Éclats de vert

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Le livre que publie sous ce titre Simonne Pouey-Mounou mérite d’être remarqué. Le titre est expressif : il dit de la Vie, l’irrépressible éclatement, l’irrépressible viridité. On y découvrira toute une documentation, minutieuse et passionnante sur l’émergence progressive à partir des années 70 de cette conscience aux éclats, qu’est la conscience écologiste. Car avant d’être fédérée, de devenir mouvement, voire parti, elle est cela, une conscience qui naît, des étincelles qui s’allument ça et là, qui vont se rejoindre, chez quelques attentifs, qu’on va d’abord prendre pour des farfelus, des illuminés, en tout cas des marginaux. Or l’Histoire nous l’apprend, ce qui vient des marges, bientôt occupe le centre, Les intuitions des contours finissent par être incontournables. Qui eût cru à l’époque qu’il y aurait un jour un ministère de l’écologie ?

Louis Pouey-Mounou est donc un de ces éveillés, un de ces précurseurs fraternels, qui vont bientôt se rencontrer, se reconnaître, se découvrir les uns aux autres des transcendances dont ils finissent à peine de dégauchir les signes. Cette émergence est spontanée et diffuse, elle n’émane pas de théoriciens, de philosophes, d’idéologues, mais de gens qui découvrent soudain au cœur de leur métier d’hommes, -du métier de vivre-, un contradicteur avec lequel ils vont entrer en débat. Louis est architecte, passionné d’urbanisme. Cette passion de Louis le lie à des usagers et à des riverains. Pas étonnant donc qu’il soit tôt confronté au danger de l’hydre financière, pour qui ni la valeur usagère, ni la valeur riveraine ne vont plus compter. Or pour Louis, pour d’autres avec lui ces valeurs que le négoce tend à nier sont non négociables. Donc il s’insurge, il s’indigne.

Le combat de Louis va bousculer sa vie. Il ne se bat pas pour des idées, mais pour un juste usage du monde. L’écologie qui est sienne est d’emblée une écologie humaine, et en cela il est d’un modernisme qui quarante ans après peut nous intéresser au plus haut point. Il ne s’agit pas d’abord des phoques du Groenland, mais ici et maintenant de l’homme de la rue. ôtez aux rues de la ville leur poésie, leurs éclats de vert, c’est une part infiniment précieuse de l’humain qui risque d’être déchirée. Que le Bâti d’une ville demeure en harmonie avec le Bâti de chacun des êtres qui l’habitent, tel est le pari que Louis veut avec d’autres gagner. Nous rencontrerons par le menu, dans le livre que lui consacre son épouse, l’histoire de ces luttes particulières, et des gens qui juste après les trente glorieuses s’y enrôlèrent, eux qui furent véritable levain dans la pâte de notre société, mais souvent ne cherchèrent pas à se mettre en avant. Peu à peu cependant naîtront des tribunes, des journaux, des professions de foi. Longtemps le mouvement demeure exclusivement associatif. Puis il tentera de se politiser sans échapper aux contradictions internes de ce choix. L’originalité demeure cette conscience aux éclats, citoyenne, généreuse, née d’une pratique, ayant une résistance presque naturelle à l’idée de bannière, d’enrôlement. La création d’un parti est un compromis stratégique et il ne fait pas l’unanimité.

On devine alors que Simonne qui écrit dans l’ombre de Louis, dans l’intention déclarée de rendre hommage à l’œuvre de son époux, nous ait aussi livré, indétachable d’elle, des fragments de sa vie. Ce livre est une Vita Ludvica : comment cela s’insinue dans la vie d’un homme, un homme doté d’une histoire personnelle, d’un terroir, d’un caractère, comment cet époux, ce père de deux gamines va peu à peu renoncer à ce métier d’architecte qu’il aime pour s’engager là où une impérieuse nécessité l’appelle. Oui pour que chacun et non pas lui seulement puisse demeurer le poète de sa propre vie, il convient de refuser les radiales qui déchirent le tissu urbain, de refuser les cages à lapins, de refuser l’extinction des roses et des jardins, des fontaines et des blessures qu’on y lave. Et ce combat désormais va prendre toute sa vie. L’acquiescement éclaire le visage. Le refus lui donne sa beauté. Et il est beau que Simonne, l’épouse rende hommage à cette beauté.

