Beyrouth peut-elle redevenir Paris ? 2/3

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Beyrouth peut-elle redevenir Paris ?   2/3  

Libérée de la domination syrienne, la capitale du Liban pourrait retrouver son éclat. Été 2013.

 La moitié chrétienne de Beyrouth a moins souffert de la guerre que la moitié sunnite ; de ce fait elle a conservé une allure plus française. Sa culture est également plus française, nombre de Libanais chrétiens ressentant une plus grande parenté culturelle, politique, religieuse, avec la France et la langue française. La partie occidentale est culturellement plus arabe, et présente aussi une architecture plus fade car de nombreux immeubles y furent détruits par la guerre. Bien que les sunnites y soient plus libéraux et cosmopolites que la plupart des sunnites ailleurs, leurs culture, religion, langue, obédience sont en général en accord avec celles de leurs voisins plus conservateurs du Proche Orient.

Pourtant, l’Est et l’Ouest de Beyrouth paraissent presque identiques si vous les comparez aux faubourgs du sud. Collectivement connus sous le nom de dahiyeh (faubourg en arabe) ils forment de facto la capitale du Hezbollah. C’est pour le gouvernement central une zone de non-droit. Le Hezbollah procure la sécurité, l’école, l’hôpital, et tous les services publics. Parcourez les rues, vous verrez les drapeaux du Hezbollah et de l’Iran, rarement celui du Liban. Le dahiyeh parait, et se sent, comme un satellite délabré de l’Iran, même si vous pouvez y aller à pied en une heure depuis le centre de Beyrouth. Autrefois connue comme « ceinture de misère », cette zone est demueurée un bidonville. La plupart des immeubles sont constitués de tours de 12 étages édifiées sans permis ni souci d’esthétique, et certainement pas d’esthétique française. Il existe des quartiers à Beyrouth-Est où si vous cherchez bien vous pouvez vous croire en France, mais dans le dahiyeh, jamais.

Quand un conflit armé éclate, les points chauds sont sur la ligne de démarcation entre les trois zones de Beyrouth. Un de ces points chauds, à 800 mètres du centre le long de la ligne verte, se trouve ce qu’on nomme la Maison Jaune, ou ce qu’il en reste. Cette suite d’appartements et de boutiques était un quartier chic parmi les plus beaux de Beyrouth avant la guerre civile. C’est maintenant un squelette ,criblé de balles. Néanmoins il est en cours de rénovation après des décennies de ruines, la façade massacrée sera enchâssée dans des parois de verre et seul l’intérieur sera restauré. Le bâtiment deviendra un musée de la guerre, sa carcasse préservée au titre d’un rappel permanent de ce qui est une des pires catastrophes que la race humaine peut s’infliger : la guerre civile.

Le centre de la ville est également en cours de restauration. Presque tous les quartiers ont été reconstruits. Les immeubles de pierre qui mêlent délicieusement les styles parisien et ottoman sont reconstruits avec amour. Mais cela semble aseptisé et faux, comme si la construction avait eu lieu hier en imitation du Beyrouth ancien. Ce n’est pas le cas : la ville avait simplement subi de tels dommages pendant la guerre civile que les immeubles anciens devaient être complètement refaits. Ces immeubles sont sans défaut, de sorte qu’ils semblent irréels comparés au reste de la ville chaotique et informe comme le sont la plupart des cités du Proche Orient méditerranéen. Le centre de Beyrouth semble plus authentique que les plus authentiques quartiers de Paris. Vous vous croyez dans un Disneyland du Levant.

Et puis il y a une large zone, en bordure nord-ouest de centre, qui fut entièrement rasée par la guerre. On l’a reconstruite comme une sorte de Souks de Beyrouth–une galerie à l’air libre avec l’idée du traditionnel style rappelant les bazars moyen orientaux. Les boutiques tendent à y être trop chères non seulement pour bien des Libanais mais aussi pour des Américans moyens comme moi. Elles grouillent de riches Arabes du Golfe en vacances. L’ensemble parait certainement plus attrayant que le terrain vague qu’il remplace, mais la plupart des Beyrouthiens s’y sentent frustrés. Et la moitié des commerçants du centre y ont été attirés : l’économie de Beyrouth ne peut supporter que de nombreux restaurants et boutiques de haut niveau. C’est le lot d’une reconstruction trop rapide.

