Pourquoi la Bretagne ?

 

 cae-21-jeanfreour-annedebretagne

Patrons et ouvriers, curés et laïcards,  droite et gauche manifestant ensemble. Nous n’avons pas rêvé. Ce fut le cas à Quimper, préfecture du Finistère, ce morceau de terre qui élance l’Europe vers l’Océan. Au grand dam de ceux pour qui la lutte doit avoir lieu front contre front, classe contre classe, idéologies contre idéologies.

Comment cela a-t-il pu avoir lieu ? Pourquoi, et pourquoi là ?

La Bretagne est une exception qui parvient à se sentir profondément bretonne et terriblement française. D’autres terres ont de fortes personnalités, des traditions ancrées, des caractères uniques. Mais la Bretagne, c’est autre chose, une vibration particulière. Fruit des siècles, de l’histoire, de la géographie.

Qu’est-ce qu’un peuple ? Mille réponses existent qui laissent la moitié des répondants insatisfaits et l’autre approximative. Un peuple ne se décrète pas, les frontières ne suffisent pas à le circonscrire, la langue n’est qu’un indice, faible et commode.

Un peuple c’est ce qui a défilé samedi dernier à Quimper, qui ne se reconnaît peuple qu’en se rassemblant, divers et surpris de se constater tel.  Un peuple sent, sans pouvoir l’expliquer, que ce qui le rassemble est bien plus fort que les différences qui le composent.

Certes, il y eut des débordements, des slogans simplistes, des intérêts particuliers agglomérés alors que, parfois, contradictoires, mais ce qui a chagriné les ultras, qui groupusculaient à Carhaix ce jour-là, c’est que l’intérêt général gommait les aspérités, les rivalités, les fractures artificielles qui lacèrent un vrai peuple, sans le défigurer pourtant.

Ce qui suit pourrait, en partie, peut-être en tout, être écrit d’un autre peuple. Mais les Bretons sont dépositaires d’une histoire, d’un sol, d’un courage, de légendes et de peurs que d’autres ne cumulent pas à ce point.

Et les contradictions n’y manquent pas, comme chez un enfant rebelle et tendre,  solitaire et solidaire, fort et craintif…

Les Bretons ont envie qu’on leur fiche la paix, et peur qu’on les oublie. Leur terre est à l’écart. Parfois cela les arrange, parfois ils en frémissent. Souvent ils ont dû chercher sur les mers la survie qu’une terre pauvre ne leur garantissait pas. Pas un comptoir dans le monde où un Hoarau, un Le Bris, un Guillouzic n’a fait souche. Encore aujourd’hui, à Pondichéry, à Papeete, en Indochine, à Madagascar, les noms bretons sont portés par de placides métis en qui coule la fierté, la loyauté, le courage et le calme communément reconnus à ce peuple.

Et cette terre de batailles et de bruyère paisible, d’aventure et de rivières tranquilles, de travail et de landes impropres à toute culture, d’enclos paroissiaux et de menhirs, cette terre de légendes et de concret, cette terre est unique, pas indomptable mais insoumise. Pas rebelle mais indépendante, pas séparatiste mais différente. Et fière,  laborieuse, sans éclat souvent, sans panache jamais. Bécassine et Tabarly, Bolloré et Surcouf, du Guesclin et le Clézio,  Mohrt et Gourcuff,  sont autant de visages qui disent chacun, sans vantardise ni modestie : oui, breton, et alors ?

Alors ? Quand la possibilité de vivre là où on se sent pleinement soi-même vous est déniée, que les traités anciens sont bafoués (pas de péages en Bretagne depuis toujours), que l’appartenance à la France menace de déraciner l’essentiel, on fronde, on chouanne, on bonnet-rouge !

Quand l’État se montre faible, retors, parjure, on se lève comme un seul  homme. La Bretagne n’est qu’un seul homme : Vénètes qui battent César sur mer,  Cadoudal qui, presque seul, fait trembler Napoléon, Gourvennec qui fait plier De Gaulle…

Il y a quelque chose d’universel dans le sursaut breton de ces jours-ci : une croyance qui dépasse les clivages faciles, une unité qui disperse les clans et les partis. La conscience réveillée d’un destin commun, d’un bien commun toujours en ligne de mire, d’une quête commune d’un bonheur jamais acquis. Ce qui, en somme, fait tant défaut à de plus grands ensembles : France, Europe, Monde…

41 Commentaires

  1. Vous nous donnez l’envie, Rackam, de nous faire naturaliser Bretons. Malheureusement vous venez de recevoir un soutien empoisonné: Ségolène Royal trouve la révolte des «Bonnets rouges» «assez réconfortante»…

  2. Ils ont les bonnets ronds,
    Vive la Bretagne,
    Ils ont les bonnets ronds,
    Vive les Bretons !

    Au fait Rackam, vous portez le bonnet rouge ? ou plutôt la cape ?

