, mais quelqu’un qui sait piloter, ça c’est un Monsieur !

  12. QuadPater

    ou une Dame quand elle a un double X.

  13. QuadPater

    Ouais bof, l’expérience n’a rien d’érotique. 😦

  14. Guenièvre

    @ Impat,
     » On ne réussit probablement pas à obtenir les qualités pour les dizaines de milliers de pilotes de ligne aussi facilement que celles exigées auparavant pour quelques centaines. »

    C’est pour cela que les passagers applaudissent parfois quand le pilote réussit un atterrissage après quelques turbulences?

  15. Guenièvre,… « C’est pour cela que les passagers applaudissent parfois »…
    Cela se produit de moins en moins, mais encore quelquefois. Il faut probablement trouver l’origine dans un réflexe de soulagement après quelques minutes d’inquiétude, lié à l’aura dont bénéficient encore les pilotes car le souvenir collectif des débuts de l’aviation est resté présent. Il y a seulement un siècle, voler était une performance. Le premier vol au monde d’un « plus lourd que l’air » fut effectué en France en 1896 par Clément Ader.
    La chose amusante est que les atterrissages les plus « réussis » sont les atterrissages automatiques, et ce sont les plus applaudis.

  16. QuadPater

    C’est à l’atterrissage, quand on sent le sol défiler, les coups de patin du pilote, qu’on se rend compte de la vitesse. On freine avec lui…
    Atterrissages automatiques, Impat ??? Je me souviens d’avoir applaudi une fois. Était-ce la poupée gonflable de « Y a-t-il un pilote dans l’avion » que nous acclamions ?

    Et cet atterrissage-là, il méritait des applaudissements, ou le film est truqué ? Ou alors, serait-ce une démo ? le pilote aurait détaché volontairement une aile ?

  17. Quad (17 septembre 2013 à 10:18)
    Probablement truqué, bien que théoriquement possible avec un moteur très puissant et un empennage surdimensionné.
    Mais on peut toujours applaudir le truquage !

  18. Quad,… « Atterrissages automatiques, Impat ??? »…
    Oui, c’est d’un usage courant et même obligatoire en cas de visibilité nulle (sauf à l’entraînement).

  19. Souris donc

    Vous vous dirigez plein sud
    Vous perdez de l’altitude
    Vers le triangle des Bermudes

  20. Souris donc

    Même nos premières fois plus prosaïques sur le plancher des vaches empruntent leurs métaphores à l’aviation.
    Je ne touche plus terre, je suis sur un petit nuage, je plane.
    Dans la modeste voiture d’occasion de nos premières économies après le permis de conduire.
    Le vol au-dessus d’un nid de coucous d’Impat avec ses ailes de géant est plus grandiose que notre vol, fut-il plané, c’est vrai.


  21. Où vous recevez un Scud,
    et le coup vous semble un peu rude.

  22. Souris,
    Vos turpitudes,
    de même que votre bravitude
    développent en moi une sollicitude
    qui ne peut atteindre votre rectitude.

    🙂

  23. Souris donc

    Ah la bravitude, Patrick…
    Je vais braver l’aversion d’Impat pour les vidéos, je ne résiste pas à celle-ci, succulente, on y voit Desproges en choriste.
    Desproges..; Se serait-il laisser brider et formater par le politiquement correct à l’instar des lugubres « humoristes » du service public, les Nicolas Bedos et autres Sophie Aram ?

  24. Vous êtes pardonnée, Souris Donc, grâce à Desproges et plus encore grâce à la vision de ce Cabriolet Traction AV , une des toutes premières versions…

  25. Desvosges

    1er Test

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