Tel est le cas, en fait, de la plus grande partie de la ville., au nom du progrès d’après-guerre : nombre des plus beaux immeubles, et même des rues entières, sont démolis et remplacés par des tours. Certaines d’entre elles, comme celles du front de mer, font montre de grand standing. D’autres sont des blocs standard, sortes de cages verticales qui succèdent à queques unes des plus belles perspectives du Proche Orient. « La construction au Liban a atteint un stade alarmant, où la plus grande part de la mémoire architecturale d’une ville comme Beyrouth est effacée » déclare Michael Young, « éditorialiste d’opinion au Daily Star de Beyrouth. Là où nous avions une relativement charmante cité méditerranéenne, nous avons de plus en plus une cité de tours impersonnelles, de valeur architecturale douteuse. Un diplômé de l’université américaine de Beyrouth ajoute que la ville est en train de détruire des ruines vieilles de plus de 2000 ans pour bâtir des structures qui probablement deviendront inhabitables en un an parce que la situation politique pourrait empirer dramatiquement. Il veut dire par là, naturellement, que ces nouveaux immeubles pourraient être détruits par la guerre.

Beyrouth ressemble parfois à ce que vous pourriez obtenir en mettant Paris, Miami, et Bagdad dans un mixer et en appuyant sur « purée ». Des gratte-ciel aux vitres scintillantes s’élèvent au-dessus de villas au style français côtoyant des murs criblés de balles et des tours de béton. Des entrepreneurs branchés installent des boutiques luxueuses à côté d’un écroulement de ruines récentes. Un salon d’exposition Ferrari fait face dans la rue à un parking qui n’était récemment qu’un terrain vague. La fabuleuse gastronomie de Beyrouth ne disparaîtra jamais, non plus que ses rues de commerce chic, de cafés, de boîtes de nuit, et de bars. Mais l’anglais a éclipsé le français comme seconde langue la plus parlée. Aucune construction nouvelle ne semble si peu que ce soit française.

Le centre de Beyrouth présente un réel point d’attraction : les voitures sont interdites dans la majeure partie, un règlement qui procure un îlot d’air pur dans un océan de bruit et de danger. Le reste de la ville est un cauchemar pour piétons. Les rues sont si étroites que les voitures sont souvent garées sur le trottoir, obligeant à marcher dans des rues transformées en fleuves d’acier par les pires conducteurs au monde, excepté l’Albanie. Les panneaux « stop » sont considérés comme des suggestions ; les quelques feux tricolores ne sont respectés que par très forte circulation, et même dans ce cas les conducteurs ne cessent de brûler les feux rouges. Actuellement, pour la première fois de son histoire, la ville installe des parcmètres. Des parcmètres à Beyrouth ! C’est aussi incongru qu’un bar «topless » en Arabie Saoudite ! Personne ne les prend au sérieux. J’ai parcouru récemment une rue où toutes les voitures parquées, toutes, avaient un PV glissé sous leur essuie-glace.

Néanmoins Beyrouth est de loin la plus cosmopolite, libérale, et même occidentale des villes arabes. Jusqu’à un certain point vous pouvez expliquer cela par l’influence culturelle des Chrétiens libanais et de la France impériale. Cependant la moitié sunnite de la ville  n’est pas moins développée culturellement que la moitié chrétienne. Les galeries d’art, les magasins étonnants, les festivals de cinéma et de musique, et même les bars gays–impensable à Bagdad ou au Caire– prolifèrent des deux côtés.

Une raison à cela est que Beyrouth n’est pas très religieuse. Difficile de dire quelle proportion de Beyrouthois croient en Dieu et prennent la religion avec sérieux, mais les bars et les cercles sont à coup sûr plus remplis que les églises et les mosquées. Quand les Libanais s’identifient comme chrétiens, sunnites, chiites ou druzes, ils ne vous parlent pas de ce en quoi ils croient ; ils vous parlent de la communauté à laquelle ils appartiennent. Les religions à l’Est de la Méditerranée fonctionnent comme elles fonctionnent en Irlande du Nord et dans l’ancienne Yougoslavie. Chaque communauté a sa propre histoire, sa propre culture, ses propres aspirations et craintes, et sa propre constellation d’alliés et d’ennemis. Les Beyrouthois ne peuvent se débarrasser de tout ce bagage simplement en choisissant la sécularisation. Pendant les conflits armés, vous pouvez être tué à cause de ce qui est écrit sur votre carte d’identité à côté du mot « religion ». Ainsi vous ne pouvez trouver la sécurité qu’à l’intérieur des confins de votre communauté.