  3. Patrick,
    bien des choses rapidement décrites ici s’appliquent aussi aux alsaciens…
    🙂
    Impat,
    la Bretagne est un état d’esprit, aucune démarche administrative n’en rend compte.
    Venez quand vous voulez…. avec ou sans bonnet.

  4. Lisa

    On peut donc penser que le mouvement ne va pas s’étendre à toute la France ?
    Cela a commencé un peu, cela va s’arrêter ?

  5. Rackam, un dicton dit : « Entre l’Alsace et la Bretagne, il n’y a que la France qui nous sépare ! »
    Ou encore : « Les Alsaciens et les Bretons sont faits pour s’entendre : ils sont aussi têtus les uns que les autres ».

    Plus sérieusement, j’ai visité la Bretagne dans ma jeunesse pendant une semaine, il y a bien longtemps.
    Par la suite, j’ai passé quelques semaines du côté de Naoned. Mais pour l’administration, c’est le Pays de Loire !

  6. Lisa qui veut du schproum!
    Mais toute la France est lassée de ce gouvernement d’opérette! Qui taxe sans investir les recettes là où il faut, et tergiverse à en rendre une girouette ivre-morte! Les bonnets verts ont émergé, les jaunes aussi, préparez les noirs, les gris, les mauves etc. Épargnez-nous les arc-en-ciel!

  7. Mais Rackam, il est blanc bonnet ce gouvernement. Ou bonnet blanc, ou bonnet de nuit, ou …ah je ne sais pas ce qu’il est. Il n’est rien.

  8. … « bien des choses rapidement décrites ici s’appliquent aussi aux alsaciens »…
    Oui certainement. Peut-être aussi aux Basques et aux Corses?

  9. Basques et corses ont choisi d’autres voies pour devenir ce qu’ils pensent être…
    De rares bretons, jadis aussi, mais cela s’est étiolé.
    Mais le volcan de la fureur n’est pas éteint: méfiez-vous du breton qui dort!

  10. Les Basques avaient choisi une autre voie, mais y ont officiellement renoncé. Leur cas est intéressant surtout par la langue, qui est resté vivante et est la première langue du pays. Les enfants possèdent le basque comme langue maternelle, le français vient ensuite et les rend tous bilingues. Mais une réunion de famille, par exemple, se déroule en basque. De même une entrée à l’hôpital pour le premier mot, si on répond en français on passe ensuite au français.
    Mais la langue ne représente qu’un aspect, ni nécessaire ni suffisant, du sentiment national d’un pays ou d’une région.

  11. Marie

    la fin de l’entretien est inquiétant.

  12. Rackam,… « le volcan de la fureur n’est pas éteint »…
    Il semble plutôt que la lave en feu soit en train d’envahir le reste du pays!

  13. Peut-on expliquer par une différence de « peuple » tel que le définit Rackam la divergence entre les deux histoires suivantes:
    En 1998 l’aéroport d’Angers-Avrillé, trop petit et trop proche de la ville d’Angers, est fermé et cède la place à un nouvel aéroport à Marcé: Angers-Loire.
    De 1990 environ à 2013 et années suivantes…l’aéroport de Nantes-Atlantique (Nantes Château-Bougon) jugé saturé, trop petit, trop proche de Nantes et pourvu d’une piste dont l’axe survole la ville, est destiné à céder la place à un nouvel aéroport plus dégagé: N-D-des Landes.
    À Nantes: Tollé général, émeutes, occupation du terrain, recul du gouvernement, discussions et reports…Les travaux de N-D des Landes n’ont pas commencé.
    À Angers: qui a entendu parler du nouvel aéroport mis en service en 1998 ?
    Anjou et Bretagne, deux mondes si différents ?

  14. hathorique

    @ Rackam

    Voila mieux expliqué le sens profond de ce que vous appelez « sursaut » ou « fureur » .
    Y voyez vous là une réminiscence des « chouanneries  » qui débouchèrent en Bretagne sur de véritables insurrections à la suite du mécontentement devant les mesures politiques et religieuses de la Révolution française prises après 1791 par le pouvoir central ?

