Semelles de vent, semelles de plomb

 svsp6

Qu’y a-t-il de commun entre De Gaulle, Jeanne d’Arc, Helmut Kohl, Jean Monnet… ?

Ils sont tous hors du commun, justement. Oui, mais pourquoi, en quoi ? Qu’y a-t-il de commun qui n’appartienne qu’à eux et quelques rares autres?

Ces personnages ont eu, tous, le culot d’imaginer quelque chose de grand mais d’inimaginable, d’impossible. De rêver à l’impossible, et puis…de le réaliser.

De Gaulle, 18 juin 1940. Entreprendre, tout seul, sans soutien ou presque, sans argent ou presque, sans territoire, de fonder une France nouvelle contre les autorités légales du Pays. Simplement parce qu’il y voyait le chemin de l’honneur, et que malgré toutes les apparences, malgré tous les raisonnements, malgré tous les froids calculs des gens raisonnables aveuglés par la réalité du moment, il voyait que ce chemin n’était pas une impasse. Ne l’était pas forcément…Et qui avait cette audace incroyable ? Un militaire, un officier général, quelqu’un dont toute la formation le conduisait à rester du côté de l’obéissance. Quelle « tempête sous un crâne » a dû agiter ses pensées pendant ces heures épouvantables de juin 40 ! Quelle tentation de suivre, comme tout le monde, la voie rationnelle, prudente, celle du renoncement sans risque pour lui-même. La voie des responsables sérieux, ceux qui ne sont ni des ingénus ni des rêveurs mais qui, au contraire, s’accrochent à la réalité des faits. Ceux qui peinent à imaginer que les faits ne vivent qu’un moment si on sait les évaluer pour ce qu’ils valent dans la profondeur.

Lui, de Gaulle, a su peser la réalité dans sa globalité, c’est-à-dire non seulement dans son apparence immédiate, désastreuse en l’occurrence, mais aussi dans ses conséquences à terme. Il a su voir, d’une part la probabilité de l’écrasement futur de l’Allemagne nazie (… « la France a perdu une bataille, elle n’a pas perdu la guerre »…),  d’autre part le risque pour la France, lors de ce futur, de ne pas figurer parmi les vainqueurs. Ce que tout le monde en France et ailleurs a pris en 1940 pour un acte insensé de rêveur utopique, était en fait un acte certes risqué, mais réfléchi. Cette réflexion en 40 était au niveau d’un de Gaulle, mais hélas échappait à celui d’une majorité de Français. Pourtant, le visionnaire avait raison contre le réaliste.

Jeanne d’Arc. Une jeune fille de 19 ans se lève et entreprend de « bouter l’Anglois hors de France ». Comme ils ont dû se gausser, les gens sérieux, les sages, les froids raisonneurs! Dans un monde de soldats en armure et de bergères en jupon de laine, Jeanne se bat. Sûre de sa force de conviction,  elle parvient à réunir tout ce qui lui manque, des hommes, des armes, des chefs. Elle court, elle galope de plaines en vaux, elle franchit les rivières, rien ne l’arrête. Était-ce raisonnable ? Aucun ennemi, aucun sarcasme, ne l’arrête. Elle mourra, mais d’abord elle vaincra.

Le chancelier Kohl.  Qui, de 1945 à 1989, aurait parié sur la réunification avant longtemps de l’Allemagne coupée en deux depuis un demi siècle ? Non seulement personne n’osait l’imaginer, mais lorsque après la chute du mur de Berlin la chose est devenue imaginable, beaucoup ont freiné des quatre fers. Parmi ces derniers, hélas, François Mitterrand. Helmut Kohl a eu cette audace, et malgré l’opposition des alliés de la dernière guerre, France et Angleterre, il a mis en œuvre à grande vitesse un plan de fusion de la RDA au sein de la RFA, l’ensemble formant l’Allemagne réunifiée.

Mieux encore, il eut le culot d’intégrer l’Est à l’Ouest avec leurs Ostmark acceptés à parité égale avec le Deutschemark, lequel sur le marché libre s’échangeait contre 5 Ostmark ! Le risque monétaire était considérable, de quoi menacer fortement l’économie du nouveau pays. Mais le geste politique était immense, afin de ressouder au plus vite les deux membres du même corps. De fait, après une période pénible d’adaptation et un chômage conséquent, le Deutschemark retrouvait sa santé brillante en quelques années.

Pari de grand homme. Pari gagné.

Jean Monnet. 1945, la plus terrible guerre de l’Histoire de France vient de se terminer, terrible davantage par son impact moral que par le nombre de ses victimes. La France est dans le camp des vainqueurs, mais seule devant l’Allemagne 5 ans plus tôt elle avait subi une cuisante défaite. L’Allemagne est à terre, presque rayée de la carte pour un temps que personne n’imagine très court. De part et d’autre, les souffrances sont immenses, les rancœurs occupent les cœurs, les désirs de vengeance polluent les esprits. Jamais une guerre n’avait à ce point éloigné mentalement les deux peuples.

Eh bien que vont faire de Gaulle, Adenauer, Gaspieri, Schuman ? Ils vont avoir l’intelligence d’utiliser cet état désespéré, ce besoin irrépressible d’en finir, pour mettre en œuvre une union insensée, impossible, inimaginable. De deux ennemis farouches mais meurtris, faire deux amis. Non pas deux alliés, non. Une alliance vit parfois ce que vivent les roses…Non, deux amis, deux alter ego, deux membres inséparables d’une même famille.

Ils vont réussir, progressivement, à construire cette entente franco-allemande qui appartient aujourd’hui à notre vie quotidienne, nous semble évidente, et conduira à l’Union Européenne.

Mais avant que ces hommes politiques, hommes d’action géniaux, ne construisent l’édifice, il y a avait eu quelqu’un qui l’avait imaginée, cette chose inimaginable. Ce quelqu’un est à l’origine intellectuelle du miracle, il l’a inventé, créé de toute pièce. C’est lui, Jean Monnet, qui a élaboré le projet de mise en commun du charbon et de l’acier, industries de base qu’il fallait à l’époque maîtriser pour songer à la guerre. Ces industries devenant un bien commun, la guerre devenait impossible. Par la suite tout s’enchaînait. Monnet avait proposé son projet à Schuman, et ce dernier invitait solennellement le 9 mai 1950 …« tous les pays intéressés à poser  les premières bases concrètes d’une fédération européenne »…

La future Union était née. Jean Monnet avait osé sortir des sentiers battus, pour mettre ses pas dans un chemin inexploré. Il avait osé imaginer, et entreprendre de réaliser, l’impossible.

Les personnages cités plus haut sont des êtres illustres qui ont marqué leur temps. Bien d’autres, dont « les petits, les obscurs, les sans-grades » nous entourent sans nous laisser les voir, ou si nous les voyons n’attirent que nos moqueries. Pourtant ce sont eux, ces ingénus rêveurs, eux qui face à tous les esprits forts, les raisonnables aux semelles de plomb, font bouger les choses en décollant du sol sur leurs semelles de vent, comme aimait dire Verlaine. Des semelles de vent sous des souliers de fer.

Chaque fois qu’un morceau de monde a décollé, ce fut parce que quelques hommes, quelques femmes, à la fois visionnaires et volontaires, imaginèrent l’impossible et se firent traiter de rêveurs.

C’est grâce à ces hommes, grâce à ces femmes, que l’Histoire ne s’arrêtera jamais.

 

 

 

 

34 Commentaires

  1. Mets ton habit scaphandrier,
    Et dans le cerveau de ma Belle
    Tu vas descendre qu’y vois-tu ?
    Il est descendu, descendu,
    Et dans les profondeurs du vide
    Le scaphandrier s’est perdu
    Le Scaphandrier : Henri Salvador

  2. Je viens de terminer un article du Figaro de ce matin ; le titre : « la folle semaine qui a ébranlé le president (avec une minuscule ) » ;le resumè : « récit d’une séquence calamiteuse où tout s’est deréglè au sommet de l’Etat et dans la majoritè « …vous dire ce que j’ai ressenti à la lecture de cet article me met de nouveau les larmes aux yeux et des picotements dans la gorge ..c est ÇA MA FRANCE? ces dysfonctionnements indignes c est tout ce qu’ elle mérite aujourd’hui ?…et puis je vous lis ,Impat ….merci de nous dire que sous des souliers de plomb existent parfois des semelles légères Et que tout pourra changer un jour … Impat ,vous avez ensoleillé mon après-midi..

  3. QuadPater

    Un joli texte, plein d’espoir… Merci Impat !

  4. Souris donc

    Le versant sombre de « l’imagination au pouvoir » est l’ubu. L’utopie meurtrière. Les Hitler et Staline, Mao et Pol Pot, Chavez et Kim-Jong-Eux. Ils ont pensé autrement, on les a vénéré comme des hommes providentiels (et le récacitrant, au goulag).
    Quand une bouse socialiste se réclame de l’utopie (Ségolène), on peu craindre le pire. Toute cette sémantique du changement, réenchanter, faire bouger les choses, lutter contre les préjugés….

  5. C’est toute la différence, Souris, entre des éclairés et des illuminés.
    Il ne s’agit pas de penser autrement, il s’agit d’être capable d’imaginer ce qui ne saute pas aux yeux, et d’oser entreprendre ce qui est souhaitable mais que les gens raisonnables jugent impossible.

  6. … « vous avez ensoleillé mon après-midi.. »…
    Nonette, votre affirmation suffit à ensoleiller le mien !

  7. Super, loaseaubleu 12 :22. Excellent, Souris 17 :09.
    Vous mettez un peu de plomb dans ce vent grandiloquent.

    J’adore surtout le roulement de tambour final : « C’est grâce à ces hommes, grâce à ces femmes, que l’Histoire ne s’arrêtera jamais ».
    Car, sans eux, elle s’arrêtera ?

    A mon tour de citer Shakespeare : « L’Histoire humaine est un récit raconté par un idiot, plein de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien ».

  8. Merci pour votre article, Impat, touchant et encourageant.
    Il faut cela dans un pays comme le nôtre, « gouverné » par des Hollande, Ayrault, Peillon, Taubira, Belkacem, Touraine et consorts qui s’appliquent à couler la France.

  9. Bien sévère ,Roturier …
    Pour Patrick dont je partage le commentaire et pour citer â mon tour Shakespeare
    « Qu’on n’écoute plus ces ennemis jongleurs
    Qui nous ont enroulés dans le double sens
    Qui ont mis le mot de promesses à notre oreille
    Et le brisent,â notre espoir »

    Macbeth acte v scène 8

  10. Impat, j’aime tellement l’Europe que j’aimerais qu’il y en ait vingt-sept ! L’Albanie aujourd’hui, la Turquie demain… Le prochaine fois que l’on me demandera mon avis… Mais, pour ce que cela compte notre avis…

  11. hathorique

    Merci Impat pour cet éclairage sur ces hommes courageux et clairvoyants qui a un moment de leurs viee ont su renoncer à la rancoeur à la haine et à la vengeance pour essayer de bâtir un monde qu’ils pensaient, qu’ils espérait surtout meilleur au sortir de l’apocalypse qu’a été la guerre.
    ils ont été visionnaires, dommage que leurs successeurs n’ aient été que des usufruitiers sans ambition et sans envergure.

    Et aussi pour Jeanne d’Arc dont la vie toute entière, dans l’esprit des temps qui étaient les siens, fut exemplaire de vaillance et de fidélité à sa foi, à son roi et et son royaume, qui n’était pas encore une patrie.

  12. roturier

    Sévère, dites-vous, Nonette 26/10 21 :28.

    Sauf que nous sommes en présence de la trop classique aspiration puérile à l’utopique Homme Providentiel ; au papa imaginaire, plus valeureux que Zorro, qui viendra à notre rescousse.

    Que je vous dise ? Je n’en veux pas. Je ne vous ferai pas l’affront d’en citer les précédents cataclysmiques.

    TOUS les exemples cités doivent leur « gloire » à la guerre. Pour l’avoir fait et/ou pour s’en être sortis. Sans elle ils seraient restés anonymes.
    Nous n’en avons pas. Enfin…je me comprends ; à toutes fins utiles et pour l’instant.

    Faute de guerre je m’accommode bien des politiciens grisâtres au costume étriqué ; inévitables produits dérivés de la plus longue paix que l’Europe n’ait jamais connue. Barroso plutôt que Monnet. Hollande plutôt que le Général. Même lui.

  13. roturier

    Pour la pucelle, je vous fais grâce du bistouri iconoclaste.
    Nul doute que vous savez le manier à l’occasion.

  14. roturier

    Hors sujet total:

  15. Pour les semelles légères :
     » Mais un jour dans notre vie, le Printemps refleurira
    Libre alors Ô ma Patrie je dirai tu es à moi
    Ô terre enfin libre où pourrons revivre
    Aimer, aimer.
    Dernière strophe du Chant des déportés .

    Je ne crois pas aux points Godwin qui ne sont qu’un négationnisme subliminal

  16. roturier

    Rarement vu une telle confirmation de l’existence des points Godwin.

  17. Je ne savais pas ce qu’étaient les »points Godwin »merci à vous deux et …â Wikipedia
    Roturier , sévère et pessimiste en plus!!! La guerre ou la gouvernance triste et médiocre actuelle ? Sans espoirs,sans ambition …â pleurer !!

  18. Les points Goodwin ne sont qu’un moyen d’ imposer l’autocensure.
    Avec moi ça ne marche pas.

  19. PS
    Je n’étais pas obligé d’indiquer les source. Preuve que je me tamponne le coquillart du terrorisme de ce Goodwin.

  20. roturier

    Sans illusions surtout.

  21. rackam

    Pas assez de femmes dans votre Pantheon, impat, gare!

  22. roturier

    Et celle qu’il y’a est pucelle pour l’éternité!

  23. Jeanne d’Arc au Panthéon ? Vous ne confondez pas avec Ségolène Royal ?

  24. roturier

    Excellent. Moi aussi, je verrais bien la Ségo au Panthéo.
    IMMEDIATEMENT.

  25. faudra passer sur le corps de lla nouvelle compagne

  26. roturier

    Lui passer sur le corps? J’ai connu pires épreuves.

  27. Le sens de ce billet semble avoir échappé à quelques commentateurs, sans doute à cause d’une rédaction imprécise. Le texte n’est pas écrit « à la gloire des grands hommes », il ne cite quatre de ces derniers que pour en arriver à tous ceux, même « petits, obscurs, sans-grades » qui en dépit des moqueries des gens sérieux savent oser l’inimaginable et « font bouger les choses » en sortant du raisonnable.

  28. roturier

    Et c’est moi qu’on traite de cynique !

  29. Patrick

    Rackam, votre lien est beaucoup trop long ! Avec celui ci-après, vous auriez obtenu l’image que vous voulez montrer, et pas tout le reste. http://static1.purepeople.com/articles/3/51/79/3/@/379044-les-fameux-personnages-des-schtroumpfs-637×0-1.jpg

  30. Souris donc

    la trop classique aspiration puérile à l’utopique Homme Providentiel

    La puérilité de l’homme providentiel. Certes, mais la puérilité des humanistes égalitaristes aussi. Si vous voulez en lire une critique jubilatoire autant qu’incisive, c’est François Marchand dans son « Cycle mortel ». Un exploit : il arrive à recycler (sic) toute la novlangue dans son policier parodique. Selon lui, les bobos sont d’éternels enfants parce qu’ils n’ont plus aucun rite de passage (fumer est mal, le service militaire est aboli), d’où leur goût régressif pour les roulettes (vélib, skate, rollers). Des siècles plus tard, on découvre leurs squelettes à côté de quantité de roues de toute taille. Les conclusions des anthropologues sur l’homo parisiensis sont hilarantes.

  31. Souris donc

    De rêver à l’impossible, et puis…de le réaliser.
    …Chaque fois qu’un morceau de monde a décollé, ce fut parce que quelques hommes, quelques femmes, à la fois visionnaires et volontaires, imaginèrent l’impossible et se firent traiter de rêveurs.

    Soyez réalistes, demandez l’impossible ? Mai 68

    Le penser différemment dont je parlais plus haut était une allusion au spot de Apple « Think different »
    Ils trouvent le moyen de commencer par Einstein. L’absence d’apriori, détournement de la pensée scientifique en slogan de campagne publicitaire.
    Notion devenue totalitaire, car revendiquée par tous ceux qui ont quelque chose à fourguer.
    La police de la pensée, renforcée par les lois antiphobiques, s’en sert amplement.
    Sous l’appellation Lutte contre les préjugés.
    Au nom de quoi on nous fourgue de force le gender, l’immigrationnisme, la mondialisation, la grande indifférenciation. Sans compter le bonheur pour tous par la festivité planifiée (Paris-Plage, les Nuits Blanches, la Fête de la Musique, le Vélib, la Fête des voisins, le Friday Night Fever du Roller…)
    Et le mangibougisme qui a déteint sur toute une kyrielle de slogans. Chaque fois qu’une « marche » est organisée, dans le cadre des Journées de ceci cela, les moutons bêlent « Bouge ton Parkinson ! » « Bouge ta Planète ! » « Bouge ta Ville ! »(le plus recommandable, car barbecue géant à la fin).

  32. Ouais Souris, sauf que tous les impossibles que vous nous citez-là ne sont que des petits possibles bien faciles et bien médiocres. On est à un milliard de lieues du thème évoqué dans l’article.

  33. roturier

    Merci Souris hier 16:32 pour le recommandation de François Marchand dans son « Cycle mortel ». (Répondant à mon 27/10 01:12).
    L’absence de rite de passage, dites-vous.
    Pas de Bar-Mitzvah, en somme.
    Pardon… je sors.

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