Michael J. Totten est un contributeur de  City Journal. Il est auteur de quatre livres,  y compris « The Road to Fatima Gate ».

Traduction pour Antidoxe : Impat.

 

 

15 Commentaires

  1. roturier

    « Néanmoins Beyrouth est de loin la plus cosmopolite, libérale, et même occidentale des villes arabes ».

    C’est oublier Marseille.

  2. roturier

    « Quand les Libanais s’identifient comme chrétiens, sunnites, chiites ou druzes, ils ne vous parlent pas de ce en quoi ils croient ; ils vous parlent de la communauté à laquelle ils appartiennent. »

    On dirait un écho à mon 3/10 19 :04 au chapitre 1/3
    http://antidoxe.eu/2013/10/03/beyrouth-peut-elle-redevenir-paris-13/ :

    « Et ne croyez pas avec vos yeux de Français de souche qu’il s’agit de « religions » au sein du même « peuple » comme les catho et les protestants en France.
    Ils ont bel et bien des sentiments d’appartenance ethnique exacerbés qui dépassent, de loin, le pur « religieux » comme nous avons l’habitude de le définir sous nos latitudes. »

    On n’a peut-être pas fini de trouver des échos.

  3. Roturier (11h19)….sauf que Marseille n’est pas libérale. 🙂

  4. Souris donc

    Quand on parle du Liban (et de tous les confettis de la poudrière du Moyen-Orient), j’ai une chute brutale de QI. La description idyllique qu’en faisait un familier qui y avait fait un chantier de fouilles bénévole me convenait : le Liban = la Suisse. Il ne peut rien arriver à la Suisse.
    On a vu.

    Au fin fond de l’Amérique latine, j’ai assisté à une discussion où le ton est monté, et où, effarée, j’ai vu un gros coopérant français, prétentieux comme ils sont, s’en prendre physiquement à un chétif entrepreneur de TP libanais (qu’on appelle Turcs là-bas, ce qui ajoute à la confusion) fascinant par son français un peu précieux. Et sans que les autres convives n’interviennent. Je me suis levée, ça a jeté un froid. Je me raconte que j’ai peut-être sauvé la vie au Turc. Je ne comprenais rien sinon que le Liban échauffe les passions et qu’on peut se taper dessus à 9000 km de distance.

    Je vais lire attentivement ces 3 papiers sur Beyrouth.

  5. Aucune chute de QI, Rongeuse. La preuve.

    Lisez donc les papiers (il en reste un à publier).
    Ma modestie légendaire vous recommande surtout les commentaires.

  6. … « un gros coopérant français, prétentieux comme ils sont, s’en prendre physiquement à un chétif entrepreneur de TP libanais »…
    Plutôt que le Liban, ce me semble être la conduite de cet homme qui a « échauffé les passions » ! Les gros cons de ce genre sont toujours capables de s’en prendre physiquement à leur interlocuteur… lorsque ce dernier est chétif…

  7. Bah ouai ma bonne dame.
    Mais comme ça, il n’y en a pas ici.
    N’est-ce pas?

  8. Lisa

    Quels sont les règles économiques en islam ?

  9. Lisa, je ne connais pas « les règles économiques en terre d’Islam », mais au Liban elles sont plus libérales qu’en France (laquelle il est vrai ne constitue pas une référence en la matière…).

  10. De rien, Lisa. Il est par exemple plus facile et plus rapide de créer une entreprise au Liban qu’en France. Et pas de 35 heures !

  11. Hors sujet mais symptomatique d’Internet de nos jours.
    J’en connais qui seraient ravis par cette séquence:

    Attribuée par certaines officines qui sévissent sur le web au « slammeur » (et non rappeur) « Grand Corps Malade ».
    Apparemment à tort; sauf erreur il n’a jamais prononcé ça. D’ailleurs on ne dirait pas sa voix.
    Les signataires dits « Résistance Républicaine » donnent une adresse à Paris qui semble fausse; ni tél ni mail.

  12. Lisa, de plus on peut ouvrir un magasin le dimanche à Beyrouth sans problème…:-)

  13. Dimanche? Certes.
    Mais pas toujours Ramadan…

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