    En ces temps de commémoration, alors que les premiers à rejoindre de Gaulle à Londres à la demande du recteur furent les marins de l’ile de Sein, le dernier d’entre eux a été si mal honoré par la République.

    http://www.comite-valmy.org/spip.php?article3609

  15. Florence

    L’autre jour, je me suis achetée un bonnet rouge. J’avais envie d’y être !
    Honnêtement, cela fait chaud au cœur de voir ces Bretons. Quand je suis en Alsace, je ressens un peu la même chose. Des gens qui aiment leur terre et leur peuple. Cela me fait envie.

  16. « sentiment national » en italiques soit, mais ce n’est pas le terme approprié.
    Je me laisserais aller à parler de sentiment d’un destin commun. Destin familial en quelque sorte.
    Destin d’un équipage familier d’un même navire.
    Mais pas de revendication « nationaliste » là-dedans.
    Quelques particularismes honorés, comme une preuve qu’on est intégré au grand fourre-tout national.

  17. Dàs Elsàss, unser Ländel Dàs ìsch meineidig scheen.
    (Que notre Alsace est belle)
    Oui, mais hélas, elle a aussi été bien amochée par la « modernité ». Et certains quartiers de Strasbourg et de Mulhouse ressemblent étrangement à certains de Marseille, de Vénissieux ou du 9-3 !

  18. Très beau texte Rackam ! Pourvu que la France puise dans l’exemple breton, la nécessaire unité qui lui manque si cruellement…

  19. Guenièvre

    Oui c’est vraiment un beau texte ! j’ai des souvenirs bretons lointains mais toujours bien présents du côté du Pouliguen, de Locronan et de Paimpol…

  20. Florence

    Bonsoir Guenièvre,

    avez-vous lu Le Cheval d’orgueil de Pierre-Jakez Hélias dans lequel il raconte l’histoire de sa famille de paysans bigouden ?
    J’avais beaucoup aimé.

  21. Florence

    Bonsoir Patrick

    c’est bien dommage effectivement.

    Mon beau-frère habite depuis une petit vingtaine d’années un gros village alsacien tout à fait charmant situé à une dizaine de kilomètres de Strasbourg. Ce serait parfait si seulement il n’était pas traversé par une file presque continue d’énormes camions qui inlassablement, de jour comme de nuit, évitent l’écotaxe de vigueur en Allemagne !

  22. Bonsoir Florence,
    L’écotaxe devrait être en place sur l’axe nord-sud alsacien depuis 2007 ! C’est le député alsacien Yves Bur qui en est à l’origine. Mais les multiples tergiversations font que rien n’est fait, si ce n’est la mise en place des portiques, non encore en service. Les Alsaciens se plaignent à juste titres des camions en transit qui évitent l’autoroute allemande. Alors, on cherche à nous imposer le grand contournement de Strasbourg au tracé aberrant et véritable aspirateur à poids-lourds.

  23. Merci Tibor et Guenièvre, la plume a couru au tempo du coeur.

  24. Guenièvre

    Bonsoir Florence ,

    Oui, il y a longtemps : j’y avais retrouvé des récits que pouvait me faire mon père ( né en 1914 comme l’auteur ) sur la dure vie des paysans. Une chose m’avait marquée : la rivalité entre les « blancs et les rouges « , partisans de la paroisse et partisans de l’école de la république, rivalité inconnue chez nous. J’ai aussi le souvenir de belles conversation entre l’auteur et son grand-père je crois…

  25. Guenièvre

    conversationS

  26. Florence

    Très intéressant ce témoignage Marie. Je ne trouve pas la fin si inquiétante que cela. Je la trouve au contraire rassurante. En effet, depuis les manif pour tous que j’ai faites et au cours desquelles j’ai vu des comportements policiers démesurés envers des manifestants qui n’étaient pas agressifs, depuis que je vois les policiers traiter les veilleurs et autres sentinelles comme des délinquants, depuis que je vois les gendarmes protéger les portiques, je me pose vraiment la question : les forces de police ou de gendarmerie ont-elles encore la mission d’assurer la sécurité des Français ou bien sont-elles maintenant uniquement dédiées à la protection du pouvoir en place ? Quand j’ai vu les CRS attaquer agressivement des gens tranquilles armés de landau, je me suis posé une question grave : jusqu’où sont donc prêtes à aller les forces de police ? Tirer sur la foule si on leur en donne l’ordre ?

    Ce que dit ce gendarme illustre bien ce questionnement car visiblement, eux aussi se rendent compte du glissement de leur mission. Cela fait chaud au cœur de voir que cela leur pose un problème moral important.