J’en viens à cette part qui échappe à toute œuvre, – car le livre de Simonne , je me permets de lui donner aussi ce nom d’œuvre, – cette part  que moi du moins je lui reconnais, et qui secrètement, mais sans doute parce que je suis femme, même si c’est de la génération suivante, emporte ma préférence. Parlant donc de l’émergence dans les années 70 de la conscience écologiste, et des combats qui ont suivi, parlant par rebond de la vie de Louis l’un de ceux qui les mena, il se trouve que comme par mégarde Simonne en arrive à parler d’elle-même, et nous sommes enchantés de ces essais comme fortuits, qui nous donnent non seulement une sensibilité si riche, mais aussi une plume pour en rendre compte de façon moins journalistique que littéraire. Car l’épouse de l’architecte est agrégée de lettres classiques. Et toute discrète qu’elle soit, cela finit par se savoir. Nul n’échappe à ses émotions, nul n’échappe à ses talents, or parce qu’elle n’y songe même pas, et que cette part n’est là que par accident, cette part en sourdine a la grâce de l’inespéré. Elle est magnifique. Nous y devinons une femme dotée d’une résistance et d’un humour à toute épreuve, une femme dont la modestie est souveraine, et qui cependant ne renonce jamais à être aussi elle-même, à exercer un métier qui non seulement pendant de longues années va être le seul à permettre de faire vivre la petite famille, mais qui va demeurer tout au long de ces mêmes années un métier d’engagement et de passion. Car à des générations d’élèves du lycée de Sceaux Simonne transmet une culture, une rigueur, un enthousiasme, une extraordinaire ouverture à l’âme éternelle du monde. Et pourtant c’est dans l’effacement que Simonne invente jour après jour sa façon de resplendir. Elle va supporter les quarante fatigues de toute jeune maman qui travaille, les absences répétées de Louis, le budget toujours étroit des siens, la tenue d’une grande maison aussi séduisante qu’abracadabrante. Mais en plus après avoir couché ses deux petites, après avoir corrigé ses thèmes grecs et ses dissertations, après avoir emmené au théâtre ses élèves, nous la retrouvons encore à distribuer des tracts sur les marchés, et à coller des affiches pour soutenir les actions de son Louis. De cette vie toute ceinturée de mille exigences, et de mille ascèses, Simonne tient à nous dire les quelques lieux et instants bénis : un espace à Gray, un mince cabanon où de loin en loin, dans une nature hospitalière, on s’en vient goûter la paix d’un bosquet d’arbres, et d’une rivière avec les petites qui jouent sur l’herbe, et les pendules sont oubliées, comme si le temps possédant  soudain disparaissait. Toute femme sera émue, me semble-t-il par cette geste en filigrane de Simonne, qui aborde aussi avec une pudeur toute grecque, et un sens de la vérité qui ne l’est pas moins, les zones de doute, de questionnement, de fragilité, de refroidissement. Tout couple n’est-il pas un jour aux prises avec tout le risque, toute la beauté ? L’écriture de ces éclats de vert est le signe que pour Simonne du moins en dépit de quelques échecs, la balance a penché du côté de la beauté.

Louis qui fut le premier instigateur de la fameuse coulée verte, finalement réalisée des années après que l’idée en fut suggérée, a vécu, a aimé, s’est indigné, a cru, s’est engagé. Dans l’ombre à ses côtés l’amoureuse en secret a tenu. Merci Simonne de nous avoir découvert un peu de cette vie aux éclats de votre famille, un peu de son économie de la joie, petit fragment d’écologie humaine. Votre rameau reste bien vert, il me semble entendre dans votre jardin de Fontenay-aux-Roses, de vos six petits enfants, les doux éclats de rire.

Éditeur : Lulu.com (2 janvier 2013)

               Disponible sur « amazon.fr »

4 Commentaires

  1. roturier

    Superbe. Viridique. Véridique.

    Il est entre autres question d’écologie ; qui, comme chacun sait, est trop importante pour être confiée aux écologistes.

    Et en creux de féminisme. Qui, comme chacun sait, est trop important pour être confié aux féministes.

  2. roturier

    Sur ce deuxième point, aussi secondaire qu’il puisse paraître:
    Les proverbes 31.10: « Heureux qui a rencontré une femme vaillante… ».

  3. … « L’écologie qui est sienne est d’emblée une écologie humaine »…
    On aimerait bien que nos écologistes politiques en prennent de la graine…

  4. Autre remarque en relisant ce beau billet :
    … « Or l’Histoire nous l’apprend, ce qui vient des marges, bientôt occupe le centre, Les intuitions des contours finissent par être incontournables »…
    On pense à la Bretagne, serait-elle annonciatrice d’un essoufflement de la politique menée en France ? Un espoir d’allègement du poids qui écrase nos concitoyens ?

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