  27. Souris donc

    Les socialopes ont les boules, les glandes et les miquettes.
    Le cauchemar de Hollande : la coagulation. Initiée par les Bretons, les cocus qui ont voté très majoritairement PS à la Présidentielle, s’étendant aux autres franges de la société :

    La révolte bretonne contre l’écotaxe contient tous les ingrédients du cauchemar politique que François Hollande s’efforce de conjurer depuis son élection : une agrégation spontanée de multiples franges de la société contre son action. Le concept, au centre des préoccupations du président français depuis les grandes mobilisations contre le mariage homosexuel, porte un nom, celui de « coagulation ».

    http://www.lesechos.fr/economie-politique/politique/actu/reuters-00561411-hollande-proche-de-son-cauchemar-la-coagulation-625288.php

    La « révolte citoyenne » bretonne est légitime face à cette taxe « absurde » (dixit Ségo, la Liberté guidant le Peuple)

  28. Ségo: la libido guidant le poulpe.

  29. hathorique

    @ – Souris
    Son coeur portant à gauche contrairement à sa cravate, il ne va pas nous faire un collapsus collatéral.
    C’est vrai qu’il n’a pas trop la frite en ce moment ; sans vouloir insulter nos amis belges avec d’ignobles insultes légumières.

  30. Mais, Rackam, le poulpe est un animal: raciste !

  31. Souris donc

    Mélenchon, vieille charrue, analyse la révolte des Bretons. Manque pas un cliché, sur le patronat exploiteur, le prolétariat esclave, le dumping, la touche d’écologisme et d’anticléricalisme.

    Encouragé par la timidité et la pleutrerie du gouvernement qui leur cède tout, le patronat et les cléricaux des départements bretons vont faire manifester les nigauds pour défendre leur droit de transporter à bas coût des cochons d’un bout à l’autre de l’Europe dans des conditions honteuses. À Quimper manifestent ceux qui veulent que continue la souillure de notre belle Bretagne par les nitrates de l’agriculture productiviste. A Quimper manifestent ceux qui veulent les salaires de misère pour les agriculteurs et le règne de la grande distribution. A Quimper les esclaves manifesteront pour les droits de leurs maîtres.

    Vous avez eu des échos de sa manif à Carhaix ? Non ? Le bide absolu. Mélenchon perd la main, je trouve. Même les cocos n’en veulent plus.
    Qu’il s’update :

    « wala personne nous respecte ces fdp ils se font des couilles en or sur notre dos ma parole si tu te respectes pas comment les autres vont te respecter allez les gros on leur nique leur matos à ces touken » et alors tout le monde se croit chaud ça caillasse vénère de partout c’est chaos en mode GTA 5 la vie de ma mère. Alors pour finir les matins chantent c’est cool tmtc.
    http://bolossdesbelleslettres.tumblr.com/post/32386655150/germinal-emile-zola

  32. Souris donc

    Ni la frite, ni la banane. Encore moins la pêche.

  33. Bravo Souris, vous avez pris des cours à l’alliance française ? 🙂

  34. Quad, vos ciseaux!
    Souris jacte en globish!
    Horresco referens!
    De l’eau bénite, vite!

  35. QuadPater

    Oui, pourquoi la Bretagne seulement ? Tout le pays est sinistré. Les seuls Français à avoir encore un président et un gouvernement sont les socialistes, et leur nombre décroît tous les jours (quelques dizaines au dernier recensement).

  36. Lector

    « Les Alsaciens et les Bretons sont faits pour s’entendre : ils sont aussi têtus les uns que les autres ».
    hahaha j’confirme mon breton de grand-père ayant épousé une alsacienne…
    Réputés durs en affaires aussi à l’étranger.

  37. Souris donc

    Jacques Le Goff dans le Monde d’avant-hier.
    Titre :
    N’accablez pas le Président !
    Le Breton que je suis déplore particulièrement ces « bonnets rouges » qui déshonorent ces deux belles patries, la France et la Bretagne, qu’ils n’aident pas non plus.
    J’appelle le plus grand nombre de Français et de Bretons à soutenir le président Hollande dans sa volonté et ses efforts pour remettre la France au rang qu’elle mérite. Vous le jugerez le moment venu.

    Les bonnets rouges qui déshonorent, la volonté et les efforts de Hollande…Le Goff ne craint pas les excès de langage.
    http://www.lemonde.fr/idees/article/2013/11/22/n-accablez-pas-le-president_3518429_3232.html

  38. Cela fait un bail que je n avais pas eu autant de plaisir avec une lecture de ce niveau !!!

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :